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dimanche 11 mai 2008

à propos d'une réflexion de deux vieilles dames



C’était au mois de décembre, à la Friche, pendant une représentation de Fournaise. Deux femmes qu’on ne pouvait pas suspecter de vulgarité, bien mises de leur personne et d’un âge déjà respectable étaient assises juste devant moi. Elles ne disaient rien, ne faisaient aucun commentaire, et je n’arrivais pas à savoir si le spectacle leur plaisait ou non, mais, au moment où les garçons quasi torse nus installent la bascule au milieu de la piste, l’une d’elle chuchota à l’autre : — « Quand on voit ce qui existe et quand on voit ce qu’on se tape ! »

C’était un chuchotement, mais c’était un cri.

Avouons-le, cet élan un peu trivial, certes, mais si inattendu, nous a fait bien rire.

Seulement, je me suis surpris ces dernier temps, en de nombreuses occasions moins légères, à pousser moi aussi ce même cri du cœur, et à n’en pas rire du tout.

Je l’ai poussé très exactement à chaque décision, à chaque proposition, à chaque suggestion, à chaque affirmation, à chaque démonstration de l’homme qui depuis un an préside à nos destinées.

Quelque soit la loi qui se vote, quelle que soit la loi qui se prépare, que la déclaration soit nationale ou internationale, c’est à chaque fois la même consternation : — « Quand on voit ce qui existe et quand on voit ce qu’on se tape ! »

Mais je ne ferais pas part de mes exclamations ici,me joignant ainsi la meute de ceux qui après l’avoir porté au pouvoir, le dénigrent brutalement, pour d’ailleurs les mêmes mauvaises raisons : « votons pour lui, il a promis de faire quelque chose pour moi » / « je ne l’aime plus, il ne fait rien pour moi » (oui, décidément, ce pour moi ne promet rien de bon dans la république), mais je ne ferais pas part, donc, de mes exclamations ici, si dans cette exubérance de mesures ridicules ou déshonorantes, il n’y en avait pas un certain nombre qui reçoivent l’assentiment de tous tout en étant, elles, véritablement dangereuses.

Ainsi, une fois de plus, on nous ressort la même critique de l’enseignement, en promettant de recentrer l’apprentissage sur les fondamentaux, lire, écrire, compter. Il faut l’avouer, cette affirmation n’est pas propriété des gouvernements de droite, de tous bords, ils y ont goûté. Pensez donc, un tel discours fait plaisir à tout le monde, c’est l’autre façon de dire c’était mieux avant. C’est la meilleure façon de se mettre dans le camp de ceux qui ont pleuré devant Les Choristes. Mais les gouvernements précédents, s’ils on utilisé l’argument, se sont borné à des effets d’annonce.

Là, c’est autre chose, au nom une fois encore de principe d’un autre âge, on va faire disparaître de l’école les enseignements artistiques, ceux des langues inutiles, pour réduire les programmes éducatif à un manuel de survie : lire, écrire, compter. Qu’un gouvernement comme le nôtre ait intérêt à ce que les gens manquent d’imagination, c’est très compréhensible, mais le plus désespérant, c’est le consentement général à ces projets.

On peut élire quelqu’un pour de mauvaises raisons, on peut le honnir aussi pour de mauvaises raisons. Pour ma part, je n’arrive pas à me réjouir du désamour dont jouit notre président si ceux qui le conspuent aujourd’hui sont bien contents que leurs enfants ne perdent plus leur temps à faire du dessin ou de la musique à l’école, mais apprennent à écrire bien droit, du moment que l’essence ou les fruits et légumes n’augmentent pas.

Gilles, à Auch, le 9 mai 2008.


mardi 8 avril 2008

Défense de l’inutile



Pour le moment, on s’accroche. On sait confusément qu’on a perdu la guerre, mais on s’accroche à des positions, à des bouts de subventions, à quelques acquis.

On se téléphone. — Et toi ? — Moi, j’ai perdu un 80000 euros de subvention cette année, dans mon théâtre. 80000 euros, un bout de la banquise qui se détache ! — Toi, de ton côté ? — De mon côté, je n’ai plus d’endroit pour créer… Et toi ? —Moi, je m’arrête.

C’est une débâcle, finalement.

Naïvement, on avait cru le combat gagné, que depuis tout ce temps, la culture artistique avait droit de cité. C’était un leurre, un château de cartes. Il aura suffit de quelques mesures pour ébranler l’édifice. Quelques pichenettes encore, il en restera des ruines.

Je ne sais pas trop quoi penser de tout ça. C’est pareil à chaque défaite. Qui est responsable, quelle erreur, qu’est-ce qu’on a pas vu, qu’est ce qu’on a pas fait ? Lorsque je me dis l’avenir m’inquiète, est-ce bien de l’avenir que je m’inquiète ou du mien ?

Est-ce l’art ou le confort qui va me manquer ?

Nos résistances en tout cas sont pathétiques ! On ne se laissera pas faire, il est hors de question… Pourtant, ce sont des personnages qui nous font rire dans les films ou dans les spectacles, ceux qui montent sur leurs grands chevaux, qui trépignent en fulminant : — Ça ne se passera pas comme ça !

On fait pareil cependant.

On cherche des moyens de pression, qui ne le ferait pas. On rappelle à leurs devoirs les politiques et les contribuables : vous devez nous aider, ce que nous faisons est important. Comme le devoir n’y suffit pas, on leur rappelle leur intérêt, on use de leurs arguments : le spectacle vivant est utile, regardez dans cette cité, il tisse le lien social, regardez ce festival, il fait vivre les commerçants… Des argument imparables, des bâtons pour se faire battre, quelques minutes de gagnées…

On se dit qu’en ces temps où l’impératif de résultat règne en maître, si on arrive à prouver notre utilité, on sera sauvé.

Je ne peux pas faire ça.

Je n’ai aucun argument pour persuader mes compatriotes que je leur suis utile, assez en tout cas pour qu’ils continuent à m’aider. D’une part, parce que ce serait être juge et partie, mais surtout, parce que j’ai la conviction, solidement ancrée en moi, d’être inutile.

Parce que c’est cette certitude qui me fait tenir.

Et oui, lorsqu’on oblige autour de nous toute action à avoir une utilité, un intérêt, une efficacité, un profit, un bénéfice, du rendement, un résultat, je suis heureux, moi, de ne servir à rien.

