Tant qu’on tiendra. C’était le signe de ralliement qu’avaient trouvé les amis qui jouaient, ou qui plutôt ne jouaient pas pour cause de grève, cette année-là au théâtre le Colibri, à Avignon.

Enfin, je ne me souviens pas bien… Jouaient-ils, ne jouaient-ils pas ? À y repenser je crois qu’ils s’étaient lancés dans une sorte de happening protestataire magnifique et précaire. C’était Fort Alamo au Colibri en 2003.

Tant qu’on tiendra, démuni que j’étais aux pieds des remparts de la ville, je le reprenais à mon compte, comme ma propre devise au bas d'un vieux blason : « Écartelé d’or et d’azur, bardé de gueules et en dessous en lettres d’argent : tant qu’on tiendra. »

Je m’en sers depuis comme d’un mini étendard et quand on me demande comment va la compagnie, quand j’objecte mes doutes, quand en réponse mon interlocuteur m’encourage à tenir bon contre les vents et les marées, je finis toujours par répondre – Tant qu’on tiendra.

J’ouvre ici une parenthèse : qu’on n’imagine pas Avignon en 2003 comme une ville insurrectionnelle, nous étions très peu nombreux à être en grève. À peine 80 compagnies sur les 565 que le off comptait. Peut-être pire, le seul jour où la grève avait été générale, c’est la veille du début du festival, jour des avant-première et où par définition, il n’y a aucun public auquel il faut renoncer. