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vendredi 18 juin 2010

Chacun son volcan

Chacun son volcan. Le mien est jaune est blanc, tout petit, immense vu d’en bas. Il s’appelle Fournaise.

Dimanche c’est la dernière. La dernière… depuis vingt-cinq ans que je fais l’acteur, je n’ai jamais prononcé ce mot. Jamais arrêté un spectacle, enfin, arrêté si, mais jamais décidé d’arrêter, j’ai joué des dernières fois, mais sans jamais savoir que c’en était.

Je devrais être heureux, jouer une dernière, je l’ai toujours réclamé, notamment à Guy, le metteur en scène du Théâtre du Kronope avec qui je suis resté si longtemps, Guy Simon qui y était pour le coup particulièrement réfractaire. Faisons une dernière, Guy, faisons une dernière et faisons-en une grande fête. Silence radio.

Comme j’ai pesté devant ce refus, comme je l’ai trouvé puéril.

Devenant à mon tour metteur en scène, j’en ai fait un précepte, que dis-je un précepte ? un idéal. Comme on ne peut pas jouer tous les jours comme si c’était la première fois, jouons comme si c’était la dernière fois. Combien de fois j’ai pu le dire, aux autres comme à moi.

Le mythe de la dernière fois ne se limite pas au spectacle. À mon dernier repas… comme dirait l’autre. Faisons un dernier voyage. Faisons l’amour une dernière fois, joue contre joue… Se retourner une dernière fois et partir. etc. etc. Tout cela doit nourrir notre romantisme glouton.

Voilà, on y est. Je devrais être heureux, enfin mon rêve se réalise. On va faire une dernière, ce sera une grande fête. Tiens ! je devrais téléphoner à Guy, lui dire ça d’un ton triomphant. Tu parles ! À voir cette dernière arriver à grands pas, ça ne me semble plus si chouette.

Chacun son volcan. Le mien est jaune est blanc. Il s’appelle Fournaise.

Ciao amore !

Gilles, à Villeneuve-sur-Lot, deux jours avant la dernière éruption.




mercredi 5 mai 2010

Entre l'amour et l'amitié



Je ne sais plus vraiment si c’est Béranger ou Tachan qui chantait « entre l’amour et l’amitié il n’y a qu’un lit de différence ». Je les ai toujours confondus, c’est idiot. Au reste cette confusion n’émouvra plus grand monde, le XXIème siècle est en train de balayer allègrement ces chanteurs récents d’un temps très ancien. Mais bon, moi qui vient du siècle n° 20, je la fredonnais très souvent cette chanson : Entre l’amour et l’amitié il n’y a qu’un lit de différence, un vieux matelas, un pucier où deux animaux se dépensent…

Et il faut avouer que l’idée est partagée, subie même par la quasi totalité des adolescents dont une fille aura au moins une fois dans leur vie refroidi les ardeurs en disant – avec toi, non, je ne veux pas gâcher notre amitié. Adieu lit, caresses, baisers brûlants...

Pourtant, il me semble que la vraie différence entre l’amour et l’amitié tient ailleurs. Elle tient en ce que l’amitié, contrairement à l’amour, ne court pas le risque d’être irréciproque. Ce danger qui plane au dessus de chaque amour naissant – je t’aime/pas moi, ou de chaque amour durable – je t’aime/moi je ne t’aime plus, l’amitié en est affranchie. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’histoire d’amitié malheureuse, ça veut dire qu’il n’y a pas d’histoire d’amitié tragique, parce qu’aussi douloureux que ce soit, même si mon meilleur ami me trahit, et même si je cesse d’être son ami, instantanément il cesse d’être le mien.

Pour l’amour c’est une autre affaire, et justement la tragédie qu’il porte est d’être en puissance irréciproque, et de me laisser amoureux longtemps de quelqu’une qui ne se soucie pas plus de moi que d’une guigne, ou pire, qui m’aime bien.

Ce que l’anglais dont on connaît bien l’efficacité résume en une phrase cruelle I love you but you like me.

Ce que moins efficacement je vais dire autrement encore : il est difficile d’être l’un parmi tant d’autres de celui qui est tout pour moi.

Quel rapport, me direz-vous, avec la choucroute garnie ?

C’est que ce constat, que j’avais fait il y a très longtemps dans ma vie sentimentale et que j’avais oublié depuis, ce constat m’est revenu à propos de ma vie professionnelle. Non pas à propos des spectacles qu’on joue, mais plutôt à regarder le fossé qui se creuse entre les artistes et les gens.

Tout se passe comme si nous étions terriblement amoureux de gens qui sont tranquillement passés à autre chose.

On sait dans ces occasions combien il est vain, face à quelqu’un qu’on aime encore et qui ne nous aime plus, d’essayer de le persuader de revenir.

Pourtant, c’est ce que nous faisons, de façon tout aussi pitoyable, en nous mettant sur la pointe des pieds et disant – Aimez-nous encore un peu, revenez, on a passé de bons moments ensemble, non ?

Après avoir été l’ombre des hommes (entendez, leur double, leur image), ce qui n’était pas si mal, nous pourrions nous résoudre, plutôt que de disparaître, à devenir l’ombre de leur main, voire l’ombre de leur chien.

Une soirée comme celle de la remise des Molières le prouve, dans son entreprise navrante de séduction. *

Attention, la séduction n’est sans doute pas en soi une mauvaise chose, mais il faut y mettre un peu de subtilité. Au lieu de cela, flatter à ce point les penchants supposés de ceux d’en face (ceux qui regardent le petit écran), n’avoir comme autre obsession que d’avoir réussi à faire télévisuel, ne se rengorger que de ça le lendemain matin, tout en affichant avec fierté qu’à aucun moment on aura renoncé à soi-même (cela s’entend à la façon de dire les phrases, en mettant des accents circonflexes et des doubles consonnes à tout bout de champ – un graaand momment de théâââtre), tout cela est pathétique, et donne envie de crier dans le poste : « taisez-vous, personne ne vous écoute plus ! »

Voilà le paradoxe, le théâtre (et peut-être la plupart des formes de spectacles) a si bien appris à parler, qu’il ne comprend pas qu’à l’écouter il n’y a aucune évidence, et que ce cadeau qu’il croit faire à l’humanité de sa propre existence (on ne parle que de don, de générosité) est un fardeau très lourd. On devrait savoir pourtant qu'il vaut mieux parfois un amour qui pèse trois plumes plutôt que trois tonnes.

Bref ! Il faudrait recommencer à écouter plutôt qu’à prendre la parole, à savoir recevoir plutôt qu’à vouloir à tout prix donner.

Gilles, à Marseille, 4 mai 2010.