Je me demande même si, on ne fait pas beaucoup de bruit pour rien en voulant autant parler dans nos créations des choses qui nous entourent, des exactions du monde… Encore une façon d’essayer d’être utile, dénoncer, accuser, montrer… Quoi que raconte le théâtre, qu’il mette en jeu Sangatte, Abou Ghraïb ou les acrobaties d’Arlequin, le seul sens politique du théâtre est la défense de l’inutile. La défense de l’inutile comme de quelque chose d’essentiel.

Inutile et essentiel.

C’est d’ailleurs l’étonnement inépuisable des gens : — Pourquoi vous faites ça ? — Pour rien, parce que ça nous plaît ! Et cela les bouscule plus que ce qu’ils viennent de voir sur scène.

Faites donc de moi ce que vous voudrez, je ne vous dirai pas que vous ne pouvez pas vous passer de moi, qu’avec nos spectacles, votre vie sera plus belle, que notre parole doit résonner…

Je dirai beaucoup mieux que ça : le plaisir et la liberté sont mes seules raisons nécessaires

Gilles, à Latoue, près de Saint-Gaudens, le 7 avril.

jeudi 14 février 2008

La longueur de la corde



Je suppose qu’à l’heure où j’écris ces lignes, dans des laboratoires, des généticiens travaillent à ce que nos enfants, dans un futur plus ou moins proche, naissent sans défauts ni maladies. Ils rêvent de manipulations qui enlèveraient à l’humanité ses imperfections, ses difformités… Peut-être même, si effrayants soient leurs projets, font-ils ce rêve avec candeur !

Heureusement, pendant que ces savants sont occupés à leurs éprouvettes, d’autres hommes, d’autres femmes font l’amour sans rêver que leur progéniture naisse parfaite, mais en espérant seulement qu’elle vive la plus heureuse possible. Non qu’ils soient inconscients, disons qu’ils acceptent leur inquiétude.

Où veut-il en venir, vous demandez-vous ?

Lorsqu’on crée un spectacle, on a évidemment le désir qu’il soit réussi. Mais de là à faire disparaître entièrement le risque de ses défauts, il y a un grand pas. Pourtant, pour avoir vu ces derniers temps, pas mal de spectacles, et notamment des spectacles de cirque, (Fournaise oblige), j’ai eu souvent l’impression que la création s’y dénaturait, car toute idée, toute image, tout moment n’y existait qu’à la mesure de son efficacité.

Comment parler de création, comment parler de recherche, si je pars du principe que quoi que je vais trouver, que quoi que je vais faire naître, cela devra être efficace ?

La liberté, comme dit l’autre, c’est tout ce que permet de faire la longueur de la corde. Et bien, il me semble qu’en partant de tels principes, et pire que des principes, en partant de ces obligations de résultat, la corde en question est sacrément courte.

Après je vois des spectacles, somme toute très agréables, mais en les regardant de plus près, j’y perçois des embryons de recherche avortés, et tout cela est simple à comprendre, c’est que si elles étaient menées à leur terme, ces pistes prendraient des chemins singuliers qui perdraient évidemment en efficacité et en consensualité. Au lieu de cela, d’un spectacle à l’autre, les mêmes scènes burlesques, ou rigolotes, les mêmes moments émouvants-mais-quand-même-rythmés, les mêmes musiques, les même petits personnages stéréotypés (on se dit, il est fort et en plus, il est drôle), les mêmes résumés de relations humaines… des instants clonés.

Tout cela, me direz-vous, manque de déontologie, pire, fait preuve d'arrogance. Tant pis si on le croit. Ce n’est pourtant pas tant une attaque qu’une inquiétude, presque un désarroi devant le piège qui se tend.

Car cette démarche, à court terme, porte ces fruits. Les spectateurs sont contents. Mais j’ai bien peur que si, comme tout semble nous y inciter, on confond un peu trop longtemps la création avec un produit de consommation (fût-ce de qualité supérieure), si on oublie ce pourquoi on existe encore, ce pourquoi en est encore là, alors que tout nous invite à disparaître, si on oublie les tâtonnements, les tremblements, les hésitations, les impasses, les regards perdus, les bras ballants, les petits cris… oui, j’ai bien peur que si, pressés de toute part de baisser la garde, nous raccourcissons nous même dramatiquement la corde, personne ne vienne plus voir bientôt sur une piste ou une scène des spectacles et des artistes étranglés.



mardi 8 janvier 2008

C'est la vie

J’ai fait la connaissance des Cartoun Sardines en 1994, à Avignon. À l’époque, leur nom s’écrivait avec deux O.

(Objectivement, je les avais croisé pour la première fois en 1992, toujours au festival d’Avignon. On était voisins de loge, quand ils sortaient de scène, je me préparais. Mais même si j’avais senti dès ce premier moment une fraternité timide, nous nous étions seulement croisés.)

1994 était pour moi et mes compagnons de troupe une année formidable. Le festival nous souriait.


Au mois de Juillet dans la Cité des Papes, on est toujours très pressé. On se croise, on s’embrasse vite. - Comment va tu depuis l’an dernier ? - Ça marche, vous avez du monde ? - Et vous, les programmateurs aiment ? - Je te laisse, je vais au jardin, il y a une rencontre… Pas idéal pour faire connaissance.

Seulement, je ne sais plus pourquoi, tous les jours vers 13 heures, je passais dans la rue Guillaume Puy, devant l’espace des Cartoon, à l’heure où le portail était encore fermé.

Et ce jour-là, il y avait un petit mot sur la porte.

Les mots exacts, je ne m’en souviens plus, je me souviens que ça disait en substance : Notre spectacle « C’est la Vie » ne ressemble pas à ce que nous rêvions de faire, alors nous ne le jouons plus, à la place, on jouera le « Malade Imaginé ». C’est la Vie.

C’est en lisant ce petit mot que j’ai fait leur connaissance.

D’abord envieux de cette honnêteté culottée (parce que, vous pouvez me croire, il faut être courageux pour faire cet aveu en plein milieu d’Avignon), ensuite attendri… J’ai continué mon chemin en me disant tout bas : maximum respect.

