...c’est que le héros de la tragédie, le vrai héros, c’est la cité. La tragédie naît à un moment, elle disparaît finalement, très peu de temps après, dès que les grecs ont trouvé une réponse à la question politique. La tragédie est le moment de cette question sans réponse. Ce qui veut dire aussi que ce lieu commun de la tragédie qui en fait l’endroit où personne n’a ni entièrement raison ni entièrement tort, qui en fait l’endroit de la question restée question, l’endroit de l’homme non jugé, ce lieu commun est à la fois vrai et sans survalorisé. Si la tragédie est l’endroit (pour les grecs) de la non réponse, c’est qu’elle s’écrit au moment où les grecs n »ont pas encore choisi la place à assigner à la loi, mais n’imaginons pas qu’ils s’en satisfassent, au contraire, le temps tragique est un pont entre 2 mondes, celui du mythe et celui de la loi (pour simplifier), et dès que les grecs ont choisi, ils n’écrivent plus de tragédie parce qu’ils n’en ont plus besoin comme outil de réflexion.

(D’ailleurs, le fait que l’aventure tragique s’organise en concours devrait stimuler notre acuité quant à la fonction réelle de cette écriture. On vote pour une façon de présenter la cité, l’organisation en elle d’un monde ancien et d’un monde à venir)

D’une certaine façon, le temps que nous vivons consacre lui aussi la fin des mythes des temps modernes (au sens où Chaplin l’entend), le héros communiste, le héros entrepreneur, leur agôn, et s’ouvre sur la tentative d’une nouvelle écriture de la cité (ici, la cité, c’est le monde, mais au temps des grecs, leur monde était la cité), à laquelle nous ne comprenons encore pas grand-chose. La tragédie pourrait nous aider à en balbutier des réponses.