*On se doute que si jamais Attention Fragile était nominée aux Molières, je retirerais bien vite tout le mal que j’en dis.

samedi 13 mars 2010

On s'accroche aux branches



J’ai fait de la haute montagne pendant une dizaine d’année, entre mes 8 et mes 18 ans. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps et je n’en fais plus. Ça me manque. Ça me manque, mais je n’en fais plus. Quand je dis que ça me manque, je ne parle pas de désir seulement, je parle de besoin. Tous les ans quand arrive juillet, j’ai des besoins de glaciers, des besoins de refuges, d’altitude, de sac à dos trop lourds. Des besoins de saucisson le cul sur un caillou, à regarder le soleil se lever sur une moraine. Pourtant je n’y vais pas, je n’y vais plus. J’aurais le temps mais je n’y vais plus. C’est en moi et c’est en moins.

Le théâtre a disparu pendant 1000 ans ou presque. Entre la chute de l’Empire Romain et la fin du Moyen-âge, rien, ou presque rien. Est-ce que le monde n’en avait pas besoin pendant ces mille années, rien n’est moins sûr, mais il s’en passait très bien.

Mille ans sans théâtre, on fait moins les malins ! (Notez que je ne parle que du théâtre européen.)

Apparemment le théâtre arrive à des moments de commencements, des moments où on n’y comprend pas grand-chose. Où on n’arrive pas encore bien à penser. Chez les Grecs, c’est juste avant d’inventer la philosophie, ils ne savent pas trop bien ce qu’ils sont en train de créer, la « politique », la « cité », c’est encore vague pour eux, jusqu’ici ils ne croyaient qu’aux Dieux, comment croire à la loi des hommes ? C’est trop difficile à penser, alors, ils inventent des histoires naïves, Antigone, Œdipe, Agamemnon… Ils mettent les forces en présence et attendent de voir ce qui se passe, qui va perdre, qui va gagner.

Beaucoup plus tard, en Europe, c’est autre chose. On vient de découvrir que la terre est ronde, que le soleil ne tourne pas autour. On ne sait plus trop bien à quelle place est l’homme, à quelle place est Dieu (encore lui, décidément !). Les religieux durcissent le ton, ils se sentent menacés, ils inventent l’inquisition. D’autres inventent un nouveau théâtre, pour poser d’autres questions.

Le théâtre a à voir avec la jeunesse, c’est un art des commencements, un art naïf. Le problème, avec toutes les inventions, c’est qu’une fois qu’elles existent, elles ont tendance à durer un peu plus longtemps qu’elles ne devraient. Que voulez-vous, on s’accroche aux branches !

Alors en ce temps du monde troublé, et qu’on a du mal à comprendre, on peut se dire que le théâtre est indispensable pour poser autrement les questions.

On peut aussi se demander si le théâtre d’aujourd’hui est celui d’une aube ou d’un crépuscule. Annonce-il les temps nouveaux, est-il la voix du monde ancien, du vieux monde qui agonise ? Est-ce qu’il ne ferait pas mieux de s’éclipser un petit millier d’années ?

– Non ! Pourquoi dites-vous ça, ce n’est pas vrai… justement, le théâtre, on en a plus que jamais besoin !

– Besoin, vous croyez ?

– Oui, besoin, nécessaire, indispensable, essentiel.

– Le théâtre est un besoin... Pourquoi pas ? D’une certaine manière, ça m’arrange, je suis acteur. Mais il y a plein de choses nécessaires qui n’en disparaissent pas moins pour autant. Tenez-moi par exemple, j’ai fait de la haute montagne pendant une dizaine d’année, entre mes 8 et mes 18 ans. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps et je n’en fais plus. Ça me manque. Ça me manque, mais je n’en fais plus. Quand je dis que ça me manque, je ne parle pas de désir seulement, je parle de besoin, de nécessaire, d’indispensable, d’essentiel.. Tous les ans quand arrive juillet, j’ai des besoins de glaciers, des besoins de refuges, d’altitude, de sac à dos trop lourds. Des besoins de saucisson le cul sur un caillou, à regarder le soleil se lever sur une moraine. Pourtant je n’y vais pas, je n’y vais plus. J’aurais le temps mais je n’y vais plus.

C’est en moi et c’est en moins.



Gilles, le 12 mars à Mende, au pied de la cathédrale.



dimanche 10 janvier 2010

Des provisions de sucre



J’avais 9 ans et pendant la récréation, je regardais de l’autre côté de la grille les affiches de Mitterrand et de Giscard d’Estaing sur les panneaux officiels de la campagne présidentielle. Je priais silencieusement pour la victoire socialiste. J’en oubliais de jouer. D’ailleurs, ça discutait beaucoup politique dans la classe de CM2 cette année là entre les deux tours. On était à l’école comme à la maison nos parents, à cran. C’était la crise, le premier choc pétrolier. Tout le monde se serrait la ceinture et toutes les langues se déliaient. Ce soir là en rentrant de l’école (j’avais dû me rendre à l’avis d’un copain de l’autre bord ou plutôt de ma gardienne qui faisait partie de la grande famille de ceux qui n’ont rien contre les noirs et les arabes à condition qu’ils ne se marient pas avec leur fille unique), j’avais ingénument dit à ma mère qu’on n’aurait jamais dû rendre l’Algérie, que comme ça on n’aurait pas de problème de carburant. Ça ne l’avait pas fait rire du tout. Elle m’avait soufflé dans les bronches et m’avait parlé, je m’en souviens parfaitement, exactement comme elle s’engueulait avec les adultes de droite qui avaient le malheur de la croiser. C’est le premier souvenir qu’on m’ait parlé comme à un adulte, la première fois qu’on me reprochait mes idées, et son indignation était si réelle de penser qu’elle avait pu faire un petit garçon de droite et colonialiste que ma honte m’avait bouleversé. Ma conscience politique date de ce jour-là.

J’ai commencé à échafauder des projets de gouvernement. Je m’inspirais d’un village apache, j’éliminais la pauvreté de l’histoire de Sans famille, j’inventais mon espéranto… Mais quelque soit l’utopie dont je rêvais, elle fonctionnait toujours en autarcie. Ça me plaisait l’autarcie, et pas simplement parce que j’étais fier de connaître un mot si savant, j’étais vraiment fasciné par l’idée de se suffire à soi-même.

Je suppose qu’on en est tous passé par là, par ce désir d’autosuffisance. On grandit, on voudrait ne dépendre de personne. On a peur, on voudrait pouvoir se débrouiller tout seul, au cas où.

Mais j’avoue que je ne comprends pas bien ce qui fait, chez des adultes normalement constitués et dans leurs sociétés modernes, que ce désir ne s’éteigne pas. Qu’à chaque frayeur on se replie sur soi-même ; que lorsqu’il est question de danger, la seule réponse soit de fermer les portes.

