C'est embêtant, lorsqu'on s'installe à un endroit, la première chose qu'on fait, c'est de gêner des gens.


Que se soit sur un parking, sur un champ, une place, ou, l'hiver, dans une halle ou un gymnase… des gens qui étaient là, qui se garaient, qui faisaient leur créneaux tranquillement, qui venaient s'asseoir sur un banc, qui empruntaient le chemin les bras chargés de courses, qui jouaient tranquillement à la balle, qui s’entraînaient dur… Tous ces gens, en deux mots, sont obligés de changer leurs habitudes.

On dira que ce n’est pas si difficile, que si on écoutait tout le monde on ne ferait rien, que les lieux publics sont publics, justement, et que ceux qui en usent n’en sont pas propriétaires.

C’est vrai mais pourtant, lorsqu'on s'installe à un endroit, la première chose qu'on fait, c'est de gêner des gens. C'est embêtant !

Le théâtre a des endroits faits exprès pour lui, alors, s’il s’expose au dehors, c’est toujours sur un territoire. Et un territoire, même officieux, se respecte obligatoirement. D’autant qu’on a rarement demandé leur avis à ceux qui un matin voient s’élever un chapiteau à leur porte. On les prévient, et on pense que ç’est suffisant.

Ce sentiment d’être un « envahisseur », je l’ai eu souvent cette année. Bien sûr, après, on s’est vite apprivoisés, nous et les gens qu’on déplaçait un petit temps. Mais il n’en reste pas moins qu’il y a un paradoxe à ouvrir un moment qu’on veut de plaisir par de la défiance et du dérangement.

D’autant que sous tout cela, il y a une pensée prétentieuse qui murmure : — « De quoi se plaignent les gens, pour une fois qu’il se passe quelque chose ! ». Comme si dans leur vie il ne se passait rien. Comme si d’être perdu parce qu’on doit se garer autre part, n’était pas en soi respectable. Moi, je me sens plutôt reconnaissant à toutes ces personnes au milieu de qui je me suis posé.

Quand on choisit un endroit, c’est toujours parce que c’est plat, calme, ou qu’on y enfonce facilement des pinces. Mais presque jamais on se demande comment entrer dans ce minuscule territoire. On demande une permission à ceux qui le possède, jamais à ceux qui en usent.

Ça devrait pourtant être notre premier souci, de nouer ces liens. Et peut-être si on s’imposait de travailler d’abord avec ceux chez qui on vient (pas les élus, non, les occupants d’un territoire) et même plus, si on choisissaient d’investir les lieux en fonction de géographies humaines, tout se passerait différemment.