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dimanche 30 octobre 2011

Les mains dans le cambouis

Charlotte Delbo est parti avec Louis Jouvet jusqu’en Argentine. Elle était sa secrétaire et c’était 1940.

Le théâtre devait continuer, il ne pouvait pas continuer en France, il continuait en Argentine.

Et puis en lisant un journal français un jour d’avril à Buenos Aires. Charlotte Delbo a reçu des nouvelles de ses camarades, des nouvelles qu’on n’aime pas recevoir. Il faut dire que Charlotte était communiste, ses camarades l’étaient aussi, et son mari aussi l’était. Des nouvelles de la résistance. Quand je dis des nouvelles qu’on n’aime pas recevoir, ce n’est pas vrai. Bien sûr, il y avait dans ce journal le récit d’arrestations, d’exécutions, mais il y avait aussi des preuves de résistance.

Charlotte Delbo n’a pas dû dormir beaucoup les jours suivants. Et puis elle est allé voir Louis Jouvet. Louis Jouvet, on ne le dérangeait pas pour rien. "Louis, elle a dit, je retourne en France. — Pourquoi retourner là-bas ? Le théâtre doit continuer. — Louis, pour moi, le théâtre doit s’arrêter."

Je n’y étais pas, peut-être l’appelait-elle Louis, peut-être monsieur Jouvet, ça n’a pas beaucoup d’importance.

On ne va pas sortir les grands mots, encore moins comparer les époques, on ne va pas se transformer soudain en va-t’en-guerre enflammés. On ne va surtout pas dire, si ça continue je prends le maquis, on aurait certainement l’air très vite ridicule. J’entends déjà tu es encore là, tu n’as pas pris les armes ?

Mais on sent quand même venir le temps où le théâtre ne suffira plus, où parler de nos indignations, puisque le mot est à la mode, ne suffira plus, ni exercer notre liberté.

Et pour parler du temps présent, je ne suis pas sûr que les artistes Libyens, Tunisiens ou Égyptiens soient restés les mois derniers à ne faire que des répétitions, et s'ils ont renoncé à leur parole d'artiste pour prendre le taureau par les cornes, je ne suis pas certain qu'ils l'aient fait de gaîté de coeur, plutôt parce qu'il n'y avait pas d'autre choix.

Après tout, née dans une autre époque, Jeanne d’Arc aurait peut-être fait une très bonne actrice, elle serait montée à Paris appelée par la vocation. Au lieu de cela, elle a endossé une armure.

Mettre les mains dans le cambouis, voilà ce qui nous pend au nez.

Gilles, dans le vol Tel Aviv-Marseille, 30 octobre

jeudi 13 octobre 2011

En découdre avec la mobilité artistique

J’ai longtemps cru être un spécialiste de la mobilité. J’ai longtemps cru en savoir un bout là-dessus et disposer d’une pertinence que d’autres de mes pairs n’avaient pas.

Pourquoi ? Parce que la compagnie est une compagnie itinérante, parce qu’avant de poser des chapiteaux sur des places, je n’ai jamais cessé de jouer à la fois dans des salles des fêtes et des grands théâtres, parce que j’ai vécu 10 ans dans une roulotte, que j’ai tout arrêté à un moment de ma vie pour traverser la France en tracteur… De la mobilité, de la vraie, de la mobilité authentique ! J’ai même pu — comble de la vanité, croire de temps en temps que pour en parler, je possédais une légitimité que d’autres n’auraient pas, ou auraient moins. Jusqu’à ce qu’un jour un pianiste me donne une bonne claque.

Je ne me souviens plus de son nom, mais c’était un grand pianiste, qui parlait à la radio et qui disait regretter de ne pas tourner. Le journaliste s’étonnait : "Mais vous tournez partout", et lui, lui répondait : "Non, je ne tourne pas, je ne fais que suivre un parcours écrit. La tournée, c'est autre chose. C'est se poser chaque soir au bout du chemin qu'on a fait la journée, c’est s’arrêter dès qu’on trouve un piano, le déhousser, et où qu'on soit, jouer pour ceux qui sont là."

Je remercie depuis ce pianiste quasi tous les matins pour m’avoir en deux coups de cuiller à pot, remis les idées en place.

Accueillir l’imprévu

À se prêter au jeu des productions, des conventions, des subventions, qui nous forcent à parler avec adresse de nos chantiers heureusement maladroits, on finit par confondre la réalité et la rhétorique. Au reste, cette rhétorique en soi n’est pas dommageable — si c’est le jeu qu’il faut jouer, jouons-le — mais c’est la confusion qui est dangereuse.

Comme dit Platon, attention à ne pas confondre vérité et séduction, et comme dit Lorenzaccio, on se fait à son métier, et ce qui était pour nous un simple vêtement nous colle malgré nous à la peau.

Je me souviens que jeunes acteurs d’une toute jeune compagnie, on émaillait tous nos dossiers d’une formule magique : « aller dans les endroits exclus des chemins traditionnels de la culture. » Avec ça on avait tout dit. Cette expression, j’ai fini par ne plus pouvoir la voir en peinture, mais sans trop savoir pourquoi, jusqu’à ce que je comprenne que c’était à cause de cet abîme entre notre intention louable (qui s’incarnait dans une pratique honnête et obstinée, mais forcément tâtonnante et faite de réussites et d’échecs) et l’éclat de la formule, exempt du moindre doute.

Mais maintenant que je sais que tout ça avait beaucoup à voir avec un argument de vente ou de reconnaissance, il reste à se demander vraiment ce qu’est la mobilité artistique ? Ce que recouvrent ses enjeux ?

Qu’est-ce que la mobilité tout court ?

Les petites annonces en parlent très bien. Les offres de travail, qu’on trouve à la fin du journal : cherche personne mobile. Est-ce qu’en écrivant cela, l’employeur cherche quelqu’un qui a une voiture, qui court vite, qui bouge beaucoup ? Non, en écrivant cela, il cherche quelqu’un qui est prêt à bouger, nuance.

C’est cette notion de disponibilité qui arme la mobilité.

La mobilité, c’est la disponibilité au mouvement, qu’il soit mental ou physique.

Qu’en reste-t-il alors, lorsque 2 ans à l’avance, je connais mon parcours, lorsque je n’ai pas d’espace ni de temps pour dire oui à un projet de dernière minute ?

De quelle mobilité parle-t-on lorsque c’est la vente des productions qui commande à la tournée, lorsqu’on joue où on nous invite, et qu’ainsi, pendant une saison, le nombre d’endroits où on est allé par envie est extrêmement limité.

Le pianiste avait raison, voilà qui devrait nous inviter à un peu de tempérance intellectuelle avant de sortir les grands mots.

Et nous devrions d’autant plus être sensibles à cette contradiction entre une mobilité revendiquée et le chemin parcouru que nous « subissons » (entendons-nous bien, je ne parle pas de manque d’intérêt à aller où on va, juste du fait que nous n’en soyons pas vraiment les maîtres et que notre chemin dépende du bon vouloir des organisateurs), nous devrions, donc, être sensible à cette contradiction, nous qui avons appris qu’au cœur du métier, il y a l’improvisation et la capacité à changer de direction.

La mobilité, au même titre que l’improvisation, ce n’est pas le mouvement (le mouvement en est la conséquence), c’est la souplesse. Et la souplesse, ce n’est pas un plus, c’est la base.

La question première alors, c’est quelle capacité ai-je — et comment — à accueillir l’imprévu ?

Je sais, tout cela va un peu à saut et à gambade, et on est en droit de se demander où je veux en venir, mais il ne s’agit pour l’instant que de chercher la multiplicité des sens qu’on met sous une notion fourre-tout. Toutes les expressions sont des facilités de pensée. Après tout, comme dit en substance Aristote au début de la logique (et le bonhomme s’y connaissait un peu) : tout le malheur (et le plaisir) de la pensée, et surtout de la pensée partagée entre les hommes, vient de l’existence des homonymes. Tel mot que je dis ne recouvre pas la même réalité pour tout le monde, ne porte pas le même poids d’affect, n’a pas inscrit en chacun de nous le même historique. Imaginez, je ne sais pas moi… une discussion sur ce qu’est une « chambre » entre un malade, un amoureux et un photographe. Il ne s’agira pas du tout de la même pièce. Mais je brode, Aristote n’a jamais parlé de chambre.

Questions et intuitions.

Résumons-nous un peu : la mobilité réside plus dans la capacité au mouvement que dans le mouvement lui-même, alors il faut bien envisager ce qui dans l’exercice de notre profession aide ou entrave cette capacité.