En même temps, ça semblait être une évidence, qu’un spectacle dans lequel ils ne trouvaient pas assez de plaisir, il fallait l’arrêter. Mais je n’étais pas sûr que, s’il m’était arrivé la même chose, je n’aurais pas, plutôt que d’avouer simplement les choses, simulé une jambe cassée. Après avoir lu ce petit mot, je n’ai plus fait mon métier comme avant



Lorsque des amis se séparent, ce n’est jamais très gai. On ne sait pas quoi dire, on ne sait pas quoi leur dire. On ne sait pas quoi penser, on s’interdit même de penser quelque chose qui pourrait faire pencher la balance. On se doute qu’il y a des envies, des joies, des tristesses, des torts, des rancoeurs, des envies d’ailleurs et des envies d’autres choses, d'autre visages, des espérances et des regrets, que tout cela est mélangé. Bien sûr on ne peut pas, on ne veut pas, on n’a pas le droit de peser le pour et le contre. On ne sait même pas si on a le droit d’en parler. Mais voilà, on a des amis qui se séparent…

Je suppose que comme tout ceux qui ont vu Mohican Dance, Le Malade imaginé, la Puce à l’oreille, j’espérais que vous finiriez votre vie côte à côte, mais puisque vous vous séparez, je voudrais te dire, à toi Patrick, qui poursuis autrement le chemin de Cartoun Sardines, je voudrais te dire à toi, Philippe qui crée ton Agence de Voyages Imaginaires, vous dire à toutes et tous, Jean-Yves, Claude, Pierre, Valérie, Axelle et Dominique, Laurence, André, Stéphane et Vincent et encore Pierre et encore Laurence… Bref, vous dire à vous tous qui avez donné vie à cette aventure, MERCI, BONNES PROCHAINES ANNEES ! Gilles, à Marseille, 7 janvier 2008.

samedi 17 novembre 2007

Un dernier verre avant la guerre

Ce n’était pas gagné. Le 15 novembre arrivait à grands pas et à nouveau, l’hypothèse d’un édito primeur s’avérait de plus en plus improbable. Rien à écrire qu’on ne sait déjà. Ou plutôt, les choses que me donnent envie d’écrire sont des histoires de boutique, ou des spectacles en gestation, ce n’est pas l’endroit.

Et puis bingo ! Un concours de circonstances, deux événements apparemment étrangers l’un à l’autre, et un peu d’inspiration renaît.

Quand je dis 2 événements, c’est à la fois démesuré et empreint de vanité. Disons que je lisais un livre tout en écoutant les informations. Honte à moi d’ailleurs, d’ainsi mélanger les genres.

Donc imaginez la scène. 19H15, je lis un livre de Denis Lehane sur fond sonore de nouvelles, je ne les écoute pas et d’un coup, j’entends malgré moi. Ce que j’entends me fait grincer des dents, assez pour me faire fermer le livre, et je tombe sur son titre auquel je n’avais pas vraiment fait attention. Mince alors !

Le titre ? Un dernier verre avant la guerre.

La nouvelle ? Le Conseil Constitutionnel a validé le recours aux tests ADN pour des candidats au regroupement familial prévu dans la loi Hortefeux sur l'immigration.

Vous voyez le rapport ? Moi, ça m’a frappé.

Je ne sais pas s’il entrait dans les attributions du Conseil Constitutionnel de valider ou d’invalider cette mesure, je suppose même qu’ils l’ont fait à regret, ne voyant pas dans les termes même de la loi, assez de contradiction avec la constitution, je ne sais pas, et d’ailleurs, assez étrangement, ce n’est pas ce qui me préoccupe.

Non, ce qui m’obnubile, c’est ce recours dérisoire et désespéré aux murailles. Entre l’Afrique et l’Europe, des murailles. Entre le Mexique et les USA, une muraille. Entre Berlin-Ouest et Berlin-Est, une muraille. Entre Israël et la Palestine, une muraille. Entre la Chine et les tribus nomades, une grande muraille. Entre Troie et les Grecs, une muraille…

Des murs, des barbelés, des poste-frontière, des remparts, des digues, des rondes de nuit, des chiens, des test ADN…

Pourtant nous connaissons le sort réservé à toutes ces barrières.

Pas de sièges qui ne soit venu à bout de la ville la plus fortifiée, pas de clôture qu’on n’enjambe.

Rien n’y fait. On s’enferme encore. Il y aurait sans doute une manière de penser autrement seulement il y faudrait un autre courage.

Que se passe-t-il à l’extérieur de notre citadelle ? Se passe-t-il quoi que ce soit si ça ne peut pas rentrer ? Ce qui remue dans nos douves, est-ce vraiment quelque chose si on n’en est pas éclaboussé ?



La vie continue à l’intérieur de la forteresse, on y fait du théâtre et des enfants. Le matin, on prépare des crêpes. On y aime et on y pleure, on s’y caresse, on s’y ment, on s’y enterre les uns les autres, on s’y sourit. On s’y ennuie et on s’y passionne. C’est la journée. Vers 6 heures on se retrouve pour boire un verre. Un dernier verre avant la guerre.

Gilles, Marseille, 15 novembre.

samedi 29 septembre 2007

Immobilisation générale


Je n’arrive plus à écrire. Pas un édito depuis le 9 mai. Je n’arrive ni à en parler, ni à parler d’autre chose. Tout me scandalise, tellement tout, il y faudrait une encyclopédie. Le mal court. Des fois il ressemble à un test ADN, des fois au maire d’Argenteuil qui achète pour sa ville du répulsif à SDF. Des fois il ressemble à une bombe sur Téhéran. Le mal court. Il a le visage d’un dictateur birman, le corps brûlé d’une étudiante, la voix parjure des politiques…

Certains matins je pense à autre chose, après je m’en veux. C’est comme après un chagrin d’amour, le premier jour où on n’a pas pensé à l’autre de toute la journée. Que la vie continue, c’est une petite honte.

Je me regarde et je me rends perplexe. Je ne sais pas trop quoi penser de moi-même. En attendant, je signe des pétitions. J’ai une boulimie de pétitions. Pour les calanques, contre les tests génétiques, pour Cesare Battisti et Marina Petrella. Mais ces pétitions ne me dédouanent pas, elles achèvent de signer ma défaite ou ma lâcheté.

Je me souviens l’an dernier avoir vu la création d’une vieille opérette. Elle n’avait jamais été jouée et pour cause, le jour de la création était prévu le 8 mai 1945. On connaissait les annulations pour cause de mobilisation générale mais là… Annulée pour cause d’armistice...

Pour Fournaise, je rêvais de ça. Un événement si beau qu’on aurait annulé la première. À la place, rien, le spectacle seulement… Et cette immobilisation générale qui prend à la gorge.

Je ne sais pas s’il faut prendre la création, cette naissance au sens propre inutile, pour une défaite ou un espoir, un miracle ou une lâcheté.

Je ne sais pas à quel moment exactement il faut s’arrêter de faire ce qu’on fait, si beau ou si important soit-il, pour s’occuper du monde. Je ne sais pas si nos voix, nos rêves, nos libertés exprimées sont importantes ou injurieuses.

En attendant, Fournaise est née et je sais encore me persuader qu’on a bien fait de la faire. Seulement, j’ai une impression étrange et encore confuse, une impression que depuis 22 ans que je fais ce métier, je ne pensais pas éprouver et qui m’étonne : c’est un certain contentement à voir le regard courroucé de quelques spectateurs, comme si le mécontentement de ces quelques là nous donnait raison plus que le plaisir de tous les autres.

Luxe encore, me direz-vous, on imagine que je ne dirais pas ça si le mécontentement était général, mais quand même, c’est une drôle d’impression, et comme un signe inquiétant des temps, que d’être heureux d’arriver à déplaire.

Gilles, 29 septembre.


PS : D'ailleurs, pour ajouter à la clarté des temps, voilà un peu de lecture. C'est une missive d'enseignants après une représentation de la guerre des boutons et c'est à la fois effrayant et risible..., elle est ici !.

samedi 4 août 2007

Mieux qu’un EditO :

On n’est pas très bavard cet été, mais c’est qu’on prépare la Fournaise...
Rendez-vous les 7 et 8 septembre au festival Coup de Chauffe à Cognac pour les premières et si ça vous fait trop loin :

Du 21 au 23 septembre à Irigny dans le Rhône, le 13 octobre à Ruffec dans les Charentes, les 8 et 9 novembre à Tarbes dans les Hautes-Pyrénées, du 6 au 19 décembre à la Friche de la Belle de Mai à Marseille (attention, on se relâche les 10, 13 et 17), les 11 et 12 avril du côté de Saint-Gaudens dans la Haute Garonne, le 19 avril à la Bastide de Serou en Ariège, les 25 et 26 avril à Auch dans le Gers, les 16 et 17 mai à Port de Bouc dans les Bouches du Rhône, du 11 au 14 juin à Grasse dans les Alpes-Maritimes, et le 20 juin pour clore la saison des Pennes-Mirabeau dans les Bouches-du-Rhône.

En attendant, malgré les nuages amoncelés sur notre planète fragile, passez tous un très bel été.

On vous embrasse tous.

Les gars et les filles d’attention fragile.


PS : pour réserver, pour les dates des autres spectacles, les numéros sont là.

dimanche 6 mai 2007

LIBERTE - EGALITE - FRATERNITE


Trois exemples, trois pauvres exemples.

1° - 53 pour cent de mes compatriotes auront donc voté, en toute connaissance de cause, pour quelqu’un qui n’a pas hésité à intervenir auprès du propriétaire d’un journal pour en faire renvoyer le directeur, au seul titre qu’un article (ou la couverture) ne lui avait pas plu : LIBERTE.

2° - 53 pour cent de mes compatriotes auront donc voté, en toute connaissance de cause, pour quelqu’un qui s’appuie sur des théories comportementales qui définissent le gène de la pédophilie, de l’homosexualité, de la délinquance (j'en parlais l'an dernier dans un édito qui s'appelait Bienvenu à Gattaca)... En toute connaissance de cause est un peu faible, puisque c’est un argument qu’il a jeté avec éclat dans la dernière bataille : EGALITE.

3° - 53 pour cent de mes compatriotes auront donc voté, en toute connaissance de cause, pour quelqu’un qui depuis deux ans, oppose les valeurs et les gens, la racaille contre les honnêtes gens, les resquilleurs et les travailleurs, et fonde son projet sur cette opposition (Tiens ! j'en parlais il y a deux ans dans un édito qui s'appelait Je ne partirai pas en vacances tranquille) : FRATERNITE .

Il faut donc croire, puisque cet homme n’a pas avancé masqué, mais a clamé haut et fort ces convictions-là, qu’une majorité de Français y souscrive.

À moins qu’un certain nombre d’entre ceux qui ont choisi cet homme ait choisi de passer outre à ces quelques dommages collatéraux, dans l’espoir d’un mieux-être.

Je ne sais pas, je suppose que c’est un peu des deux.

Je sais aussi que beaucoup des adeptes du libéralisme ont une telle foi en l’individu qu’ils pensent que sans entrave et sans règles, il ne s’en épanouira que mieux. Je ne les accuse donc en aucun cas de cynisme.

Le résultat est le même : aujourd’hui, quelques soient leurs raisons, une majorité de gens a accepté de renoncer à une forme de liberté, d’égalité et de fraternité.

Et cette défaite est beaucoup plus vaste que la défaite d'une candidate, et la victoire de ceux qui ont gagné ce soir me semble être un maquillage de la pensée...

liberté, égalité, fraternité, ça fait beaucoup pour une seule soirée.

Gilles, sur la route, le 6 mai

lundi 9 avril 2007

Tribute to Patou

Il y a un geste que je n’ai jamais aimé au théâtre, c’est la main tendue que les acteurs font vers la régie à la fin du spectacle. Vous me direz que c’est un geste gentil, et finalement, sans conséquence. Justement, c’est ça que je n’aime pas, que ce soit un geste sans aucune conséquence.

Je n’aime pas non plus, pendant les cérémonies, les remerciements aux gens de l’ombre, les merci-à-tous-ceux-sans-qui… Vous me direz qu’on ne peut pas faire monter tout le monde sur le podium. Pourquoi pas ? Pourquoi, s’ils sont essentiels, les gens de l’ombre, ne leur laisse-on pas de autant de place ?

Je n’aimerais pas dire merci à ceux avec qui je travaille, j’aurai l’impression de sous-entendre qu’on ne travaille pas ensemble, mais qu’ils travaillent pour moi.