Moi-même je ne m’exempte pas et je sais bien pourquoi j’ai mis sur un camion à la fois une maison et un théâtre, que je peux monter seul s’il le faut. Cela ne me fait pas envie, mais ça me rassure les jours de découragement.

On passe notre vie à faire des provisions de sucre.

L’autarcie redevient à la mode. Elle s’incarne dans les communautarismes, dans le protectionnisme, dans le retour aux valeurs familiales, dans les reconduites à la frontière… Elle s' incarne même maintenant dans les louables efforts que nous faisons pour user un peu moins la planète.

Mangeons ce que nous produisons. Allons chercher le moins de chose ailleurs.

Loin de moi l’idée de critiquer cette économie vertueuse, mais je ne peux pas m’empêcher de penser, moi dont le métier est d’aller ailleurs, de rencontrer, de me nourrir de gens même s'ils sont lointains, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’à pousser jusqu’au bout cette économie nécessaire, il me faudra bientôt ne plus jouer que pour mes voisins.

Tous ces projecteurs, et ce camion qui consomme 47 litres aux cents kilomètres, c’est diablement énergivore ! Est-ce une dépense inutile ? Est-ce un luxe dangereux ? Y a-t-il plus de danger au voyage ou à sa disparition ?

Je n’ai pas de réponse mais, sans avoir à décider si l’art est un luxe ou s’il est nécessaire, je sais que sa fonction est justement de faire pousser des cerises en hiver.

Gilles, à Lomme, le 10 janvier 2010.



dimanche 8 novembre 2009

SENATVS POPVLVSQVE




Il m’arrive assez rarement de témoigner mon affection aux sénateurs de l’UMP, mais si je veux rendre un vibrant hommage à monsieur Raffarin et à 23 de ses collègues, c’est qu’en annonçant qu’ils ne voteraient pas en l’état la loi sur la taxe professionnelle, ils retardent sans s’en douter (et peut-être juste de quelques semaines, mais c’est ça de pris) ma prochaine disparition.

Je n’ai pas pour habitude de crier au loup dès que le vent fait du bruit dans les feuilles, et puis, j’ai une première dans huit jours et je ferais mieux de m’en occuper, et puis Lévi-Strauss est mort comme s’il ne voulait pas voir le monde qui vient et lui oppose son aveuglement, alors je ferais mieux d’avoir un peu de chagrin, mais permettez moi de vous le dire, ce qui nous pend au nez est cataclysmique.

Petite démonstration :

1er projet, la réforme territoriale. Elle ôte aux conseils généraux et aux conseils régionaux leur « compétence optionnelle », comprenez, le département et les régions n’auront plus le droit de soutenir ce qui ne fait pas partie de leurs obligations. Et qu’est-ce qui ne fait partie de leurs obligation, je vous le donne en cent : la culture. Résultat, plus de subventions possible de la part des régions ni des départements.

1ère conclusion : les compagnies de théâtre comme nous ne peuvent plus demander qu’à l’Etat (au ministère de la culture) ou aux communes…

L’Etat… il veut restreindre ses dépenses, je vous laisse imaginer le cas qu’il va faire de nous. Reste les communes…

2ème projet, la taxe professionnelle disparait. Les communes perdent une bonne partie de leurs ressources. Que vont-elles décider de financer moins. Les écoles ? Les rues ? Les espaces verts ? je vous le donne en mille : Elles sont bien parties pour resserrer les budgets culturels.

Deuxième conclusion, plus de subventions non plus de la part de communes.

Soulevons une objection : les compagnies de théâtre (ou de danse ou de cirque ou, ou, ou…) n’ont pas à vivre sous perfusion d’argent public, elles n’ont qu’à vendre leurs spectacle.

Oui, mais justement, les acheteurs de spectacles sont, par l’intermédiaire de leurs lieux culturels, les communes, qui, comme il est écrit ci-dessus, sont appauvries par la disparition de la taxe en question. Plus d’argent, plus de saison culturelle, ou si peu…

Résumons-nous : une disparition d’à peu près 80 % des subventions à une compagnie comme la nôtre, une raréfaction des ventes de spectacles, si j’ajoute pour faire mesquin, une taxe carbone sur nos deux vieux camion et quelques autres broutilles… si ces projets de réforme sont adoptés, Attention Fragile aura le choix entre :

« changer d’orientation structurelle » comme on dit pudiquement, à savoir faire des spectacles rentables. Créer un « Tour complet du cœur 2 » parce qu’on sait qu’il a des chance de se vendre, faire de chacun de nos spectacles une version « en salle », renoncer évidemment à des spectacle où 20 personnes jouent devant 300, ou 1 devant 60, et de revenir à la raison : 4 ou 5 artistes devant 600 personnes, accepter de renoncer à inventer et finalement, soumis aux seuls impératifs de vente de nos productions, faire petit à petit rentrer dans le rang nos spectacles, les mettre au format.

2° Penser que ce 1° ci dessus est ce qui peut nous arriver de pire, ne pas s’y résoudre et disparaître.

Pour avoir déjà, en un autre temps, décidé de tout arrêter parce que j’en avais perdu la raison d’être, je sais de quel côté je pencherai.

CQFD.

Gilles, entre deux répétitions aux Pennes-Mirabeau



mercredi 14 octobre 2009

Au revoir les enfants. Lettre aux collègiens du collège Anne Franck



Je m’en vais demain matin. Ça ne va pas être facile. J’ai passé dix jours avec vous qui font espérer du monde et de l’avenir, ce n’est pas si souvent.

Je voudrais vous dire une chose avant de partir.

Voilà : il y a ceux qui sont venus voir le spectacle, ceux qui ne sont pas venus, ça n’est pas grave. Ceux qui ont tourné autour de la tente, qui sont rentrés dedans quand je rangeais mes accessoires, ceux que j’ai embêtés à la cantine, ceux qui nous ont regardé, moi et Philippe, un peu de loin, méfiants ou timides. Il y en a même peut-être qui ne se sont pas aperçus qu’on était là, ou qui n’ont pas compris pourquoi. Et puis il y a ceux qui ont passé la journée avec Luc, à faire les acteurs, ceux qui ont eu peur, ceux qui ont eu envie, ceux qui se sont forcés à passer, ceux qui n’ont pas pu, pour qui être devant les autres était trop difficile…

Je ne sais bien que notre présence vous a plu, mais ça ne me suffit pas. Parce que voyez-vous, vos parents, enfin la plupart de vos parents, ne vont pas au spectacle. Ce n’est pas que je manque de clients, c’est que je suis triste de voir que ces plaisirs qu’on a quand on a moins de vingt ans, on y renonce si facilement quand on est adulte. Je ne voudrais pas que ça vous arrive.

La vie a tendance à faire le rouleau compresseur. Il y a tout ce qu’on croit utile, nécessaire. Il y a toutes les fois où on dit : – « Je ne peux pas… Je n’ai pas le temps…Il faut que j’y aille… La prochaine fois... »

Mais en réalité, on a toujours le choix et le temps, et c’est tellement important de ne renoncer à rien de ce qui nous nourrit.

C’est ça, c’est une question de nourriture. Il y a deux façons d’avoir faim, soit on ne mange pas assez, soit on se gave. Et le monde est dirigé par des gens qui veulent vous faire avaler des tas de choses qui ne nourrissent pas, qui donnent faim, et envie d’acheter autre chose.

Et ces même gens ont tout intérêt à ce que vous soyez résignés et persuadés que vous ne méritez pas le meilleur.

Alors, si ce qu’on a partagé vous a nourri, c’est à vous de ne pas le perdre. (je ne parle pas de ce spectacle, bien sûr, mais de tout ce qui vous remplit de richesse). Je suis sûr que vous le sentez, quand quelque chose que vous vivez ou que vous faites vous grandit, vous rend plus aimable à vos propres yeux.

Oui. C’est ça que je voudrais vous dire… C’est que bien sûr, ça me fait plaisir si vous dites « le spectacle était bien ! » mais l’important c’est qu’en sortant de ce spectacle, vous vous disiez « J’étais bien. ! » Que vous voyiez à quel point vous êtes vivants, généreux, intelligents, capables de réfléchir, d’écouter, capables de vous émouvoir, de partager avec d’autres… Votre boulot, votre responsabilité, votre exigence, c’est de croire en vous et de cultiver en vous toute cette richesse, de ne jamais la laisser tomber.

Et puis, avant de parler comme un vieux donneur de leçons, je voudrais bien prêcher pour ma paroisse. Pour le théâtre. Comme on en lit en cours de français, comme on étudie des auteurs morts il y a longtemps, comme les grands rôles sont difficiles et joués par des acteurs et des actrices plus âgés que leur rôles, on pense que le théâtre est une affaire de vieux. Mais ce n’est pas vrai ! Le théâtre est une histoire de jeunes. La plupart des héros, dans les pièces, n’ont pas plus de vingt ans. Ils sont exactement comme vous, ils ne savent pas bien comment faire. Pour aimer, pour détester, pour prendre des décisions… Ils en font trop, ils sont trop fiers, ou trop timides, trop violents ou trop calmes. Ils sont presque toujours trop impatients… Ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?...

Bien sûr, le langage est des fois difficile, mais après tout, vous parlez entre vous un langage assez compliqué pour que les adultes n’y comprennent rien alors, ce ne sont pas quelques petits alexandrins qui vont vous faire peur. Si vous regardez ces personnages de théâtre vivre, peut-être que ça vous aidera à vous comprendre mieux.

Belle année, belle vie, et soyez raisonnables le plus tard possible.

Gilles, au collège Anne Franck de Montchanin, 14 octobre.



mardi 8 septembre 2009

Pied de nez aux vampires



J’ai déjà joué avec la grippe. Une vraie grippe. Pas une grosse crève, non, LA GRIPPE. J’avais 41° de fièvre, la tête tournait, quand je me mettais à l’envers, je voulais juste vomir mais bon, ça a été une bonne représentation. Plutôt folle en fait. De celles dont on se souvient.

Mais je raconte ça uniquement par coquetterie, si je veux parler de cette grippe, c’est pour une autre raison… une autre raison… Ah oui, ça me revient !

Je ne comprends pas les pouvoirs publics. Ils nous demandent de nous laver les mains, prophétisent des quarantaines, font provision de vaccins comme ma tante faisait avec le sucre à chaque annonce de grève ou à chaque élection gagnée par la gauche, ils promettent des fermetures à la moindre alerte, mais pas une fois, non, pas une fois parmi tous les avertissements, les leçons et les mises en garde, il ne nous ont tout simplement conseillés de nous tenir en forme.

On nous dit « restez chez vous », on nous dit « mettez un masque », « évitez de serrer les mains », etc, mais pas une fois je n’ai entendu une voix qualifiée nous dire – « mangez bien, faites de bonnes nuits, prenez des forces ! »

Quant à moi, je ne sais pas si un peu de savon va y changer grand-chose, et je suis tout à fait disposé à croire que oui, mais j’ai assez mauvais esprit pour douter de la bienveillante candeur des ces admonestations.

Je m’étais d’abord dit que, tenant compte de la pauvreté et du désespoir dans lesquels la crise entraîne les premiers touchés, et de la peur dans laquelle elle enferme ceux qui ne vont pas tarder à l’être, tenant compte de tout ça donc, les gens responsables et autorisés avaient fait l’amer constat que la population française n’ayant ni ressource ni énergie à opposer à ce virus plutôt bénin, il fallait prendre les mêmes mesures que dans n’importe quel pays du tiers-monde. Circonscrire, limiter, sauver les meubles. Le raisonnement était triste, mais avait au moins le mérite de la lucidité.

Mais à y réfléchir un peu plus, je me suis demandé si pour des esprits plus machiavéliques (et sans croire à un grand complot), cette grippe ne tombait pas à point nommé.

Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le premier nom qu’on lui a donné : grippe mexicaine. Le bouc émissaire était désigné. Pas le Mexique bien sûr, mais toute cette partie indéfinie du monde qui nous fait peur, celle des immigrants, celle des pauvres, celles des masses. Les Mexicains, on le sait, sont experts à passer les frontières et à compliquer la vie tranquille des braves gens, alors la grippe, vous pensez !

Et puis dans ce même nom, il y avait encore l’odeur de la grippe espagnole, et de ses 10 ou 50 millions de morts, on ne sait pas vraiment, bref, une annonce d’apocalypse !

Si on ajoute que d’un virus, ni les politiques ni les économistes n’en sont responsables, on tient un sacré bon bout. Les pauvres bien portant pourront toujours dire « tant qu’on a la santé », les pauvres malades s’accuseront eux-mêmes d’avoir manqué de vigilance. De quoi détourner la colère et transformer le désespoir en résignation.

Alors, sans vouloir prêcher pour ma paroisse, ni faire prendre aux uns et aux autres des risques inconsidérés, je me demande, puisque ce virus va nous frôler plus ou moins, qu’est-ce qui fait qu’il taquinera les uns et laissera les autres tranquilles ? Ne serait-ce pas l’énergie qu’on aura, chacun, à lui opposer ?

C’est la question de la rentrée : qu’a-t-on à faire de mieux cette saison ? Vivre enfermé, éviter les autres, s’exclure soi-même et de façon consentie, ou bien vaut-il mieux se remplir suffisamment d’appétit, de désir, de curiosité, de joie de vivre, d’amitié, de baisers, de mains serrées, d’inattendu, d’indignation et de révolte ?

Un pied de nez fait à un vampire suffit souvent à lui faire tomber les canines.

Gilles, à Marseille, le 8 septembre.



vendredi 1 mai 2009

Lettre à Monsieur Amiel



Monsieur le maire,

Nous venons de nous rendre compte que nous répétions un spectacle pour une première qui n’aura pas lieu. Elle devait se jouer à la Capelane le 13 novembre prochain et d’ici là, le centre de développement culturel aura sans doute fermé.

Nous sommes très mal placés pour parler de cette question, nous en serions juge et partie. Vous pourriez à juste titre nous objecter que nous avons tout intérêt à vous persuader qu’une structure qui achète nos spectacles se doit d’exister.

Comment aurions-nous raisonnablement le droit de vous expliquer la façon d’utiliser à notre profit l’argent de vos administrés ?

Non, vraiment, ce n’est pas à nous, qui en vivons, de juger de la pertinence de la culture, et même si, en tant qu’hommes, femmes et citoyens, nous avons un avis là-dessus, nous sommes par notre implication presque soumis à un devoir de réserve.

Nous voudrions seulement nous assurer que vous entérinez cette disparition en toute connaissance de cause.

Ce type de travail que mènent Maud Zawadski et son équipe est un travail très long. Nous le savons pour nous promener toute l’année depuis 23 ans de théâtre en théâtre.

Il s’agit de faire exister un espace apparemment inutile, coûteux et minuscule.

Il s’agit de décider des gens qui ont tout intérêt à rester chez eux, qui sont fatigués de leur journée, qui doivent faire garder les enfants, qui, s’ils ne les font pas garder, les emmènent avec eux, ce qui leur fait dépenser un argent somme toute assez rare, des gens qui se lèvent tôt le lendemain, qui avaient juste envie de passer une soirée tranquille, qui pouvaient s’il le voulaient allumer la télévision sur une chaîne intéressante (il en existe aussi), qui ne connaissent pas le nom de celui qu’on leur propose d’aller voir, il s’agit donc de décider ces gens à venir partager avec d’autres gens qu’ils ne connaissent pas un moment dont ils n’ont même pas, avant d’y aller, la certitude qu’il leur plaira.

Il s’agit de chatouiller en eux la curiosité et, il faut le dire, un certain goût du risque.

La tâche est d’autant plus ardue qu’à côté (et dans le cas de votre ville voisine de Marseille, tout à côté, et avec quelle force d’aspiration), une offre – de qualité elle aussi – déroule son tapis rouge, s’appuyant sur des outils inverses : pas besoin de curiosité, on en a déjà entendu parler, on y va les yeux fermés, on sait qu’on ne sera pas déçu…

Ainsi, pour résumer, Il ne s’agit pas tant de proposer de bons spectacles (ça, c’est un présupposé), que de proposer d’autres chemins que ceux qui sont déjà tracés. Il s’agit de proposer une alternative.

C’est pourquoi, les reproches faits au travail du cdc ne portent pas, malgré les apparences, sur la manière, mais sur le fond des choses (en disant cela, nous savons que ces reproches n’émanent pas de vous).

Que les spectacles proposés par le cdc ne soient pas, pour la plupart, très « connus » n’est pas un défaut, c’est un élément du pari sur la capacité des gens à s’intéresser à autre chose qu’au déjà vu (comme parfois, pour des parents, il est plus important que leur enfant goûte, plutôt qu’il aime).

Que les spectacles soient pour la plupart modestes, et en adéquation avec la taille du lieu et des moyens de votre ville, ce n’est pas un défaut, c’est un élément du pari sur la capacité des gens à s’intéresser à autre chose qu’à ce qui brille et ce qui prend de la place (dans un monde d’ogres, doit-on éradiquer les petits poucets ?).

Enfin, comment ce travail pourrait-il ne pas être long et coûteux, quand il faut en permanence réactiver le désir des gens, en cherchant les spectacles adéquates, en assemblant une saison culturelle cohérente, en informant, en incitant, en rappelant, en détournant en permanence les gens des chemins qu’on voudrait leur prescrire (d’ailleurs, est coûteuse aussi… la sauvegarde d’une espèce animale, un parterre de jonquilles dans un jardin, ou tiens ! élever un enfant, c’est très long et très coûteux d’élever un enfant, et je ne crois pas que les parents s’y décident par calcul, par espoir d’un retour sur investissement, pour assurer leur vieillesse).

C’est donc ce travail de fourmi que mène l’équipe du cdc, dont il faut juger s’il est inutile ou essentiel, pour décider d’y mettre fin ou non.

Si vous pensez que tout cela est superflu, que le jeu n’en vaut pas la chandelle, mettez-y un terme.

Mais si vous considérez (comme au moment où vous avez donné naissance à ce lieu) avec ou contre l’opinion ou l’aide d’une ville voisine, que la curiosité des adultes comme des enfants, leur désir, leur plaisir, leur éveil artistique à d’autres cultures, leur ouverture d’esprit, sont un élément de la réponse politique à apporter au malaise et la difficulté des temps, il ne faut pas plus mettre fin à ce travail que mettre le feu à une jeune futaie, au prétexte que les arbres n’y poussent pas assez vite.


À votre disposition si vous le jugez souhaitable.

Gilles Cailleau et Patou Bondaz, le 21 avril 2009.

samedi 7 mars 2009

Danse avec les loups

Bruno Mégret me manque. Il avait avec son épouse inventé un endroit merveilleux, et merveilleux pour une raison très simple, c’est qu’on n’y habitait pas.

Je dis ça en connaissance de cause. Lorsque Catherine Mégret est devenue maire, J’étais en résidence à Vitrolles depuis un an et j’ai vécu avec mes camarades les lettres anonymes, les coups de fils inquiétants, les vols, les dégradations… À Fontblanche, centre culturel historique, nos voisins de palier s’appelaient Massilia Sound System, un peu plus loin, le cinéma arts et essai, l’équipe du Sous-marin, la médiathèque… On a fait nos bagages, tous, les uns après les autres, sous la contrainte ou de plein gré et on est allé plus loin. Plus de Vitrolles, plus d’odeurs nauséabondes. De temps en temps, à l’abri, on regardait cette ville survivre.

Et puis un jour, ils sont partis. Les loups entrés dans la ville, qui avaient réduit Vitrolles au silence sont partis, et bien sûr, si de la vie culturelle il ne restait que des ruines, et dans la vie sociale des plaies, c’était fini, la vie allait pouvoir reprendre.

