En 2003, nous sommes arrivés en Avignon plein de fougue, on s’est installé en plein cœur de la ville, on était prêt…

Et puis il y a eu ce qu’on sait.

On a réfléchi et parlé. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Jouer, ça a été notre premier réflexe. Et puis après trois jours de manifestation, les grèves, puis l’annulation du « in », on n’a plus eu envie de jouer. Pour des tas de raisons. Que la fête était gâchée, que c’était odieux d’opposer comme ça, le « in » des riches et le « off » du pauvre (le malheureux chorégraphe dont le ballet ne se jouerai pas dans la cour d’honneur, vivait sans doute un autre drame qu’un drame d’argent !), parce que la récupération des commerçants était scandaleuse, parce qu’avec jacques Livchine au moins, on s’amusait bien.

On était pas tant de compagnies que ça, 80 peut-être, à tenir bon dans cette grève malhabile, à essuyer souvent la colère de ceux qui se s’était remis à jouer, en appelant ça une grève active, (ça, grève active, il faudrait l’expliquer à des ouvriers délocalisés, histoire qu’ils rigolent un coup), et pourtant, on est resté jusqu’au bout en Avignon, d’AG en AG, et un après-midi, on est parti à 30 compagnies, non sans un certain panache (!), dans un défilé de klaxons, jetant nos vingt mille tracts sur la chaussée.

Aujourd’hui, on ne la regrette pas, cette grève. Comme dit Dario Fo — « Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il vaut mieux marcher la tête haute !»

A l’entrée de l’endroit où on devait jouer, on avait écrit ce petit mot :

Attention Fragile est en grève.

Ce n'est peut-être pas le mot qu'il faudrait, n'importe.

Le Tour Complet du Cœur n'aura pas lieu.

Nous ne savons pas non plus si c'est le bon chemin, mais, même si ne pas jouer est inutile, jouer à l'heure qu'il est, et ainsi, donner le sentiment de l'impunité à ceux qui nous méprisent, nous semble impossible.

Bien sûr, nous pourrions nous dire que l'exercice quotidien de notre liberté, de notre droit à créer, l'exercice aussi du partage, de l'échange non lucratif, de la joie, est un démenti suffisant aux marchands du monde.

Il l'est la plupart du temps, mais ici et maintenant, se remettre à jouer reviendrait à faire comme si de rien n'était et se coucher devant les puissants. Nous avons essayé d'imaginer d'autres actions, sans doute plus inventives, mais refuser de jouer, justement parce que c'est le plus douloureux, nous est resté comme le meilleur moyen de protester.

Après Avignon, il faudra inventer ensemble, public, artistes, techniciens, diffuseurs (on ne devrait dire qu' " acteurs ", car nous sommes tous autant que nous sommes les acteurs des spectacles), les moyens d'insinuer de l'art dans tous les pores de la vie. Merci à tous ceux qui seraient venus, à très bientôt sur une autre route.

Nous n'aurons pas le cœur d'être là, tous les soirs, devant la tente vide, mais si vous voulez nous voir pour parler de tout ça, du monde à refaire, du beau et du mauvais temps, du goût des pêches de vignes, voilà notre numéros de téléphone : Attention fragile : 06 83 46 10 28.