J’ai de la guerre une seule expérience. En terminale, j’avais un ami qui s’appelait Alain. C’était un grand ami, qui n’allait pas bien du tout. Il voulait faire du dessin publicitaire et il était très doué, mais son père ne voulait pas. Son père était professeur de chimie et n’imaginait pas que son fils puisse vivre ailleurs que dans un laboratoire. L’année de ses 18 ans, le père d’Alain avait placardé un calendrier sur la porte de sa chambre. Il avait entouré en rouge la date de son anniversaire et avait écrit à côté DEHORS ! Et tous les matins, il faisait une croix sur le calendrier, à la date où on était, comme le compte à rebours du jour où il pourrait mettre son fils à la porte. Le jour de ses 18 ans, Alain s’est engagé dans la Légion Étrangère. Il n’a rien dit à personne, il a seulement écrit à Françoise, qui était sa petite amie. Alain a disparu. Trois ans après, alors que j’avais renoncé à lui, je l’ai croisé dans la rue. Joyeusement, j’ai crié Alain. Il m’a regardé sans me reconnaître. J’étais vexé. J’ai téléphoné à Françoise. — « Alain est revenu. » Elle était au courant. — « J’ai crié, il ne m’a pas reconnu. — C'est normal, il est sourd. » Elle m’a expliqué qu'il revenait du Tchad (c’était la guerre au Tchad à l’époque), que les tirs de mortiers l’avaient rendu sourd, qu'il ne l'avait pas reconnue non plus, qu'il ne reconnaissait personne, qu'il ne dormait pas, qu'il ne se couchait pas, qu'il avait peur de s’endormir, à cause des cauchemars.

Le lendemain, je partais à Limoges pour faire mes trois jours. Dans la salle où on était une centaine, à la question — « Qui veut s’engager ? » Cinquante mains se sont levées. On avait tous entre 18 et 21 ans. Je pensais à Alain, à ses yeux grands ouverts dans la nuit. Je n’ai pas eu à simuler pour me faire réformer P4.

Je suis né en 1964. Les accords d’Évian étaient signés. J’ai grandi entre des adultes habillés en mauve assis dans des canapés orange, ils jouaient de la guimbarde et la seule guerre dont ils parlaient, c’était la Guerre d’Espagne. Je n’ai jamais eu à conquérir la liberté, juste à l’exercer et je ne trouve pas ça si facile. Au mot de couvre-feu, d’état d’urgence, je ne peux pas m’empêcher de rire, et juste après de me demander de quoi on veut nous priver. Ce sentiment nécessaire à la guerre, d’être dans son bon droit, je ne l’ai pas non plus. Je n’y arrive pas. Lorsque j’entends qu’on a fait exploser un avion au dessus du Sinaï, ma première image est celle d’une ville au milieu du désert remplie de 70 000 touristes qui bronzent derrière des hôtels barbelés, je me dis qu’on l’a bien mérité. Je n’arrive pas à m’en empêcher.

Je ne suis pas prêt à la guerre, je ne suis pas prêt à rentrer chez moi à 18 heures, à mettre du scotch sur mes phares de voitures, à signaler un comportement suspect.

Je ne suis tout simplement pas prêt et je m’en veux et je me comprends.

Je me raccroche aux branches. Je me dis que peut-être personne n’est prêt. Que personne n’y a jamais été prêt. Je prêche pour ma paroisse, je me débrouille comme je peux pour trouver des raisons de continuer à vivre sans rien changer, je me dis « Ronsard a tout écrit pendant la guerre, et Montaigne a tout écrit pendant la guerre, et je ne pourrais me passer ni des Amours, ni des Essais. Et Rabelais, c’est dans la guerre qu’il a inventé Thélème, et Victor Hugo, c’est dans un temps de guerre qu’il a lancé son célèbre - Ouvrez une école, vous fermerez une prison. » Des bouées de sauvetage, je m’en rends bien compte mais aujourd’hui je me tiendrais à une brindille pour espérer ne pas me noyer.

Demain, Attention Fragile ouvre une école. Une école c’est un grand mot, ça s’appelle l’École Fragile. C’est un endroit où on n’apprendra rien à personne, c’est un endroit où on s’apprendra.

Samedi j’ai lu un graffiti sur une jetée du port : Ne nous éduquez pas, on s’en charge. J’y ai vu une solution à nos problèmes : ne plus savoir pour les autres, ne plus rêver pour les autres, ne plus décider, ne plus dessiner pour les autres… À la place, s’élever ensemble.

En prononçant le mot ensemble, je me suis aperçu qu’il n’avait pas de synonyme. J’y ai vu le signe de son caractère irremplaçable. J’ai souri. L’espace d’un quart de seconde, j’ai attendu la guerre de pied ferme.

Gilles, à Lamballe, le 16 novembre.