Je me souviens très bien des arguments du Front National (puis MNR) pour casser les propositions culturelles de l’époque et les remplacer par des farandoles provençales. C’était « trop d’élitisme », c’était « trop déficitaire », c’était aussi la volonté d’avoir droit de regard et de véto sur la programmation des spectacles…

Seulement, tous ces arguments qu’à l’époque, nous et les politiques, nous réfutions avec certitude comme appartenant à une idéologie populiste à l’extrême, ce sont les mêmes que presque tous les élus nous ressortent aujourd’hui, comme des arguments de bon sens.

La raison majeure qui obligeait Maud, alors directrice du théâtre de Vitrolles, à démissionner, à savoir que la mairesse voulait avoir le contrôle de la programmation, cette même raison, si elle s’appliquait aujourd’hui, pousserait une majorité de directeurs de lieux ou de services culturels à la même démission.

Cette idéologie exempte de réflexion, s’appuyant uniquement sur des principes démagogiques et faisant de la liberté ou de l'audace artistique un de ses boucs émissaires, auparavant circonscrite dans des laboratoires d’extrême-droite, s’est maintenant répandue partout. En guise de dialogue avec leurs élus, les responsables de lieux reçoivent des notes : Prière d'insérer dans votre programmation tel ou tel spectacle.

Ce qui permet aujourd’hui à la municipalité socialiste de Vitrolles de se désassocier du centre culturel des Pennes-Mirabeau (créé justement pour lutter contre le désert promis par les Mégret) et d’un projet qu’elle juge justement trop élitiste, trop coûteux, pour créer une sorte de « centre des cultures méditerranéennes » bien plus consensuel. (D’ailleurs, on se rappelle qu’une des premières mesures culturelles des Mégret avait été de rebaptiser Vitrolles : Vitrolles-en-Provence… Ah ! la méditerranée, ah ! La Provence, voilà des valeurs avec lesquelles on ne risque rien.) Parallèlement à ça, un élu de cette même ville peut déclarer dans la presse sans douter le moins du monde de l’énormité de ses paroles (je cite de mémoire) : – « Bien sûr, les spectacles que nous proposerons aux enfants n’auront pas la qualité qu’ils avaient jusque là, mais ils ne coûteront presque rien. » Là, c’est sûr, aucun soupçon d’élitisme.

Vitrolles n’est ici qu’un exemple de ce qui se passe partout.

Résumons-nous donc, ou plutôt, résumons l’opinion répandue : 1° Est élitiste tout ce qui n’est pas connu (que n’existe-t-il pour les spectacles des dégustations à l’aveugle !). 2° Est trop coûteux tout ce qui ne rapporte rien. 3° Il faut se défier de ce qui peut déplaire à certains, et préférer ce qui par nature plait à tous le monde. 4° Il faut s’occuper de ce qui nous préoccupe. Comme un élu se préoccupe de culture, il doit s’en occuper lui-même, d’autant plus que désigné par le peuple, il est donc le reflet de ses goûts (je suppose qu’au même et à juste titre, préoccupé par les rues de sa commune, il devrait en refaire le bitume lui-même).

Avec un tel bréviaire, que ne renierait aucun ministre de la propagande, on imagine ce qui nous attend.

Nous habitons tous à Vitrolles, on est le 7 février 1997, lendemain d’élection municipale. Il ne fait pas beau.

Gilles, dans les Pyrénées, le 7 février.



dimanche 11 janvier 2009

Bouffon



Je n’avais pas mis en ligne l’édito de décembre depuis plus de 4 heures qu’un ami croisé par hasard, un bon ami que je ne peux suspecter d’aucune pensée défavorable à mon endroit, me dit, l’air un peu gêné et comme s’il hésitait à me faire de la peine : « Tu sais, Gilles, cette façon d’écrire, cette sorte d’humour, finalement, ça ne fait rien avancer. »

J’y ai souvent repensé depuis, mais je dois avouer qu’au moment où il m’a dit cela, je savais déjà qu’il avait raison. Ces gesticulations écrites peuvent être drôles, coléreuses, profondes ou anecdotiques, elles ne font rien avancer du tout.

Le théâtre d’ailleurs, à mon sens, ne fait rien avancer du tout, seulement le simple fait qu’il existe empêche que ça recule tout-à-fait.

Je me souviens qu’il y a eu en moi il y a longtemps un débat difficile, âpre, pour savoir si j’allais continuer à enseigner (à l’époque, en 1985, j’étais prof dans un LEP) ou si je deviendrais acteur, et je me souviens aussi d’avoir été tenté, à cette même époque, par l’action politique.

Ce qui fait que j’ai renoncé à devenir enseignant ou élu, je n’en parlerai pas ici, c’est mon affaire, mais ce dont j’ai le souvenir précis, c’est qu’il ne s’agissait pas d’une question d’échec ou de réussite, je ne me disais pas que je ferais un meilleur acteur que professeur, d'ailleurs, je me plaisais en enseignant et puis, je parlais bien, j’aurais pu faire un bon orateur politique et le pouvoir ne m’effrayait pas. Non, il s’agissait vraiment d’une question de place, il s’agissait, comme dit Socrate, de « devenir ce qu’on est ».

Et je me souviens aussi que pendant toute cette réflexion que j’ai eu, j’ai tout de suite imaginé qu’en choisissant, et presque contre moi, le théâtre, je renonçais à faire avancer les choses.

D’ailleurs, c’est, malgré le plaisir que j’ai à vivre depuis plus de 20 ans cette aventure, une sorte de blessure qui n’est pas fermée, et il y a plus de matins qu’on croit où, en colère contre le théâtre, je me dis que je devrais aller faire quelque chose qui a vraiment prise sur l’évolution du monde. (Et je reconnais ce désir chez beaucoup de mes camarades qui un jour partent dans un endroit, un pays, un hôpital, un parti, où leur utilité est tangible).

Pour ce qui est d’écrire, et surtout d’écrire ces petits billets qui se succèdent avec une ironie tragique et grandissante depuis novembre 2004, je sais bien qu’ils n’avancent à rien, mais tel n’est pas leur but. Ils ne sont pas une contribution à une réflexion commune, ils sont juste une façon de se tenir la main, d’échapper à la solitude, l’antique rôle du bouffon.

Comme le définit mon maître en clown, « le clown est celui dont le monde se rit, le bouffon est celui qui se rit du monde », et j’ai la sensation qu’autant comme garçon de théâtre, je suis dans cette solitude acceptée du clown, autant, lorsque j’écris, l’ironie est une autre façon de demander « est-ce que vous êtes là ? », parce que pour se moquer, on a toujours à la fin besoin de camarades.

Reste, et je le déplore, que ce n’est jamais un bouffon qui a fait vaciller un trône ; reste, et j’en conviens, que la dérision ou la raillerie ne sont qu’un premier temps très incomplet de la pensée, et qu’il va falloir, si on veut que ça avance, se retrousser les manches.