Je n’aime pas, lorsqu’on va, Patou et moi, à un rendez-vous, que les gens nous disent en partant : « C’est gentil, Gilles, d’âtre venu. »

Je n’aime pas lorsqu’on on est toute la compagnie et que quelqu’un me demande ce que je fais la saison prochaine.

Je leur dis que je n’aime pas. Ils répondent que le tu englobe tout le monde… Voire !

Je vous entends : cette diatribe ressemble fort à un combat d’arrière garde, au désir d’une démocratie, d’une égalité factice, pire, à une façon de s’excuser de mon propre orgueil, à me dédouaner de la place que mon égo réclame…

Et si simplement, on essayait d’inventer autre chose…

Parfois Patou me dit : « Vas-y toi, c’est toi qu’ils veulent entendre ! » Je le sais. Ça ne me gêne pas. Attention Fragile n’est pas un collectif et je ne fais pas semblant de croire qu’on y a tous la même place.

D’ailleurs, certains d’entre nous, dans la compagnie, préfèrent avoir le sentiment de travailler pour, ils y voient plus de liberté.

Mais peut-on envisager la possibilité de n’être ni dans la parfaite équivalence des places et des fonctions (celle du collectif), ni dans la survalorisation du créateur.

Prenons l’exemple de Patou, c’est le plus emblématique.

Je suis directeur artistique, elle n’est que relation publique. Aye !

Je suis un homme, c’est une femme. Re aye !

Nous vivons ensemble. Jouerait-elle dans les spectacles s’ils ne dormaient pas ensemble ?

Tout ça ne simplifie pas les choses. D’autant plus que ça ressemble tellement à des modèles répandus. Seulement voilà, la vie est toujours plus compliquée que les modèles, pire, elle les dément.

Alors je me dis qu’on devrait se méfier justement des facilités de pensée qui accordent souvent plus de crédits à ceux qui parlent qu’à ceux qui se taisent, aux hommes qu’aux femmes (il est tenace, celui-là), qui répartissent la distribution en premier et en second rôle…

D’autant plus qu’en voyant tout cela, cette démesure qu’on accorde à ma place, (et que je prends aussi, j’en conviens), j’en arrive parfois, paradoxalement à m’effacer de façon factice et je ne trouve pas ça juste non plus.

Voilà. Cette compagnie, on l’a inventée à deux, deux êtres dissemblables mais sans que l’un ou l’autre ait plus le droit à s’en dire le créateur.

On a ouvert la maison à d’autres qui y ont fait leur chambre.

La maison ne porte pas mon nom, on en est tous colocataires.

C’est un peu maladroit, mais il fallait que je le dise.

Gilles, Ruffec, 9 avril.




samedi 10 mars 2007

Macédoine. mars 2007

J’étais petit et je rêvais d’un canoë gonflable. Une obsession d’enfant. Ma mère n’en pouvait plus « je veux un canoë, je veux un canoë ». Cette fois là dans le petit supermarché de quartier, il y avait une semaine commerciale et, miracle, un canoë gonflable à gagner. J’ai erré dans le magasin plus de 2 heures, les mains dans les poches, fasciné par le canoë suspendu au plafond, et je devais avoir un drôle d’air, parce que le directeur du magasin m’a attrapé, m’a fouillé, et vexé de ne pas trouver ce qu’il croyait que j’avais dérobé, il m’a giflé. Quand j’ai raconté ça à ma mère, elle s’est mise très en colère, est allée voir ce directeur, et comme il ne s’est pas excusé, elle m’a fait jurer que nous n’irions plus, ni elle ni moi, de notre vie, dans ce supermarché. On a tenu parole, mais il était bien pratique, ce magasin, il était tout près, alors de temps en temps, on envoyait ma sœur y faire les courses…

Lorsque entre les 2 tours, on a vu qu’il y avait une forte probabilité que Bruno Mégret devienne maire de Vitrolles, tout le monde s’est mobilisé, et même le magasin Ikea qui a menacé de s’implanter ailleurs, si Mégret passait. Peut-être, en y repensant, que ce n’était qu’une rumeur, née pour nous donner du courage, mais je me suis dit « ils sont bien ces gens d’Ikea. » Et puis Mégret et passé, et Ikea n’a pas bougé, je me suis juré de ne plus y retourner. J’ai tenu 4 ans et puis, un matin, je suis allé y acheter une table…

Oui, je suis bien placé pour savoir qu’on ne jamais dire fontaine…

Mais je le jure, je le promets, si jamais notre prochain président de la république crée un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale, je descendrais dans la rue jusqu’à la fin du cauchemar. Et celui qui me voit manquer une grève à ce sujet me mette ce papier sous le nez.

Heureusement, il y a aussi de bons moments. J’ai fait signer l’autre jour à tous les candidats un pacte Attention Fragile. Ils s’y sont tous pliés de bonne grâce. On avait monté la tente berbère, convoqué quelques journalistes, et je les ai conviés à monter sur la scène.

Ils se sont donc engagés à décupler les subventions allouées à la compagnie, à nuire au maximum aux compagnies adverses, à nous reconnaître d’utilité publique, à faire pression sur les théâtres pour qu’ils nous prennent plutôt que les autres, à rétribuer des spectateurs factices en cas d’insuccès, à nous laisser créer des zones fumeurs dans les gradins et pour finir, à inscrire l’existence d’Attention Fragile dans la constitution.

Ils ont signés d’autant plus facilement, qu’ils savaient que de telles mesures soit ne leur coûtaient rien, soit qu’elles étaient impossibles à mettre en place.

Je le savais aussi, que je leur demandais l'impossible, mais à quoi ça servirait d'être civilisé, si on ne pouvait pas faire quelques caprices, alors par compensation, je les ai fait monter sur scène à 4 pattes, leur humiliation a suffi à mon contentement.

De toutes façon, je l'ai bien entendu l'autre soir à la télévision, "le gouvernement s'est réuni pour montrer qu'il continuait à travailler pendant les vacances." Pas pour travailler, pour montrer qu'il travaille, et le journaliste dit ça sans s'émouvoir...

À défaut de faire des choses, il suffit de montrer qu’on y pense.

Gilles, à Tours, 10 mars 2007.

mardi 9 janvier 2007

4 X 0 = 0. Janvier 2007

Que les spectateurs, les amis, les rencontrés de passage qui ont la gentillesse de lire ces éditos sporadiques me pardonnent par avance, non le retard de tout façon sans excuses qu’a pris celui-ci, mais la tournure un peu corporatiste qu’il risque de revêtir, attendu que c’est aux membres de ma profession qu’il s’adresse en premier, tout en espérant que ce qui les concerne concerne encore un peu tout le monde, à moins que faire de l’art dans le monde aujourd’hui n’ai pas plus d’intérêt que de retapisser un cagibi dans le recoin inaccessible d’une maison dévastée.

Il n’aura échappé à personne que nous sommes en année électorale, et je me disais l’autre jour que, appétit de pouvoir des candidats mis à part, démagogie de campagne obligée, nous autres électeurs avions un choix somme toute assez clair entre 4 projets politiques qui avaient le mérite de n’être pas blanc bonnet-bonnet blanc.

Une vision du monde dite libérale, visant à la disparition du plus de règle possible et faisant confiance à la société pour se réguler d’elle-même (je parle évidemment de ces 4 projets de l’intérieur de leurs propres logique, je ne dis pas ce que j’en pense)

Une autre vision doutant de la possibilité d’une justice sans règles, mais doutant aussi de la fin du capitalisme et proposant d’accommoder le moins mal possible les deux.

La troisième cherchant la solution dans le retour en arrière, le protectionnisme et le repli sur soi-même, ainsi que l’exclusion des responsables désignés de la crise (solution expérimentée de façon récurrente dans l’histoire)

Enfin, une quatrième vision espérant à terme en la possibilité de sortir de la société capitaliste, en lui substituant des réseaux de solidarité et d’échange basés sur autre chose que la recherche du profit.

Après cela, qu’on ne nous dise pas que les politiciens sont tous les mêmes, en tous cas, si les politiciens sont les mêmes, les politiques, elles, proposent des chemins diamétralement opposés, et chacun sur son carrefour, peut encore prendre la direction qui lui semble la plus juste.

Mais ce qui unit ces 4 grands projets, dont j’ai fouillé les moindres lignes, là où nos quatre familles ennemies s’entendent comme larrons en foire, c’est pour ne donner à la culture aucune place décisive, et d’en parler comme d’une chose importante, mais absolument contingente. Le temps est loin où la culture faisait partie du cœur d’un projet de société.

On pourrait discuter de cela longtemps, mais, malgré les apparences, mon intention n’est pas de faire un éditorial politique. Reste le constat : la culture est à la marge, et ma question d’aujourd’hui : comment il se fait que nous, artistes, prenions si difficilement notre part de responsabilité dans cette marginalisation générale ?

Evidemment, en posant les questions qui vont suivre, je sais que je prends le risque de donner de l’eau aux moulins de ceux dont je ne partage ni les idées, ni les intentions, tant pis, je me lance :

Pourquoi n’avouons-nous pas, par exemple, que le statut d’intermittent, en sécurisant les parcours personnels de chaque artiste, à délié petit à petit, mais profondément, les liens de solidarité qui existaient entre nous, qui s’exprimait dans l’existence des troupes, créant un individualisme dont nous payons aujourd’hui le prix, économique et artistique.

Pourquoi ne mettons-nous jamais en question le désintérêt effectif des créateurs pour le public, laissant pour la plupart le soin aux organisateurs d’aller le chercher, de le faire venir, de le fidéliser, comme si nous avions, nous, beaucoup mieux à faire ?

Pourquoi notre rapport à l’économie de notre profession est-il tellement contradictoire, refusant de faire de « l’art une marchandise », tout en vivant de techniques de commerçants ?

Pourquoi ne réfléchissons-nous jamais à une régulation interne de la profession (autrement qu’en nous positionnant comme les victimes d’une perte d’influence progressive), en nous proposant à nous-mêmes de réduire, par exemple, le nombre de nos créations à une tous les trois ans par exemple.

Toutes ces questions, posées de manière assez naïve, j’en conviens, je serais ravi qu’on m’y réponde, ou qu’on leur oppose des objections, qui me forcerait à réviser des idées qui ne me réjouissent pas beaucoup.

Gilles, Irigny, 20 janvier 2007.

jeudi 9 novembre 2006

Faut quitter le Languedô. Novembre 2006

Mon professeur de musique, en 6ème, s’appelait Di Rosa. C’était un ancien parachutiste (ou ancien légionnaire, je ne sais plus) comme on en trouvait beaucoup de reconvertis dans les années 70, qui nous faisait chanter en mesure. Et la première chanson qu’il nous apprit (je me rappelle qu’un peu poète, il nous obligeait à écrire les majuscules de chaque début de vers au feutre rose, touchante délicatesse), la première chanson qu’il nous apprit, donc était la chanson du conscrit de 1810 dont le refrain répétait :

Faut quitter le Languedô, le Languedô, le Languedô, avec mon sac sur le dos.

Je me suis surpris à fredonner la chanson l’autre jour, que j’avais oubliée depuis ma classe de 6ème, il y a 31 ans. Je n’ai pas fait tout de suite le rapprochement, mais je me suis aperçu que la ritournelle m’était revenue en entendant parler des dernières déclarations de Georges Frêche. Ce ne sont d’ailleurs pas tant les propos racistes, imbéciles, populeux (mais c’est faire injure au peuple que d’utiliser l’adjectif, c’est en tout cas réduire le peuple à sa frange obscène) du président de la région Languedoc-Roussillon qui m’ont terrifié, que l’attentisme prudent de ses amis et ennemis politiques. Comme si il n’y avait plus même devant l’évidence scandaleuse de ces déclarations la possibilité d’expression d’un principe, seulement du pragmatisme. De la même façon qu’on envisageait il y a quelques temps d’amnistier les fraudeur les plus riches du fisc pour la raison pragmatique qu’ainsi ils rapatrieraient leurs capitaux en France, là, on attend, pour des raisons de bon sens pratique, de communication, de calculs, d’étouffer l’affaire, alors que le bon sens justement inviterait la république à renvoyer ce monsieur en correctionnelle.