Je me pose des questions :

— La mobilité artistique consiste-t-elle à pouvoir jouer partout ?

— La mobilité artistique consiste-t-elle à aller jouer où on ne nous attendait pas ? Ou à pouvoir aller où je n’avais pas prévu d’aller ? Et où je ne suis pas, a priori, le bienvenu ?

On avance à pas de fourmi ! Je dis « partout » et là encore, nouvel abîme. Le partout est-il géographique ou politique ? Est-ce qu’il s’agit d’endroits imprévus ou de gens inattendus ? Je reprends le cours des questions :

— Si je joue tous les ans au même endroit un nouveau spectacle, est-ce une forme de mobilité artistique ?

— Si je joue une semaine au même endroit le même spectacle, mais qu’au début de la semaine, il y a les abonnés et à la fin, des gens qui n’avait pas vu de spectacle depuis qu’ils étaient sortis de l’école, est-ce de la mobilité artistique dont il s’est agit pendant cette semaine ?

— Si je suis directeur ou directrice d’un petit théâtre et que j’affrète un bus pour emmener des spectateurs dans un théâtre plus grand pour voir un spectacle que je ne

pouvais pas accueillir, est-ce que je peux parler de mobilité artistique dans mon éditorial de saison ?

Cette question parce qu’il est artificiel, peut-être, de n’envisager la mobilité artistique que sous l’angle des créateurs... Je reprends ma litanie avec une interrogation plus technique :

— À quoi sert-il de se doter d’outils nomades, chapiteaux, camions, caravanes, autonomie matérielle, etc. si dans le même temps, l’exercice quotidien de l’itinérance, son poids financier et technique nous entravent et nous privent de liberté ?

Attention encore en parlant d’itinérance, à ne pas faire un hold-up sur ce mot qui n'appartient pas seulement aux compagnies qui possèdent leurs propres outils de diffusion.

L’itinérance est aussi et d’abord l’endroit d’un possible. Itinérant, je l'étais autant quand je jouais dans des théâtres et il y a des chapiteaux posés sur des parkings plus immobiles que des mausolées. D’ailleurs, je n’entends pas penser en « nomade », mais en simple « garçon de théâtre » — comme on dit « garçon d’hôtel ». Bref ! Les questions les questions :

— J’en ai fait l’expérience pendant 3 ans en promenant un grand chapiteau… Est-ce nous qui sommes mobiles, en allant au milieu des gens, ou les gens qui le sont en ressortant de chez eux et en allant sur un terrain vague à la périphérie de la ville, alors que tout les pousse à rester à la maison ? La mobilité est-elle envisageable comme le mouvement d’un seul (nous, les créateurs) ou comme un terrain commun, résultat du déplacement de plusieurs (les artistes, les spectateurs, les organisateurs) que pas grand-chose ne prédisposait à se rencontrer ?

Une question plus difficile maintenant :

— Lorsque tout nous pousse, de création en création, à affiner une esthétique, à trouver un style, à cesser « de se chercher » comme on dit, est-ce qu’au bout du chemin, il n’y a pas justement le risque de perdre toute mobilité ? Autrement dit, est-ce qu’on peut se dire mobile en se répétant, fût-ce de places en places ?

En vrac encore :

— La mobilité artistique, c’est changer d’endroit, changer de sujet, changer de forme, changer d’équipe ? Plus poétique :

— Quand on regarde un mobile de Calder, il est est mobile, mais il ne bouge pas vraiment, il vibre. Est-ce qu’on devrait s’en inspirer ? La mobilité, est-ce juste le signe du vivant ?

Une dernière question, qui apparemment n’a rien à voir, mais apparemment seulement :

— Est-ce qu’on ne gagnerait pas à penser la mobilité en se demandant pourquoi à l’antinomie mobilité/immobilité ne correspond pas l’antinomie mobilisme/immobilisme ? Et j’y pense, Calder nommait les antinomes (je sais ce mot n’existe pas), il nommait les antinomes de ses mobiles des stabiles, alors qu’apprend-on de la mobilité si on l’oppose à la stabilité ? Est-ce qu’on n’a pas à gagner à rechercher en permanence l’instabilité artistique ?

Stop ! J’arrête avec toutes ces questions, c’est un vertige. Ah si ! Une dernière pour la route :

— Peut-on envisager de la même façon, avec le même enthousiasme, la mobilité artistique en pensant au réchauffement de la planète (je parle en connaissance de cause, les camions de la compagnie consomment pas loin de 47 litres au cent) ?

Si au bout de 26 ans, je me pose encore ces questions, cruciales ou plus anecdotiques, c’est peut-être qu’elles n’ont pas à trouver de réponse, peut-être même qu’il est essentiel qu’elles n’en trouvent pas.

Peut-être qu’une telle notion, qu’une telle envie ne se pense pas, mais se pratique.

Militance/évidence

D’ailleurs, il n’est peut-être pas inutile de rapprocher la mobilité, notion qui nous préoccupe aujourd’hui, de toutes ces autres qui émaillent nos discours et nos dossiers, nos colloques et nos séminaires et plus généralement toutes nos relations corporatistes, qu’elles soient formelles ou informelles (élitisme et théâtre pour tous, éducation artistique, recherche de sens, maillage de territoire…). Tous ces drapeaux brandis de bonne foi pour orienter nos pratiques ou la bienveillance de ceux qui les financent ou les jugent, recouvrent à chaque fois des intentions tellement diverses et même parfois contradictoires qu’ils faut les mettre à la place qu’elles ont, de simples facilités de langage ou des outils de séduction.

Pour ma part, si on me demande aujourd’hui pourquoi je bouge, pourquoi je suis sorti des théâtres pour aller dans des chapiteaux, je ne répondrai plus en militant — pour aller dans les endroits exclus des chemins traditionnels de la culture, mais juste — parce que ça me plait. Et je perçois dans ce simple aveu plus de force politique, ou tout au moins plus de charge subversive, que dans un discours habile sur les nécessités et les enjeux de la mobilité.

Le subversif là-dedans ? Ne justifier rien de ce que je fais par autre chose que par le désir, plutôt que de l’habiller de sens et de cohérence. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de l’évidence du désir.

Enseignant à de jeunes artistes la pratique de la Commedia dell’arte, je me suis toujours interdit de leur apprendre techniquement ce qu’on appelle le « regard public » comme une mécanique. À ceux qui me demandent comment on fait, je leur réponds qu’il suffit d’avoir envie de voir le public pour tourner la tête. Ça ne s’apprend pas, ça se désire. Ma solution ne les satisfait pas, car ce n’est pas une réponse.

Appliqué à la mobilité, je fais le même constat. Nous ne sommes pas des militants, l’art s’y refuse. Nous sommes sans doute des convaincus et à ce titre, c’est encore le désir qui nous pousse. En mathématique, on dirait que nous agissons par excès, plutôt que par défaut. La mobilité artistique ne se justifie que par le désir de bouger en soi ou vers d’autres, que par une allergie à l’immobilisme ou à l’enfermement, que par un appétit, une curiosité. Elles s’incarnera ensuite pour chacun dans des pratiques faites d’intransigeances et de compromis, et ses limites seront propres à chacun : Les frontières de la mobilité

Pour tel acteur parisien, aller faire quelques dates en Province peut paraître le comble de la mobilité (j’en ai vu), et ce plaisir est en cela très respectable, car le regard de l’acteur étonné devant des rues vides à 19 heures est aussi riche de curiosité et d’effroi que le mien installé il y a trois semaines pour jouer Bérénice en plein quartier gitan. Pour d’autres, c’est aller au cœur des villes qui dessinera la frontière de l’aventure. Pour d’autres les prisons, les hôpitaux. Pour d’autres encore le bout du monde.

La formule est bateau, mais valable : je serai toujours le nomade de quelqu’un, le sédentaire d’un autre.

Pour ma part, je veux aller partout, dans les endroits les plus improbables, mais je réclame une douche chaude, et je préfère les robinets aux boutons poussoirs de vestiaires.

Et bien, cela provoquerait sans doute la condescendance amusée de quelques uns de mes collègues qui se douchent à grand coup d’eau froide.

Je veux jouer Shakespeare devant des élèves de Bac pro mécanique agricole, mais je veux les rencontrer avant, voire après.

J’ai envie de traverser les eaux et les mers, mais sans renoncer à la scénographie du spectacle. Et je n’ai jusqu’ici, malgré une envie forte, trouvé aucun sens à jouer une petite forme intime en Afrique ou en Inde, où je sais que le partage n’existera que si j’ai la possibilité de ne refuser personne.

Je pourrais multiplier les exemples. À chaque expérience de mobilité ses contraintes, ses contradictions, ses frontières, ses limites, ses compromis. Mais qu’elle rencontre ces empêcheurs de tourner en rond n’est que le lot habituel réservé à nos aspirations, que nos rêves souffrent de la réalité, qu’importe, s’ils ne se fracassent.

Car la mobilité, qu’elle s’incarne dans un imaginaire ou un convoi, dans un décor fait d’une valise ou d’une rencontre avec des gens mystérieux et inconnus, la mobilité n’est pas une fioriture, un plus, une cerise sur un gâteau, elle est inscrite dans les os du travail artistique, elle en est le carburant. Et chacune de ses limites, en nous freinant, en nous agaçant, sont autant d’ustensiles et d’amusements, qui viennent nous rappeler à quel point elle est essentielle. La mobilité n’est pas à gagner, plutôt, il ne faut pas la perdre.

mercredi 5 octobre 2011

Dissiper des malentendus



Le théâtre souffre de quelques malentendus.

De l’accent circonflexe d’abord, le théÂtre, bientôt prononcé théâââtre, et au premier chef par ceux qui en font. Si cet accent avait eu le bon goût de se poser sur cinémâââ, on serait tranquille et des cohortes de gens de tous milieux viendrait dans les théâtres et déserteraient les cinémas en pensant qu’on s’y ennuie.

Si ça n’était que ça. Le théâtre souffre aussi en France, de n’être enseigné qu’en littérature. Aussi, si on était bon élève en français, peut-on s’estimer capable d’aimer ça, mais si on n’a pas apprécié les cours de littérature, on est bon pour penser que le théâtre n’est pas fait pour nous. C’est bête ! Dans les pays anglo-saxons où sont séparés les cours de littérature et les cours d’expression dramatique, on aime autant le texte, mais on n’en fait pas l’essence du jeu, et on peut être acteur ou spectateur sans imaginer être obligatoirement un fort en thème.

Ajoutons qu’il est (mal)entendu que le théâtre se regarde. Seuls quelques happy few mystérieux et lointains peuvent le pratiquer. C’est tout le contraire, le théâtre, comme la bourrée auvergnate, est au moins autant agréable à faire qu’à voir. D’ailleurs, rappelez-vous, quand on était petits, et donc lucides, personne n’avait envie de regarder les autres jouer au docteur ou à la marchande. On aimait y jouer soi-même, point ! Et si le théâtre est aussi un art agréable à contempler, le spectateur en goûte les joies d’autant plus qu’il les a un jour pratiquées, et qu’il ne regarde pas la scène comme un endroit inaccessible, mais permis, voire familier.

Enfin, il est de notoriété publique que le théâtre, lieu d’intelligence et de culture, est une histoire de gens réfléchis et âgés. C’est tout le contraire, le théâtre depuis le début est une affaire de jeunesse. Pour un Roi Lear et est Don Diègue, combien de Rodrigue et de Célimène, combien de Roberto Zucco. Le théâtre met en jeu l’intransigeance de l’adolescence. On dira, s’il parle de jeunesse, il en parle avec raison et réflexion. Nenni ! Le théâtre est question de fièvre et est écrit par des enfants. C’est parce qu’on ne comprend pas le monde qu’on laisse parler des personnages et qu’on leur donne le dernier mot. Les auteurs qui veulent faire dire des choses à leurs créatures feraient mieux d’écrire des essais. Au contraire, le grand théâtre a beaucoup à voir avec les enfants qui jouent aux pollypockets ou aux playmobils. Ils mettent des armées ou un garçon et une fille face à face, et regardent ce qui va arriver, sans trop décider de rien et s’effraient des fins tragiques. Inventé par les Grecs au temps où les adultes avaient encore peur de l’orage et croyaient que les tempêtes naissaient d’un trident, le théâtre n’est pas un art cérébral, c’est un art de la naïveté.

Gilles, le 2 octobre, à Marseille

samedi 11 juin 2011

SOS AMOR



Amis spectateurs, ou simplement amis, pardonnez pas avance ce SOS aux accents corporatistes, mais j’ai perdu un ami.

Quand je dis que je l’ai perdu, je l’ai vraiment perdu, je ne sais pas où il est.

Enfin, quand je dis que je ne sais pas ou il est… Je sais où il est, il n’a pas disparu. Mais je n’ai plus de nouvelles. À bien y penser, c’est lui qui m’a perdu. J’ai disparu de ses écrans radars. C’est arrivé d’un coup. Je venais donc de jouer 15 jours chez lui (je ne vous ai pas dit, c’est un directeur de théâtre), on venait de passer 15 jours formidables ensemble, tout s’était bien passé, enfin je crois, et puis plus rien… Plus rien depuis deux ans. Je lui ai donné des nouvelles, envoyé un courrier professionnel d’abord. Pas de réponse, ce n’est pas grave, c’est un courrier professionnel.

Et j’avoue que je suis très prudent avec les amitiés que je noue avec des directeurs et des directrices de théâtre, je ne voudrais pas qu’après ils se sentent obligés à quoi que ce soit. D’ailleurs je dis je mais c’est nous qu’il faut dire : Patou et moi, la compagnie, on est très prudent avec nos amitiés professionnelles. C’est d’ailleurs à ça qu’on reconnait cette amitié qui nous unit, nos liens ne nous obligent pas à nous dire oui, et surtout n’obligent personne à acheter un de nos spectacles.

Je reviens à mon ami perdu. J’insiste un peu, « tu as reçu mon courrier, qu’est-ce que tu en penses ? », pas de réponse… Un mois après, Gilles : – « pas de nouvelles, bonne nouvelles ? Ce n’est pas pour le spectacle, je veux juste savoir comment tu vas ? » Pas de réponse, pas de réponse… Un ou deux mois après, Gilles : – « Je m’inquiète, dis-moi que tout va bien. » Pas de réponse… Je change de téléphone, je prends son autre numéro, je passe par le standard du théâtre. Rien. Depuis deux ans, plus rien.

On a mangé ensemble, on a rêvé ensemble, on a bien rigolé, merde… Qu’est-ce qui se passe ?

J’ai deux solutions qui me viennent à l’esprit, la première est toute simple, c’est le manque de temps. Mais quand même, un tout petit texto : Lui : – « ça va ! et twa ça va ? » 15 lettres !

La deuxième réponse qui me vient à l’esprit est un un peu plus perverse: je suppose qu’il n’a pas trouvé d’intérêt ou de sens, pour son théâtre à lui, d’aider cette création que je lui proposais, alors il préfère ne rien dire. Mais quand même, on a mangé ensemble, on a rêvé ensemble, on a bien rigolé… Je ne sais pas, un tout petit texto. Lui : – « Dsl. Pas de possibilité de t’accueillir. A part ça, ca va twa, moi ça va. »

Ce n’est pas la première fois que j’éprouve ce pincement au cœur. Je suis allé 13 ou 14 fois à Avignon, comme comédien, Metteur en scène, directeur technique ou simple spectateur et j’ai remarqué que je n’arrivais à m’asseoir au bar avec un(e) de mes ami(e)s directeur(rice)s de théâtre que les années où je ne présentais pas de spectacle. Ces années-là, comme on a parlé ! Mais les années où un de nos spectacles se jouait, impossible de trouver une minute.

Qu’on ne se méprenne pas, si je suis triste de l’intermittence de nos amitiés, je le suis d’autant plus qu’elle me parait le signe d’une relation professionnelle terriblement viciée entre ceux qui font des spectacles et ceux qui les accueillent. Je n’en exonère pas les artistes, nous y avons tous notre part, et je ne voudrais pas être à la place de celui qui doit faire la part entre les sollicitations des élus, des spectateurs, de son équipe, des artistes et de ses propres envies ou certitudes.

Mais cette sorte de double solitude que nous éprouvons, chacun de notre côté, pourrait se dénouer si on acceptait, plutôt que de s’enfermer dans cette relation de client à marchand, dans une vraie collaboration, qui finalement ne ferait que témoigner de ce qui nous fabriquons ensemble.

Au reste, je m’excusais au début de ces lignes de la nature un peu corporatiste de cet appel, mais je crois que les spectateurs sont hautement concernés par l’apaisement de nos relations internes à nous, les fabricants d’art, car nous le sommes autant, organisateurs ou producteurs, œuvrant au même édifice.

J’ai perdu un ami. S’il lit ses lignes, s’il se reconnait, qu’il m’appelle, juste pour me dire qu’il va bien et qu’il se souvient qu’il n’y a pas si longtemps, on a mangé ensemble, on a rêvé ensemble, on a bien rigolé et on a fait ensemble, d’assez belles choses…

Gilles, à Laon, samedi 11 juin.



dimanche 1 mai 2011

Noir c'est noir

J’ai eu hier avec un ami ivoirien une discussion charmante. Il me racontait la chute de Gbagbo, vu de l’intérieur. En fait, il a démarré au quart de tour (mon ami, pas Gbagbo), lorsque j’ai envisagé l’idée que Ouattara ne soit pas une oie blanche. Ça ne lui a pas plut du tout à mon ami, il m’a solidement renvoyé dans mes cordes et il a mis les choses au point. Bon, je vous épargnerai la conversation toute entière, mais tout cela a fini de sa part par un éloge sans réserve de Nicolas Sarkozy. À l’en croire, heureusement qu’il était là, notre président à nous, parce que l’Onu de son côté ne se décidait pas à grand-chose.

J’ai tout essayé, j’ai mis en cause son objectivité, j'ai voulu le raisonner, lui raconter un peu de la politique française, j'ai fait appel à des arguments plus subtils : je lui ai dit que même si l'action de notre président était un tant soit peu valable, elle était entachée d'une intention politicienne sournoise. Rien n'y a fait, apparemment, il s'en moquait des intentions sournoises, du moment qu'on l'avait débarrassé de Gbagbo.

Alors j'ai essayé l'humiliation : je lui ai rappelé qu’en tant qu’homme noir, il n’était pas rentré dans l’histoire, j’ai même eu recours au dernier argument à la mode dans certains milieux sportifs : le noir, comme l’arabe ont des qualités physiques indéniables, mais le blanc a pour sa part la tactique et la finesse, ce qui invalide sérieusement le niveau intellectuel de mon ami et la la pertinence de ses arguments… Ah ! Qu’est-ce qu’il pouvait répondre à ça mon ami ivoirien ? Et bien non, rien n’y a fait. Il n’en a pas démordu, Il fallait que je m’y fasse : heureusement qu’il avait été là, Nicolas Sarkozy, pour en finir avec Laurent Gbagbo.

Et puis, éclair de génie printanier, j’ai sorti ma carte maîtresse : « Tu ne peux pas dire que notre président vaut quelque chose, même tous ceux qui ont voté pour lui n’en veulent plus, regarde un peu les sondages ! » Paf ! Je ne lui avais pas cloué son bec ? Là, j’étais tranquille, il n’allait pas m’enquiquiner plus longtemps, l’ami ouattarien !

Il a pris une grande inspiration, m’a regardé d’un air triste et m’a dit : « Il baisse sans doute dans les sondages, mais si les gens n’en veulent plus, c’est qu’il n’est pas encore assez raciste. Les 20 % qu’il a perdus, c’est le FN qui les a pris. »

Je n’ai même pas fini l’accras de morue que j’avais dans la bouche, j’ai dégluti mon mojito. Voilà mon printemps gâché. Non seulement je dois reconnaître au triste sire qui nous gouverne une once de qualité, mais en plus je ne peux même pas me réjouir de sa chute.

Devoir se désespérer de ce que nous voudrions applaudir, devoir applaudir qui nous est odieux... Heureusement que je viens de travailler deux mois sur la tragédie !

Gilles, à Marseille, le 1er mai.


vendredi 17 décembre 2010

Une balle dans le pied



Je vais faire court. On a tous nos cadeaux à faire et le froid nous a fatigués.

Je viens de mettre à jour un malentendu qui a peut-être plus d’importance qu’on ne croit. C’était au beau milieu du mois de novembre, d’ailleurs, entre nous, qui aime le mois de novembre ? Un mois qui commence par des chrysanthèmes, qui passe par la tombe du soldat inconnu, un mois sans solstice ni équinoxe, où les jours raccourcissent de 3 minutes toutes les 24 heures, un mois sans neige et sans fleurs, où les feuilles mortes, tombées depuis trop longtemps, sont déjà sales dans les villes, un mois aux vacances trop courtes, un mois sans révolutions, sans oiseaux migrateurs, sans jupes courtes… Non, vraiment, avez-vous déjà entendu quelqu’un dire que novembre était son mois préféré ?

Bref ce n’est pas le propos, et je devais faire court. Et puis d’ailleurs, on peut n’éprouver aucun attrait pour novembre et aimer ce novembre-ci. Pour moi, c’était plutôt bien parti, des répétitions fructueuses, des gamins à Toulon réjouissants, une tournée lyonnaise agréable et gourmande, une classe de 1ère L qui vous donne à espérer de la première moitié du XXIème siècle, la tente marocaine tout en haut de Châteauvallon, Paris qui s’annonce plutôt bien, un banquier compréhensif…

Ça y est, ça me reprend. Novembre c’est terminé. Je n’avais qu’à faire un édito en novembre, si ça me manque autant. Il faut dire que la seule idée que j’avais n’était pas très gaie, je venais d’entendre parler des médiations anti-bruit parisienne et de la génialissime idée d’embaucher des mimes et des clowns pour inciter gentiment les gens à sortir des boites en silence. Je me disais Voilà le pompon, d’abord on réduit les moyens de la création, on met les artistes au RMI, de fait, on les réduit au silence et puis on leur sauve la vie en leur faisant faire les mimes et les clowns pour faire taire les autres. Je ne nous voyais pas au faîte de notre pouvoir subversif !

Bref ! C’était novembre. Ce n’est pas de cela dont je veux parler. Je veux juste dénouer un malentendu qui a peut-être plus d’importance qu’on ne croit. Le voilà :

Pourquoi appelle-t-on les gens qui viennent voir un spectacle des spectateurs ? Qu’est-ce qui nous a pris en utilisant ce mot détestable ?

A-t-on vu que dans la vie, dans la rue, quelqu’un se soit senti fier d’être resté spectateur ? « J’ai vu une échauffourée, je suis resté spectateur », « j’ai vu quelqu’un se noyer, je suis resté spectateur », « tout le monde faisait la fête, je suis resté spectateur », « j’ai croisé l’amour de ma vie, je suis resté spectateur ». Quelle classe !

Et on voudrait donner envie au gens de venir en leur promettant d’être spectateurs ?

Il ne s’agit même pas de leur mentir, mais s’il y a bien un endroit où les gens qui viennent voir ne sont pas des spectateurs, mais des acteurs de ce qui se joue, c’est bien au spectacle. Ils ont un peu de mal à le croire, ils n’arrêtent pas de nous dire en sortant, « oh nous, on n’a pas fait grand-chose », alors ce n’est peut-être pas la peine d’en rajouter des louches en les traitant de spectateurs.

Si au lieu de cela, on leur disait la vérité. Vous qui venez nous voir, entrez dans la salle, entrez sous la toile, approchez qu’on fasse ce spectacle ensemble.


Gilles, à Port-de-Bouc, le 17 décembre.



dimanche 17 octobre 2010

Schizophrénie d'automne




J’ai la désagréable impression d’être comme la grenouille de l’expérience, vous savez, celle qui, trempée dans l’eau bouillante, en réchappe parce qu’elle s’en sauve aussitôt, mais qui plongée dans de l’eau froide qu’on chauffe lentement, meurt cuite à point sans s’en être rendue compte.

C’est cet été que je me suis réveillé, les pieds dans cette eau déjà tiède, en entendant, ahuri, les discours d’un autre âge anti roms ou tziganes, les appels à la déchéance nationale, les distinctions faites entre les français de souche, et ceux d’origine étrangère… Ou plutôt, ce petit froid dans le dos, que ne me procure plus vraiment mon gouvernement tant il a depuis le début annoncé la couleur, ce petit « frisson de la mooort » donc, comme dirait Raimu, je l’ai plutôt senti en allant chercher d’un pas décidé sur le net une pétition contre ces expulsions. J’ai tapé pétition-roms-expulsions sur mon moteur de recherche, et les 10 premières réponses que j’ai trouvées étaient toutes pour soutenir qui le gouvernement, qui un maire qui avait expulsé manu militari quelques caravanes ou interdit un rassemblement de gens du voyages.

La soupe dans laquelle je baignais m’a tout d’un coup paru chaude. Je me suis rappelé que la plupart des totalitarismes étaient arrivés au pouvoir par des voix on ne peut plus démocratiques, je me suis mis en colère…

Et sur ce, je suis parti en vacances…

Et nous voilà maintenant, le pays balançant entre l’exaspération et la résignation, et je n’ai encore été d’aucun cortège, quoiqu’extrêmement heureux de voir tout ce remue-ménage (même si je me dis que les signataires de mes pétitions anti gens du voyage sont sans doute dans les manifs), quoique persuadé de l’injustice de la réforme qui nous pend au nez, quoique conscient des solutions alternatives qui s’offriraient à nous.

Et, honte à moi, malgré cette jouissance à constater ce joyeux bordel, et un réel espoir d’une résistance possible, je n’arrive pas à m’empêcher de prier pour que des grèves du métro ne se déclenchent pas au mois de janvier, quand on jouera à Paris.

Quand je dis honte à moi, ce n’est pas figure de rhétorique. Il y a vraiment en moi une honte à être ainsi partagé entre le désir, finalement légitime, à pouvoir continuer à faire ce que j’aime faire et qui me fait vivre, la conscience que si un mouvement social suffisamment fort pour bloquer le pays se mettait en place, la compagnie Attention Fragile ne s’en remettrait sans doute pas et mettrait la clé sous la porte, et la certitude encore que seul cet immense remue-ménage, qui détruirait cette aventure patiemment construite, pourrait changer efficacement les choses.

Oui. Dans ce monde dont avec véhémence je condamne les injustices et les exactions, je n’ai finalement pas une mauvaise place. Et je ne parle même pas d’une place économique. Je dis que j’y fais au moins ce qui me plait, et que j’arrive à y exercer une grande partie de ce qui fait ma raison d’être. C’est assez pour hésiter à mettre un coup de pied dans la fourmilière, tout en l’appelant de mes vœux.

Et je me dis que je ne dois pas être seul à hésiter entre mes désirs, et que c’est cette hésitation qui fait sans doute la rareté des révolutions, même légitimes.

Alors tous les matins en ce début d’automne, en m’informant tout aussi fébrilement et schizopréniquement du nombre de grévistes et du nombre des pompes à essence à sec, en espérant à la fois que tout soit bloqué mais que je puisse partir et arriver sans encombre, mon cœur et ma raison partagés me rappellent simplement qu’il ne s’agit ici que de savoir jusqu’à quel sacrifice je suis prêt à aller.

Et je ne suis pas fier de le dire : je n’en sais rien.

Gilles, à Montceau-les-Mines, le 17 octobre 2010




vendredi 18 juin 2010

Chacun son volcan

Chacun son volcan. Le mien est jaune est blanc, tout petit, immense vu d’en bas. Il s’appelle Fournaise.

Dimanche c’est la dernière. La dernière… depuis vingt-cinq ans que je fais l’acteur, je n’ai jamais prononcé ce mot. Jamais arrêté un spectacle, enfin, arrêté si, mais jamais décidé d’arrêter, j’ai joué des dernières fois, mais sans jamais savoir que c’en était.

Je devrais être heureux, jouer une dernière, je l’ai toujours réclamé, notamment à Guy, le metteur en scène du Théâtre du Kronope avec qui je suis resté si longtemps, Guy Simon qui y était pour le coup particulièrement réfractaire. Faisons une dernière, Guy, faisons une dernière et faisons-en une grande fête. Silence radio.

Comme j’ai pesté devant ce refus, comme je l’ai trouvé puéril.

Devenant à mon tour metteur en scène, j’en ai fait un précepte, que dis-je un précepte ? un idéal. Comme on ne peut pas jouer tous les jours comme si c’était la première fois, jouons comme si c’était la dernière fois. Combien de fois j’ai pu le dire, aux autres comme à moi.

Le mythe de la dernière fois ne se limite pas au spectacle. À mon dernier repas… comme dirait l’autre. Faisons un dernier voyage. Faisons l’amour une dernière fois, joue contre joue… Se retourner une dernière fois et partir. etc. etc. Tout cela doit nourrir notre romantisme glouton.

Voilà, on y est. Je devrais être heureux, enfin mon rêve se réalise. On va faire une dernière, ce sera une grande fête. Tiens ! je devrais téléphoner à Guy, lui dire ça d’un ton triomphant. Tu parles ! À voir cette dernière arriver à grands pas, ça ne me semble plus si chouette.

Chacun son volcan. Le mien est jaune est blanc. Il s’appelle Fournaise.

Ciao amore !

Gilles, à Villeneuve-sur-Lot, deux jours avant la dernière éruption.




mercredi 5 mai 2010

Entre l'amour et l'amitié



Je ne sais plus vraiment si c’est Béranger ou Tachan qui chantait « entre l’amour et l’amitié il n’y a qu’un lit de différence ». Je les ai toujours confondus, c’est idiot. Au reste cette confusion n’émouvra plus grand monde, le XXIème siècle est en train de balayer allègrement ces chanteurs récents d’un temps très ancien. Mais bon, moi qui vient du siècle n° 20, je la fredonnais très souvent cette chanson : Entre l’amour et l’amitié il n’y a qu’un lit de différence, un vieux matelas, un pucier où deux animaux se dépensent…

Et il faut avouer que l’idée est partagée, subie même par la quasi totalité des adolescents dont une fille aura au moins une fois dans leur vie refroidi les ardeurs en disant – avec toi, non, je ne veux pas gâcher notre amitié. Adieu lit, caresses, baisers brûlants...

Pourtant, il me semble que la vraie différence entre l’amour et l’amitié tient ailleurs. Elle tient en ce que l’amitié, contrairement à l’amour, ne court pas le risque d’être irréciproque. Ce danger qui plane au dessus de chaque amour naissant – je t’aime/pas moi, ou de chaque amour durable – je t’aime/moi je ne t’aime plus, l’amitié en est affranchie. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’histoire d’amitié malheureuse, ça veut dire qu’il n’y a pas d’histoire d’amitié tragique, parce qu’aussi douloureux que ce soit, même si mon meilleur ami me trahit, et même si je cesse d’être son ami, instantanément il cesse d’être le mien.

Pour l’amour c’est une autre affaire, et justement la tragédie qu’il porte est d’être en puissance irréciproque, et de me laisser amoureux longtemps de quelqu’une qui ne se soucie pas plus de moi que d’une guigne, ou pire, qui m’aime bien.

Ce que l’anglais dont on connaît bien l’efficacité résume en une phrase cruelle I love you but you like me.

Ce que moins efficacement je vais dire autrement encore : il est difficile d’être l’un parmi tant d’autres de celui qui est tout pour moi.

Quel rapport, me direz-vous, avec la choucroute garnie ?

C’est que ce constat, que j’avais fait il y a très longtemps dans ma vie sentimentale et que j’avais oublié depuis, ce constat m’est revenu à propos de ma vie professionnelle. Non pas à propos des spectacles qu’on joue, mais plutôt à regarder le fossé qui se creuse entre les artistes et les gens.

Tout se passe comme si nous étions terriblement amoureux de gens qui sont tranquillement passés à autre chose.

On sait dans ces occasions combien il est vain, face à quelqu’un qu’on aime encore et qui ne nous aime plus, d’essayer de le persuader de revenir.

Pourtant, c’est ce que nous faisons, de façon tout aussi pitoyable, en nous mettant sur la pointe des pieds et disant – Aimez-nous encore un peu, revenez, on a passé de bons moments ensemble, non ?

Après avoir été l’ombre des hommes (entendez, leur double, leur image), ce qui n’était pas si mal, nous pourrions nous résoudre, plutôt que de disparaître, à devenir l’ombre de leur main, voire l’ombre de leur chien.

Une soirée comme celle de la remise des Molières le prouve, dans son entreprise navrante de séduction. *

Attention, la séduction n’est sans doute pas en soi une mauvaise chose, mais il faut y mettre un peu de subtilité. Au lieu de cela, flatter à ce point les penchants supposés de ceux d’en face (ceux qui regardent le petit écran), n’avoir comme autre obsession que d’avoir réussi à faire télévisuel, ne se rengorger que de ça le lendemain matin, tout en affichant avec fierté qu’à aucun moment on aura renoncé à soi-même (cela s’entend à la façon de dire les phrases, en mettant des accents circonflexes et des doubles consonnes à tout bout de champ – un graaand momment de théâââtre), tout cela est pathétique, et donne envie de crier dans le poste : « taisez-vous, personne ne vous écoute plus ! »

Voilà le paradoxe, le théâtre (et peut-être la plupart des formes de spectacles) a si bien appris à parler, qu’il ne comprend pas qu’à l’écouter il n’y a aucune évidence, et que ce cadeau qu’il croit faire à l’humanité de sa propre existence (on ne parle que de don, de générosité) est un fardeau très lourd. On devrait savoir pourtant qu'il vaut mieux parfois un amour qui pèse trois plumes plutôt que trois tonnes.

Bref ! Il faudrait recommencer à écouter plutôt qu’à prendre la parole, à savoir recevoir plutôt qu’à vouloir à tout prix donner.

Gilles, à Marseille, 4 mai 2010.


*On se doute que si jamais Attention Fragile était nominée aux Molières, je retirerais bien vite tout le mal que j’en dis.

samedi 13 mars 2010

On s'accroche aux branches



J’ai fait de la haute montagne pendant une dizaine d’année, entre mes 8 et mes 18 ans. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps et je n’en fais plus. Ça me manque. Ça me manque, mais je n’en fais plus. Quand je dis que ça me manque, je ne parle pas de désir seulement, je parle de besoin. Tous les ans quand arrive juillet, j’ai des besoins de glaciers, des besoins de refuges, d’altitude, de sac à dos trop lourds. Des besoins de saucisson le cul sur un caillou, à regarder le soleil se lever sur une moraine. Pourtant je n’y vais pas, je n’y vais plus. J’aurais le temps mais je n’y vais plus. C’est en moi et c’est en moins.

Le théâtre a disparu pendant 1000 ans ou presque. Entre la chute de l’Empire Romain et la fin du Moyen-âge, rien, ou presque rien. Est-ce que le monde n’en avait pas besoin pendant ces mille années, rien n’est moins sûr, mais il s’en passait très bien.

Mille ans sans théâtre, on fait moins les malins ! (Notez que je ne parle que du théâtre européen.)

Apparemment le théâtre arrive à des moments de commencements, des moments où on n’y comprend pas grand-chose. Où on n’arrive pas encore bien à penser. Chez les Grecs, c’est juste avant d’inventer la philosophie, ils ne savent pas trop bien ce qu’ils sont en train de créer, la « politique », la « cité », c’est encore vague pour eux, jusqu’ici ils ne croyaient qu’aux Dieux, comment croire à la loi des hommes ? C’est trop difficile à penser, alors, ils inventent des histoires naïves, Antigone, Œdipe, Agamemnon… Ils mettent les forces en présence et attendent de voir ce qui se passe, qui va perdre, qui va gagner.

Beaucoup plus tard, en Europe, c’est autre chose. On vient de découvrir que la terre est ronde, que le soleil ne tourne pas autour. On ne sait plus trop bien à quelle place est l’homme, à quelle place est Dieu (encore lui, décidément !). Les religieux durcissent le ton, ils se sentent menacés, ils inventent l’inquisition. D’autres inventent un nouveau théâtre, pour poser d’autres questions.

Le théâtre a à voir avec la jeunesse, c’est un art des commencements, un art naïf. Le problème, avec toutes les inventions, c’est qu’une fois qu’elles existent, elles ont tendance à durer un peu plus longtemps qu’elles ne devraient. Que voulez-vous, on s’accroche aux branches !

Alors en ce temps du monde troublé, et qu’on a du mal à comprendre, on peut se dire que le théâtre est indispensable pour poser autrement les questions.

On peut aussi se demander si le théâtre d’aujourd’hui est celui d’une aube ou d’un crépuscule. Annonce-il les temps nouveaux, est-il la voix du monde ancien, du vieux monde qui agonise ? Est-ce qu’il ne ferait pas mieux de s’éclipser un petit millier d’années ?

– Non ! Pourquoi dites-vous ça, ce n’est pas vrai… justement, le théâtre, on en a plus que jamais besoin !

– Besoin, vous croyez ?

– Oui, besoin, nécessaire, indispensable, essentiel.

– Le théâtre est un besoin... Pourquoi pas ? D’une certaine manière, ça m’arrange, je suis acteur. Mais il y a plein de choses nécessaires qui n’en disparaissent pas moins pour autant. Tenez-moi par exemple, j’ai fait de la haute montagne pendant une dizaine d’année, entre mes 8 et mes 18 ans. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps et je n’en fais plus. Ça me manque. Ça me manque, mais je n’en fais plus. Quand je dis que ça me manque, je ne parle pas de désir seulement, je parle de besoin, de nécessaire, d’indispensable, d’essentiel.. Tous les ans quand arrive juillet, j’ai des besoins de glaciers, des besoins de refuges, d’altitude, de sac à dos trop lourds. Des besoins de saucisson le cul sur un caillou, à regarder le soleil se lever sur une moraine. Pourtant je n’y vais pas, je n’y vais plus. J’aurais le temps mais je n’y vais plus.

C’est en moi et c’est en moins.



Gilles, le 12 mars à Mende, au pied de la cathédrale.



dimanche 10 janvier 2010

Des provisions de sucre



J’avais 9 ans et pendant la récréation, je regardais de l’autre côté de la grille les affiches de Mitterrand et de Giscard d’Estaing sur les panneaux officiels de la campagne présidentielle. Je priais silencieusement pour la victoire socialiste. J’en oubliais de jouer. D’ailleurs, ça discutait beaucoup politique dans la classe de CM2 cette année là entre les deux tours. On était à l’école comme à la maison nos parents, à cran. C’était la crise, le premier choc pétrolier. Tout le monde se serrait la ceinture et toutes les langues se déliaient. Ce soir là en rentrant de l’école (j’avais dû me rendre à l’avis d’un copain de l’autre bord ou plutôt de ma gardienne qui faisait partie de la grande famille de ceux qui n’ont rien contre les noirs et les arabes à condition qu’ils ne se marient pas avec leur fille unique), j’avais ingénument dit à ma mère qu’on n’aurait jamais dû rendre l’Algérie, que comme ça on n’aurait pas de problème de carburant. Ça ne l’avait pas fait rire du tout. Elle m’avait soufflé dans les bronches et m’avait parlé, je m’en souviens parfaitement, exactement comme elle s’engueulait avec les adultes de droite qui avaient le malheur de la croiser. C’est le premier souvenir qu’on m’ait parlé comme à un adulte, la première fois qu’on me reprochait mes idées, et son indignation était si réelle de penser qu’elle avait pu faire un petit garçon de droite et colonialiste que ma honte m’avait bouleversé. Ma conscience politique date de ce jour-là.

J’ai commencé à échafauder des projets de gouvernement. Je m’inspirais d’un village apache, j’éliminais la pauvreté de l’histoire de Sans famille, j’inventais mon espéranto… Mais quelque soit l’utopie dont je rêvais, elle fonctionnait toujours en autarcie. Ça me plaisait l’autarcie, et pas simplement parce que j’étais fier de connaître un mot si savant, j’étais vraiment fasciné par l’idée de se suffire à soi-même.

Je suppose qu’on en est tous passé par là, par ce désir d’autosuffisance. On grandit, on voudrait ne dépendre de personne. On a peur, on voudrait pouvoir se débrouiller tout seul, au cas où.

Mais j’avoue que je ne comprends pas bien ce qui fait, chez des adultes normalement constitués et dans leurs sociétés modernes, que ce désir ne s’éteigne pas. Qu’à chaque frayeur on se replie sur soi-même ; que lorsqu’il est question de danger, la seule réponse soit de fermer les portes.

Moi-même je ne m’exempte pas et je sais bien pourquoi j’ai mis sur un camion à la fois une maison et un théâtre, que je peux monter seul s’il le faut. Cela ne me fait pas envie, mais ça me rassure les jours de découragement.

On passe notre vie à faire des provisions de sucre.

L’autarcie redevient à la mode. Elle s’incarne dans les communautarismes, dans le protectionnisme, dans le retour aux valeurs familiales, dans les reconduites à la frontière… Elle s' incarne même maintenant dans les louables efforts que nous faisons pour user un peu moins la planète.

Mangeons ce que nous produisons. Allons chercher le moins de chose ailleurs.

Loin de moi l’idée de critiquer cette économie vertueuse, mais je ne peux pas m’empêcher de penser, moi dont le métier est d’aller ailleurs, de rencontrer, de me nourrir de gens même s'ils sont lointains, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’à pousser jusqu’au bout cette économie nécessaire, il me faudra bientôt ne plus jouer que pour mes voisins.

Tous ces projecteurs, et ce camion qui consomme 47 litres aux cents kilomètres, c’est diablement énergivore ! Est-ce une dépense inutile ? Est-ce un luxe dangereux ? Y a-t-il plus de danger au voyage ou à sa disparition ?

Je n’ai pas de réponse mais, sans avoir à décider si l’art est un luxe ou s’il est nécessaire, je sais que sa fonction est justement de faire pousser des cerises en hiver.

Gilles, à Lomme, le 10 janvier 2010.



dimanche 8 novembre 2009

SENATVS POPVLVSQVE




Il m’arrive assez rarement de témoigner mon affection aux sénateurs de l’UMP, mais si je veux rendre un vibrant hommage à monsieur Raffarin et à 23 de ses collègues, c’est qu’en annonçant qu’ils ne voteraient pas en l’état la loi sur la taxe professionnelle, ils retardent sans s’en douter (et peut-être juste de quelques semaines, mais c’est ça de pris) ma prochaine disparition.

Je n’ai pas pour habitude de crier au loup dès que le vent fait du bruit dans les feuilles, et puis, j’ai une première dans huit jours et je ferais mieux de m’en occuper, et puis Lévi-Strauss est mort comme s’il ne voulait pas voir le monde qui vient et lui oppose son aveuglement, alors je ferais mieux d’avoir un peu de chagrin, mais permettez moi de vous le dire, ce qui nous pend au nez est cataclysmique.

Petite démonstration :

1er projet, la réforme territoriale. Elle ôte aux conseils généraux et aux conseils régionaux leur « compétence optionnelle », comprenez, le département et les régions n’auront plus le droit de soutenir ce qui ne fait pas partie de leurs obligations. Et qu’est-ce qui ne fait partie de leurs obligation, je vous le donne en cent : la culture. Résultat, plus de subventions possible de la part des régions ni des départements.

1ère conclusion : les compagnies de théâtre comme nous ne peuvent plus demander qu’à l’Etat (au ministère de la culture) ou aux communes…

L’Etat… il veut restreindre ses dépenses, je vous laisse imaginer le cas qu’il va faire de nous. Reste les communes…

2ème projet, la taxe professionnelle disparait. Les communes perdent une bonne partie de leurs ressources. Que vont-elles décider de financer moins. Les écoles ? Les rues ? Les espaces verts ? je vous le donne en mille : Elles sont bien parties pour resserrer les budgets culturels.

Deuxième conclusion, plus de subventions non plus de la part de communes.

Soulevons une objection : les compagnies de théâtre (ou de danse ou de cirque ou, ou, ou…) n’ont pas à vivre sous perfusion d’argent public, elles n’ont qu’à vendre leurs spectacle.

Oui, mais justement, les acheteurs de spectacles sont, par l’intermédiaire de leurs lieux culturels, les communes, qui, comme il est écrit ci-dessus, sont appauvries par la disparition de la taxe en question. Plus d’argent, plus de saison culturelle, ou si peu…

Résumons-nous : une disparition d’à peu près 80 % des subventions à une compagnie comme la nôtre, une raréfaction des ventes de spectacles, si j’ajoute pour faire mesquin, une taxe carbone sur nos deux vieux camion et quelques autres broutilles… si ces projets de réforme sont adoptés, Attention Fragile aura le choix entre :

« changer d’orientation structurelle » comme on dit pudiquement, à savoir faire des spectacles rentables. Créer un « Tour complet du cœur 2 » parce qu’on sait qu’il a des chance de se vendre, faire de chacun de nos spectacles une version « en salle », renoncer évidemment à des spectacle où 20 personnes jouent devant 300, ou 1 devant 60, et de revenir à la raison : 4 ou 5 artistes devant 600 personnes, accepter de renoncer à inventer et finalement, soumis aux seuls impératifs de vente de nos productions, faire petit à petit rentrer dans le rang nos spectacles, les mettre au format.

2° Penser que ce 1° ci dessus est ce qui peut nous arriver de pire, ne pas s’y résoudre et disparaître.

Pour avoir déjà, en un autre temps, décidé de tout arrêter parce que j’en avais perdu la raison d’être, je sais de quel côté je pencherai.

CQFD.

Gilles, entre deux répétitions aux Pennes-Mirabeau



mercredi 14 octobre 2009

Au revoir les enfants. Lettre aux collègiens du collège Anne Franck



Je m’en vais demain matin. Ça ne va pas être facile. J’ai passé dix jours avec vous qui font espérer du monde et de l’avenir, ce n’est pas si souvent.

Je voudrais vous dire une chose avant de partir.

Voilà : il y a ceux qui sont venus voir le spectacle, ceux qui ne sont pas venus, ça n’est pas grave. Ceux qui ont tourné autour de la tente, qui sont rentrés dedans quand je rangeais mes accessoires, ceux que j’ai embêtés à la cantine, ceux qui nous ont regardé, moi et Philippe, un peu de loin, méfiants ou timides. Il y en a même peut-être qui ne se sont pas aperçus qu’on était là, ou qui n’ont pas compris pourquoi. Et puis il y a ceux qui ont passé la journée avec Luc, à faire les acteurs, ceux qui ont eu peur, ceux qui ont eu envie, ceux qui se sont forcés à passer, ceux qui n’ont pas pu, pour qui être devant les autres était trop difficile…

Je ne sais bien que notre présence vous a plu, mais ça ne me suffit pas. Parce que voyez-vous, vos parents, enfin la plupart de vos parents, ne vont pas au spectacle. Ce n’est pas que je manque de clients, c’est que je suis triste de voir que ces plaisirs qu’on a quand on a moins de vingt ans, on y renonce si facilement quand on est adulte. Je ne voudrais pas que ça vous arrive.

La vie a tendance à faire le rouleau compresseur. Il y a tout ce qu’on croit utile, nécessaire. Il y a toutes les fois où on dit : – « Je ne peux pas… Je n’ai pas le temps…Il faut que j’y aille… La prochaine fois... »

Mais en réalité, on a toujours le choix et le temps, et c’est tellement important de ne renoncer à rien de ce qui nous nourrit.

C’est ça, c’est une question de nourriture. Il y a deux façons d’avoir faim, soit on ne mange pas assez, soit on se gave. Et le monde est dirigé par des gens qui veulent vous faire avaler des tas de choses qui ne nourrissent pas, qui donnent faim, et envie d’acheter autre chose.

Et ces même gens ont tout intérêt à ce que vous soyez résignés et persuadés que vous ne méritez pas le meilleur.

Alors, si ce qu’on a partagé vous a nourri, c’est à vous de ne pas le perdre. (je ne parle pas de ce spectacle, bien sûr, mais de tout ce qui vous remplit de richesse). Je suis sûr que vous le sentez, quand quelque chose que vous vivez ou que vous faites vous grandit, vous rend plus aimable à vos propres yeux.

Oui. C’est ça que je voudrais vous dire… C’est que bien sûr, ça me fait plaisir si vous dites « le spectacle était bien ! » mais l’important c’est qu’en sortant de ce spectacle, vous vous disiez « J’étais bien. ! » Que vous voyiez à quel point vous êtes vivants, généreux, intelligents, capables de réfléchir, d’écouter, capables de vous émouvoir, de partager avec d’autres… Votre boulot, votre responsabilité, votre exigence, c’est de croire en vous et de cultiver en vous toute cette richesse, de ne jamais la laisser tomber.

Et puis, avant de parler comme un vieux donneur de leçons, je voudrais bien prêcher pour ma paroisse. Pour le théâtre. Comme on en lit en cours de français, comme on étudie des auteurs morts il y a longtemps, comme les grands rôles sont difficiles et joués par des acteurs et des actrices plus âgés que leur rôles, on pense que le théâtre est une affaire de vieux. Mais ce n’est pas vrai ! Le théâtre est une histoire de jeunes. La plupart des héros, dans les pièces, n’ont pas plus de vingt ans. Ils sont exactement comme vous, ils ne savent pas bien comment faire. Pour aimer, pour détester, pour prendre des décisions… Ils en font trop, ils sont trop fiers, ou trop timides, trop violents ou trop calmes. Ils sont presque toujours trop impatients… Ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?...

Bien sûr, le langage est des fois difficile, mais après tout, vous parlez entre vous un langage assez compliqué pour que les adultes n’y comprennent rien alors, ce ne sont pas quelques petits alexandrins qui vont vous faire peur. Si vous regardez ces personnages de théâtre vivre, peut-être que ça vous aidera à vous comprendre mieux.

Belle année, belle vie, et soyez raisonnables le plus tard possible.

Gilles, au collège Anne Franck de Montchanin, 14 octobre.



mardi 8 septembre 2009

Pied de nez aux vampires



J’ai déjà joué avec la grippe. Une vraie grippe. Pas une grosse crève, non, LA GRIPPE. J’avais 41° de fièvre, la tête tournait, quand je me mettais à l’envers, je voulais juste vomir mais bon, ça a été une bonne représentation. Plutôt folle en fait. De celles dont on se souvient.

Mais je raconte ça uniquement par coquetterie, si je veux parler de cette grippe, c’est pour une autre raison… une autre raison… Ah oui, ça me revient !