Gilles, le 11 janvier, à Bourgoin-Jallieu, par un froid sec et vif.

vendredi 9 janvier 2009

retour (encore) sur la tragédie

Ce que nous apprend Vernant, c’est que le héros de la tragédie, le vrai héros, c’est la cité. La tragédie naît à un moment, elle disparaît finalement, très peu de temps après, dès que les grecs ont trouvé une réponse à la question politique. La tragédie est le moment de cette question sans réponse. Ce qui veut dire aussi que ce lieu commun de la tragédie qui en fait l’endroit où personne n’a ni entièrement raison ni entièrement tort, qui en fait l’endroit de la question restée question, l’endroit de l’homme non jugé, ce lieu commun est à la fois vrai et sans survalorisé. Si la tragédie est l’endroit (pour les grecs) de la non réponse, c’est qu’elle s’écrit au moment où les grecs n »ont pas encore choisi la place à assigner à la loi, mais n’imaginons pas qu’ils s’en satisfassent, au contraire, le temps tragique est un pont entre 2 mondes, celui du mythe et celui de la loi (pour simplifier), et dès que les grecs ont choisi, ils n’écrivent plus de tragédie parce qu’ils n’en ont plus besoin comme outil de réflexion.

(D’ailleurs, le fait que l’aventure tragique s’organise en concours devrait stimuler notre acuité quant à la fonction réelle de cette écriture. On vote pour une façon de présenter la cité, l’organisation en elle d’un monde ancien et d’un monde à venir)

D’une certaine façon, le temps que nous vivons consacre lui aussi la fin des mythes des temps modernes (au sens où Chaplin l’entend), le héros communiste, le héros entrepreneur, leur agôn, et s’ouvre sur la tentative d’une nouvelle écriture de la cité (ici, la cité, c’est le monde, mais au temps des grecs, leur monde était la cité), à laquelle nous ne comprenons encore pas grand-chose. La tragédie pourrait nous aider à en balbutier des réponses.

lundi 15 décembre 2008

Les portes du pénitencier

Ça y est. Après des mois de doute et d’inquiétude, je crois avoir compris ce qui allait mettre définitivement la compagnie à l’abri du danger. Comme un idiot, j’avais d’abord été effrayé par l’air du temps, les nouvelles options prises par les municipalités fraîchement élues, le mépris répandu pour tout ce qui avait de près ou de loin trait à la culture, les coupes budgétaires, l’abattement coléreux ou résigné des directeurs de théâtre, les décisions arbitraires, les projets fumeux… Oui, je l’avoue, j’avais eu peur de tout cela, sans voir qu’il s’agissait en fait d’une formidable occasion de tout changer. Et me voilà donc en pleine autocritique, me demandant comment je n’avais pas pu voir les desseins merveilleux de notre grand architecte.

Maintenant, guéri de mes doutes et de ma suspicion, je vois tout, et l’avenir radieux qui nous attend, à nous, compagnies de théâtre. Voilà le raisonnement : comme il n’y aura bientôt plus de places dans les saisons culturelles, et d’ailleurs, plus de saisons culturelles du tout, il faut changer de cœur de cible. Recentrons nous sur les scolaires, c’est bien, ça, les scolaires, il y en aura toujours. Aye ! J’entends les objections des sceptiques (je ne leur en veux pas, j’étais comme ça avant ma révélation): l’éducation nationale n’a plus d’argent, c’est la fin de l’éducation artistique, pas de débouché scolaire. Quelle naïveté ! Et vous en faites quoi, des nouvelles lois sur la délinquance des mineurs ? Si on les met en prison dès 12 ans, le tour est joué, on ira faire des scolaires en prison. Et là d’une pierre deux coups, on assouvit ce vieux rêve d’être un artiste utile et militant, et on forme dès l’enfance un public dont il y a fort à parier qu’il nous sera fidèle, puisqu’on sait qu’il n’y a rien de plus criminogène que la prison et donc qu’après un peu d’enfermement vers 12 ans, ils y retourneront à 16, à 18, et régulièrement tout au long de leur vie.

Et dire que je m’inquiétais…

Gilles, 15 décembre, à Carnoules, dans le Var, sous des trombes d’eau.


mercredi 15 octobre 2008

L'amour du risque

Mais de quoi voulez-vous qu’on parle ? Commencer l’année par avaler une couleuvre aussi grosse que le serpent monétaire, il faut avouer qu’il y a mieux pour digérer paisiblement. Il y a des retournements de veste qui font sacrément du vent et des indignations qui font rigoler doucement.

Mais ce qui me fait le plus de peine, et là où je m’en veux, c’est de m’être jusque là si naïvement trompé. Moi qui, à chercher patiemment le sens de mon métier, en avait conclu qu’il était un des derniers lieux où pouvaient s’exercer la liberté et le risque, j’aurais mieux fait de me lancer dans la finance.

Car ce qui me frappe dans ce qui arrive aujourd’hui, c’est que dans les 20 années où les pouvoirs publics ont lâché la bride à ceux qui faisaient profession d’argent, les mêmes pouvoirs publics ont raccourci drastiquement les rênes de ceux qui faisaient profession artistique.

Pendant qu’aux marchands, aux banquiers, aux chefs d’entreprise, on disait « pauvres de vous, vous êtes asphyxiés par trop de règles, on vous empêche, on vous contraint », aux artistes on prescrivait exactement l’inverse, essayant par tout les moyens de nous mettre aux ordres.

Cette étrangeté trouvant évidemment son accomplissement depuis l’irrésistible ascension de qui on sait et l’élection triomphale qui a suivi.

Depuis 2 ans, les mêmes élus qui portaient au nue la libre entreprise et la concurrence non faussée, ces mêmes élus, de la ministre qui convoque un directeur de théâtre parce qu’un éditorial ne lui a pas plu, au maire d’une petite ville qui renvoie une compagnie parce que ses créations ne lui plaisent pas, essayaient par tous les moyens d’encadrer, de ficeler, de contraindre la création.

Dans le même ordre d’idée, notre chef de l’état, qui enjoignaient avec ferveur aux entrepreneurs de prendre des risques, nous écrivait à nous d’arrêter d’en prendre et de songer plutôt à utiliser notre temps à répondre aux attentes du public et à remplir des salles.

Troublant paradoxe !