Mauvais temps, donc pour les principes…

Mais passons… Décidément, je pense beaucoup à mon vieux professeur de musique en ce moment. Il faut dire que pour nous motiver, il avait fait sur son petit magnétophone 2 enregistrements qu’il nous faisait écouter souvent, obsessionnellement, en début de cours. C’était au Parc des Princes, les supporters français massacrant la Marseillaise et leurs homologues allemands entonnant parfaitement l’hymne de la RFA. À la fin de l’écoute comparée, il s’écriait d’une voix vibrante : « les Allemands, voilà un peuple qui chante bien ! » Et il vitupérait contre l’indolence latine. Brave Di Rosa !

C’est une tout autre musique qu’il aurait enregistrée ces jours-ci ! Mais c’est la même chanson. Comment peut-on tergiverser et ne pas fermer ce stade, et surtout, comment peut-on, amoureux du football, profiter du spectacle à côté d’une tribune où des nazillons saluent en tendant la main. Je me demande dans quelle léthargie on peut se plonger, à quel endroit de la conscience il faut faire une anesthésie locale, pour profiter du spectacle entre deux hurlement racistes ou xénophobes, accepter l’inacceptable comme un mal nécessaire, un dégât collatéral, et se dire qu’on ne va pas gâcher son plaisir à cause de ces émeutiers.

Il est pourtant facile de déchirer sa carte.

Pour ma part, j’ai de la chance, jamais des spectateurs ne se sont battus à la sortie du chapiteau parce que les Capulets avaient gagné, ni ceux qui penchent pour les Velrans ne se sont vengés sur les acteurs qui jouent les Longevernes. Et les jours où je joue moins bien, personne ne m’a lancé de canette. Douceur du monde civilisé ! Mais il y a fort à parier que si le spectacle devenait l’enjeu de luttes viriles, où si je me faisais siffler au moment de jouer Othello le Maure, quoique ne déordant pas de courage, je changerai illico de métier, pour la bonne et simple raison que mon plaisir en serait gâché. Il est vrai que j’ai moins à perdre financièrement.

Savoir déchirer sa carte, savoir quitter le Languedô…

Au fait, la famille de Di Rosa venait d’Amérique du Sud, et il nous chantait souvent (ce qui m’a détourné à vie des voix de ténor) le Chanteur de Mexico. Ça n’a qu’un rapport très lointain, mais au Brésil, maintenant, il y a des lignes du bus réservés aux femmes. C’est le moyen qu’on a trouvé pour éviter qu’elles se fassent peloter ou draguer. On a raison, on pourrait essayer d’apprendre aux hommes le respect des femmes, mais ça serait trop long, on a plus vite fait de les séparer.

J’ai de la chance, je peux encore jouer pour un public mixte…

En tous cas, aucune femme ne s’est encore plainte d’un voisin de gradin, malgré qu’on soit assez serré.

Pour en finir avec cette promenade énervée, et puisque nos députés sont en train d’étudier à l’assemblée un texte sur la délinquance des mineurs, laissez-moi citer une petite phrase d’un livre de 1946, qui me suit partout. Le livre s’appelle Graine de crapule, il est de Fernand Deligny, éducateur humble et lumineux, qui écrit (écoutez bien, rien n’a changé depuis 60 ans) : "Une nation qui tolère des quartiers de toudis, les égoûts à ciel ouvert, les classes surpeuplées, et qui ôse châtier les jeunes délinquants, me fait penser à cette vieille ivrignesse qui vomissait sur ses gosses à longueur de semaine et giflait le plus petit, par hasard, un dimanche, parce qu'il avait bavé sur son tablier."

Gilles, Lille, 25 novembre.

lundi 9 octobre 2006

Avoir faim. octobre 2006

Aux dernières nouvelles, il y a donc sur la planète plus de gens qui souffrent de surpoids que de gens qui souffrent de malnutrition. 1 milliard d’humains trop gros. 300 millions d’obèses !

C’est une nouvelle étrange, et finalement, contre laquelle la raison se révolte un peu. On n’arrive pas à y croire.

C’est peut-être parce qu’il y a plus de désespérance à penser le monde des repus que celui des affamés.

Car on peut espérer pour tous ceux qui ne mangent pas assez un avenir plus clair (c’est en tous cas une perspective politique, humaniste de justice et d’équité), mais de quel avenir disposent ceux qui ont trop mangé, qui ont, d'une certaine manière, dépassé leurs aspirations, épuisé leur espérance.

Que les gens soient trop ou trop peu nourris, c’est toujours une histoire de faim. Une histoire de vide. De manque.

L’histoire aussi de deux pauvretés.

Et si certains trouvent abusif, voire scandaleux, de rapprocher ces deux indigences, celle du trop vide et celle du trop plein, on peut rappeler, justement, que cette obésité latente ou déclarée frappe d’abord, au cœur des pays riches, les pauvres, prolos, surendettés, chômeurs…

Quel vide remplissons-nous ainsi à nous goinfrer ?... Tout cela a comme un goût de fin du monde.

Au reste, j’avais prévu d’écrire un tout autre édito, après avoir fait un rêve.

C’était après les élections de mai, et petit à petit le dispositif se mettait en place. Le Ministère de la Culture disparaissait, remplacé par un sous-secrétariat d’état aux affaires culturelles. Très vite, les Directions Régionales de la Culture disparaissaient aussi (ça, ce n’est presque plus un rêve), bien sûr, on transmettait un peu d’argent de cet ancien appareil aux régions autonomes , mais cette disparition de l’identité culturelle donnait des idées à d’autres : disparition quasi générale des directions des théâtres, programmation reprise en main par des élus, puis confiée par leur soin à des producteurs privés remplissant des salles de choses vues à la télé, ou dans les grandes salles parisiennes... Et ça et là (heureusement, il y en avait aussi dans mon rêve), des poches de résistances, quelques endroits où des gens, politiques ou civils, croyaient encore aux vertus de la création.

Oui, c’était de ce rêve que je voulais parler dans cet édito mal ficelé, de ce rêve certes un peu naïf et grossier, et dont peut-être les simples spectateurs ne perçoivent pas la violence (la disparition des DRAC, en quoi ça me concerne ?), et non de la faim qui empêche une partie de la planète de se nourrir, et pousse une autre partie à la boulimie.

Mais à y bien réfléchir, il y a fort à parier que ces deux histoires racontent exactement la même chose et que petit à petit, la raréfaction de la création et des éclats libres et lumineux de l’imaginaire, le vide laissé à l’homme par l’écrasement lent et méticuleux des âmes, l’uniformisation des pensées et des émotions, offertes à nous comme des produits de catalogues, nous appauvrissent à ce point que nous n’ayons plus d’autre solution que de nous empiffrer.

Oui, toute cette machine de guerre visant à nous vider petit à petit, nous assécher, nous désemplir d’humanité, laissant en nous une faim si démesurée, un appétit si inapaisable, ayant mutilé en nous jusqu’à la connaissance de notre vrai manque, en ne nous en ayant laissé que la conscience continuellement douloureuse), il y a fort à parier que nous n’aurons, comme issue dérisoire à notre faim que d'errer, vides, perdu et obèses, dans les rayons croulant de nourriture, remplissant encore et toujours nos caddies,

Gilles, Sotteville-lès-Rouen, 6 octobre.

mercredi 9 août 2006

Commerce-aout 2006

C’est un joli mot, "commerce".

C’est un mot joyeux et clair.

En plus Commerce rime avec Perse, ce qui suffirait à rêver… Marco Polo faisait commerce Avec le royaume de Perse

Les grands commerçants ont d’abord été de grands voyageurs, de grands porteurs et transporteurs de rêves. Drapiers du Nord, marchands d’épices, joailliers ambulants…

Et si ça ne suffisait pas, commerce a un autre sens. Le commerce des hommes, disait Jean-Jacques Rousseau. Le commerce, la compagnie, un échange tempéré par une amitié implicite.

(Commerce est aussi le nom d’une revue de poésie, disparue, puis ressuscitée sous un nouveau nom : le Nouveau Commerce.)

Oui, vraiment, c’est un joli mot, commerce.

Mais pourquoi, me direz-vous, me faire en ce début de saison le défenseur d’un mot ?

C’est que j’ai entendu tout l’été, en Avignon, des collègues me dire : « Nous ne sommes pas des marchands, nous faisons autre chose. », alors que je vois, moi, que nous ne faisons rien d’autre que d’acheter et vendre, rien d’autre chose que le commerce du plaisir.

Avignon est un bon exemple de nos contradictions (et c’est plus criant encore depuis que 2003 et les questions de l’intermittence ont remis au cœur de nos questions les notions d’entraide et de solidarité), Avignon, donc, est un bon exemple de nos contradictions, où se dévoile l’univers le plus néo-libéral qui soit, et où, malgré toutes nos dénégations pieuses, semble se jouer le pur modèle américain : apparente égalité des chances, ascensions fulgurantes, succès foudroyants, débâcles, faillite, banqueroute, endettements, amoncellements publicitaires, promotions en tout genre (2 places pour le prix d’une, gratuit les 3 premiers jours !), marchandage sur le prix des spectacles… j’en passe et des meilleures.

Oui, Avignon est le bon exemple d’un espace commercial, et même d’un commerce en pleine vitalité, plutôt prospère à le regarder globalement, et qui est loin de fonctionner selon un modèle sage et régulé, mais plutôt comme une joyeuse anarchie libérale, uniquement réglé sur les lois de son petit marché.

Et je voudrais bien qu’au lieu de se poser uniquement comme les défenseurs d’un autre monde, monde de création, d’expression, monde de sens, et surtout qu’au lieu de regarder les marchands avec mépris, les pauvres clients avec condescendance, bref, les autres, les requins et les dupes, tous ceux qui vivraient dans l’ignorance des « vraies choses », des valeurs merveilleuses que nous défendons, je voudrais bien, oui, qu’au lieu de cette vanité-là qui nous atteint parfois, nous acceptions avec franchise d’être ce que nous sommes et qui n’est pas honteux, de simples marchands.

vendredi 9 juin 2006

A la manière de Georges Perec. Juin 2006

Je me souviens qu’en 84, en même temps que Mnouchkine jouait Richard II dans la Cour d’Honneur, une compagnie que je ne connaissais pas encore, proposait au public, des feuilles blanches et des feutres et criait, « faites vos affiches vous-mêmes », je me souviens, en 89, que tous les spectacles parlaient de la révolution, je me souviens qu’en 90, Jean-Paul Farré, qui jouait Scapin dans la cour d’honneur, pensait pouvoir me piquer mon amoureuse, au prétexte que je ne jouais que dans le off, je me souviens en 92, de la première grève pour le statut d’intermittent, je me souviens qu’en 93, je m’étais fait une chambre sous les gradins du théâtre du Big Bang, une petite chambre sans fenêtre, où je ne logeais pas debout, et où je transpirais beaucoup, et aussi que le dernier jour, pendant les saluts, j’ai fait tomber une pluie de 100 roses sur les acteurs du Malentendu, je me souviens qu’en 94, mes pieds ne touchaient pas terre (avec les collègues du Kronope, on refusait du monde tous les jours), je me souviens qu’en 95, je n’étais pas à Avignon, je me souviens qu’en 96, il y a eu du mistral tous les jours (on jouait dehors et je n’avais plus de voix !), je me souviens qu’en 97, je mettais un poème tous les matins dans les loges, pour tous les comédiens du théâtre, je me souviens qu’avec Frédéric en 98, on s’est payé pour la première fois, je me souviens qu’en 99, les gradins paraissaient souvent très vide sous le chapiteau (et j’ai refait le coup des roses !), je me souviens qu’en l’an 2000, je me suis dit que je ne reviendrai pas, je me souviens qu’en 2003, on n’était pas si nombreux que ça à faire la grève tous les jours, je me souviens qu’en 2004…

Je me souviens, je me souviens, j’ai des souvenirs à la pelle…

J’adore venir à Avignon, même si c’est une grande foire, même si c’est trop gros, trop fatigant, trop commercial, même si certains en profitent, même si les spectateurs sont sans pitié, même si les autochtones râlent, j’adore Avignon malgré tout, même dans les années de bide, même si ce n’est plus pareil, même si le Big-Bang a fermé cette année (là quand même, ça me fait quelque chose, et quelque chose va manquer), même si on ne voit plus ni Véronique, ni Baptiste, même si Janine est à la retraite…

J’adore venir à Avignon, même si 3 semaines avant, j’ai l’angoisse du débutant.

Gilles, 16 juin 2006.