Je ne comprends pas les pouvoirs publics. Ils nous demandent de nous laver les mains, prophétisent des quarantaines, font provision de vaccins comme ma tante faisait avec le sucre à chaque annonce de grève ou à chaque élection gagnée par la gauche, ils promettent des fermetures à la moindre alerte, mais pas une fois, non, pas une fois parmi tous les avertissements, les leçons et les mises en garde, il ne nous ont tout simplement conseillés de nous tenir en forme.

On nous dit « restez chez vous », on nous dit « mettez un masque », « évitez de serrer les mains », etc, mais pas une fois je n’ai entendu une voix qualifiée nous dire – « mangez bien, faites de bonnes nuits, prenez des forces ! »

Quant à moi, je ne sais pas si un peu de savon va y changer grand-chose, et je suis tout à fait disposé à croire que oui, mais j’ai assez mauvais esprit pour douter de la bienveillante candeur des ces admonestations.

Je m’étais d’abord dit que, tenant compte de la pauvreté et du désespoir dans lesquels la crise entraîne les premiers touchés, et de la peur dans laquelle elle enferme ceux qui ne vont pas tarder à l’être, tenant compte de tout ça donc, les gens responsables et autorisés avaient fait l’amer constat que la population française n’ayant ni ressource ni énergie à opposer à ce virus plutôt bénin, il fallait prendre les mêmes mesures que dans n’importe quel pays du tiers-monde. Circonscrire, limiter, sauver les meubles. Le raisonnement était triste, mais avait au moins le mérite de la lucidité.

Mais à y réfléchir un peu plus, je me suis demandé si pour des esprits plus machiavéliques (et sans croire à un grand complot), cette grippe ne tombait pas à point nommé.

Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le premier nom qu’on lui a donné : grippe mexicaine. Le bouc émissaire était désigné. Pas le Mexique bien sûr, mais toute cette partie indéfinie du monde qui nous fait peur, celle des immigrants, celle des pauvres, celles des masses. Les Mexicains, on le sait, sont experts à passer les frontières et à compliquer la vie tranquille des braves gens, alors la grippe, vous pensez !

Et puis dans ce même nom, il y avait encore l’odeur de la grippe espagnole, et de ses 10 ou 50 millions de morts, on ne sait pas vraiment, bref, une annonce d’apocalypse !

Si on ajoute que d’un virus, ni les politiques ni les économistes n’en sont responsables, on tient un sacré bon bout. Les pauvres bien portant pourront toujours dire « tant qu’on a la santé », les pauvres malades s’accuseront eux-mêmes d’avoir manqué de vigilance. De quoi détourner la colère et transformer le désespoir en résignation.

Alors, sans vouloir prêcher pour ma paroisse, ni faire prendre aux uns et aux autres des risques inconsidérés, je me demande, puisque ce virus va nous frôler plus ou moins, qu’est-ce qui fait qu’il taquinera les uns et laissera les autres tranquilles ? Ne serait-ce pas l’énergie qu’on aura, chacun, à lui opposer ?

C’est la question de la rentrée : qu’a-t-on à faire de mieux cette saison ? Vivre enfermé, éviter les autres, s’exclure soi-même et de façon consentie, ou bien vaut-il mieux se remplir suffisamment d’appétit, de désir, de curiosité, de joie de vivre, d’amitié, de baisers, de mains serrées, d’inattendu, d’indignation et de révolte ?

Un pied de nez fait à un vampire suffit souvent à lui faire tomber les canines.

Gilles, à Marseille, le 8 septembre.



vendredi 1 mai 2009

Lettre à Monsieur Amiel



Monsieur le maire,

Nous venons de nous rendre compte que nous répétions un spectacle pour une première qui n’aura pas lieu. Elle devait se jouer à la Capelane le 13 novembre prochain et d’ici là, le centre de développement culturel aura sans doute fermé.

Nous sommes très mal placés pour parler de cette question, nous en serions juge et partie. Vous pourriez à juste titre nous objecter que nous avons tout intérêt à vous persuader qu’une structure qui achète nos spectacles se doit d’exister.

Comment aurions-nous raisonnablement le droit de vous expliquer la façon d’utiliser à notre profit l’argent de vos administrés ?

Non, vraiment, ce n’est pas à nous, qui en vivons, de juger de la pertinence de la culture, et même si, en tant qu’hommes, femmes et citoyens, nous avons un avis là-dessus, nous sommes par notre implication presque soumis à un devoir de réserve.

Nous voudrions seulement nous assurer que vous entérinez cette disparition en toute connaissance de cause.

Ce type de travail que mènent Maud Zawadski et son équipe est un travail très long. Nous le savons pour nous promener toute l’année depuis 23 ans de théâtre en théâtre.

Il s’agit de faire exister un espace apparemment inutile, coûteux et minuscule.

Il s’agit de décider des gens qui ont tout intérêt à rester chez eux, qui sont fatigués de leur journée, qui doivent faire garder les enfants, qui, s’ils ne les font pas garder, les emmènent avec eux, ce qui leur fait dépenser un argent somme toute assez rare, des gens qui se lèvent tôt le lendemain, qui avaient juste envie de passer une soirée tranquille, qui pouvaient s’il le voulaient allumer la télévision sur une chaîne intéressante (il en existe aussi), qui ne connaissent pas le nom de celui qu’on leur propose d’aller voir, il s’agit donc de décider ces gens à venir partager avec d’autres gens qu’ils ne connaissent pas un moment dont ils n’ont même pas, avant d’y aller, la certitude qu’il leur plaira.

Il s’agit de chatouiller en eux la curiosité et, il faut le dire, un certain goût du risque.

La tâche est d’autant plus ardue qu’à côté (et dans le cas de votre ville voisine de Marseille, tout à côté, et avec quelle force d’aspiration), une offre – de qualité elle aussi – déroule son tapis rouge, s’appuyant sur des outils inverses : pas besoin de curiosité, on en a déjà entendu parler, on y va les yeux fermés, on sait qu’on ne sera pas déçu…

Ainsi, pour résumer, Il ne s’agit pas tant de proposer de bons spectacles (ça, c’est un présupposé), que de proposer d’autres chemins que ceux qui sont déjà tracés. Il s’agit de proposer une alternative.

C’est pourquoi, les reproches faits au travail du cdc ne portent pas, malgré les apparences, sur la manière, mais sur le fond des choses (en disant cela, nous savons que ces reproches n’émanent pas de vous).

Que les spectacles proposés par le cdc ne soient pas, pour la plupart, très « connus » n’est pas un défaut, c’est un élément du pari sur la capacité des gens à s’intéresser à autre chose qu’au déjà vu (comme parfois, pour des parents, il est plus important que leur enfant goûte, plutôt qu’il aime).

Que les spectacles soient pour la plupart modestes, et en adéquation avec la taille du lieu et des moyens de votre ville, ce n’est pas un défaut, c’est un élément du pari sur la capacité des gens à s’intéresser à autre chose qu’à ce qui brille et ce qui prend de la place (dans un monde d’ogres, doit-on éradiquer les petits poucets ?).

Enfin, comment ce travail pourrait-il ne pas être long et coûteux, quand il faut en permanence réactiver le désir des gens, en cherchant les spectacles adéquates, en assemblant une saison culturelle cohérente, en informant, en incitant, en rappelant, en détournant en permanence les gens des chemins qu’on voudrait leur prescrire (d’ailleurs, est coûteuse aussi… la sauvegarde d’une espèce animale, un parterre de jonquilles dans un jardin, ou tiens ! élever un enfant, c’est très long et très coûteux d’élever un enfant, et je ne crois pas que les parents s’y décident par calcul, par espoir d’un retour sur investissement, pour assurer leur vieillesse).

C’est donc ce travail de fourmi que mène l’équipe du cdc, dont il faut juger s’il est inutile ou essentiel, pour décider d’y mettre fin ou non.

Si vous pensez que tout cela est superflu, que le jeu n’en vaut pas la chandelle, mettez-y un terme.

Mais si vous considérez (comme au moment où vous avez donné naissance à ce lieu) avec ou contre l’opinion ou l’aide d’une ville voisine, que la curiosité des adultes comme des enfants, leur désir, leur plaisir, leur éveil artistique à d’autres cultures, leur ouverture d’esprit, sont un élément de la réponse politique à apporter au malaise et la difficulté des temps, il ne faut pas plus mettre fin à ce travail que mettre le feu à une jeune futaie, au prétexte que les arbres n’y poussent pas assez vite.


À votre disposition si vous le jugez souhaitable.

Gilles Cailleau et Patou Bondaz, le 21 avril 2009.