Au reste, tout se résume à un malentendu. Quand par risque, certains entendent le courage ou le doute, d’autres entendent l’aveuglement et le vice. Pour ce qui est de la liberté, alors que mon logiciel de traitement de texte (reflet d’une pensée qui se présente comme universelle et moderne) m’en propose comme synonyme pouvoir et impunité , mon vieux dictionnaire quant à lui cite Montesquieu : La liberté, ce bien qui fait jouir des autres biens, cite Joubert : Liberté ! Liberté ! En toutes choses justice, et ce sera assez de liberté, et cite Rousseau qui semble avoir écrit ces lignes avant-hier :

Les peuples, une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloignent d'autant plus de la liberté, que, prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions (je lis « leurs élections » puisque notre président faisait passer son élection pour une petite révolution ) les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes.

Gilles, à Tours, le 15 octobre.


lundi 16 juin 2008

Lettre ouverte aux spectateurs



Vous ne nous croyez jamais !

Lorsqu’on vous dit à la fin d’un spectacle — « heureusement que vous étiez là ! », lorsqu’on vous dit C’est grâce à vous, vous balayez cette idée d’un air gêné, vous croyez qu’on dit ça pour vous faire plaisir, ou par convenance, ou par fausse modestie.

Vous répondez — «Quand même, on était assis ! Vous, vous donnez ! Nous, on reçoit.»

C’est vrai, je m’en souviens, lorsqu’avec mes camarades on jouait dans la nuit des théâtres, on n’avait pas une conscience aiguë de vous. Dès fois, on se disait bon public, des fois public difficile, mais bon, ça n’allait pas plus loin. On se demandait plutôt si on avait bien joué ou non. C’est cela qui nous intéressait. Et lorsqu’on disait merci, c’était un peu par politesse.

C’était vrai, mais ça ne l’est plus. Et pas parce qu’on a vieilli, mûri, ou découvert quelque chose, mais parce que les spectacles d’Attention Fragile (et cette compagnie même) se sont inventés justement pour témoigner de ça, qu’un spectacle se fait autant par les spectateurs que les acteurs, et que l’inégalité de la lumière, qui met les uns dans l’ombre et les autres dans le jour, n’y change rien.

Et cette sorte d’impuissance à vous dire que vous êtes pour le spectacle aussi importants que nous, votre incrédulité, ou ce sentiment que vous avez qu’on vous a dit ça par gentillesse est suffisamment douloureux pour que je n’aie pas envie de vous laisser partir en vacances avec cette idée là.

«Quand même, on était assis ! Vous, vous donnez ! Nous, on reçoit.»

Et puis !

Est-ce que vous diriez, parce que dans l’amour, la fille était dessous, que c’est l’homme qui a fait l’enfant plus qu’elle ?

Ah !

Et bien, ici, c’est exactement la même chose ! Vous êtes le ventre du spectacle. Vous êtes le ventre noir qu’on ensemence et en qui la représentation pousse et naît.

Peut-être qu’on donne, et que vous recevez… oui, peut-être ! Mais la grande leçon est là : il n’y a pas de hiérarchie entre le fait de donner et celui de recevoir.

Vous faites partie de l’équipe. Et je peux vous le dire, nous à 25 et vous à pas loin de 19600, on a bien travaillé cette saison.

Et vous et nous, on a bien mérité de se reposer.

Bonne vacances ! Qu’on soit tous en forme en septembre.

Gilles, à Grasse, le 16 juin

dimanche 11 mai 2008

à propos d'une réflexion de deux vieilles dames



C’était au mois de décembre, à la Friche, pendant une représentation de Fournaise. Deux femmes qu’on ne pouvait pas suspecter de vulgarité, bien mises de leur personne et d’un âge déjà respectable étaient assises juste devant moi. Elles ne disaient rien, ne faisaient aucun commentaire, et je n’arrivais pas à savoir si le spectacle leur plaisait ou non, mais, au moment où les garçons quasi torse nus installent la bascule au milieu de la piste, l’une d’elle chuchota à l’autre : — « Quand on voit ce qui existe et quand on voit ce qu’on se tape ! »

C’était un chuchotement, mais c’était un cri.

Avouons-le, cet élan un peu trivial, certes, mais si inattendu, nous a fait bien rire.

Seulement, je me suis surpris ces dernier temps, en de nombreuses occasions moins légères, à pousser moi aussi ce même cri du cœur, et à n’en pas rire du tout.

Je l’ai poussé très exactement à chaque décision, à chaque proposition, à chaque suggestion, à chaque affirmation, à chaque démonstration de l’homme qui depuis un an préside à nos destinées.

Quelque soit la loi qui se vote, quelle que soit la loi qui se prépare, que la déclaration soit nationale ou internationale, c’est à chaque fois la même consternation : — « Quand on voit ce qui existe et quand on voit ce qu’on se tape ! »

Mais je ne ferais pas part de mes exclamations ici,me joignant ainsi la meute de ceux qui après l’avoir porté au pouvoir, le dénigrent brutalement, pour d’ailleurs les mêmes mauvaises raisons : « votons pour lui, il a promis de faire quelque chose pour moi » / « je ne l’aime plus, il ne fait rien pour moi » (oui, décidément, ce pour moi ne promet rien de bon dans la république), mais je ne ferais pas part, donc, de mes exclamations ici, si dans cette exubérance de mesures ridicules ou déshonorantes, il n’y en avait pas un certain nombre qui reçoivent l’assentiment de tous tout en étant, elles, véritablement dangereuses.

Ainsi, une fois de plus, on nous ressort la même critique de l’enseignement, en promettant de recentrer l’apprentissage sur les fondamentaux, lire, écrire, compter. Il faut l’avouer, cette affirmation n’est pas propriété des gouvernements de droite, de tous bords, ils y ont goûté. Pensez donc, un tel discours fait plaisir à tout le monde, c’est l’autre façon de dire c’était mieux avant. C’est la meilleure façon de se mettre dans le camp de ceux qui ont pleuré devant Les Choristes. Mais les gouvernements précédents, s’ils on utilisé l’argument, se sont borné à des effets d’annonce.

Là, c’est autre chose, au nom une fois encore de principe d’un autre âge, on va faire disparaître de l’école les enseignements artistiques, ceux des langues inutiles, pour réduire les programmes éducatif à un manuel de survie : lire, écrire, compter. Qu’un gouvernement comme le nôtre ait intérêt à ce que les gens manquent d’imagination, c’est très compréhensible, mais le plus désespérant, c’est le consentement général à ces projets.

On peut élire quelqu’un pour de mauvaises raisons, on peut le honnir aussi pour de mauvaises raisons. Pour ma part, je n’arrive pas à me réjouir du désamour dont jouit notre président si ceux qui le conspuent aujourd’hui sont bien contents que leurs enfants ne perdent plus leur temps à faire du dessin ou de la musique à l’école, mais apprennent à écrire bien droit, du moment que l’essence ou les fruits et légumes n’augmentent pas.

Gilles, à Auch, le 9 mai 2008.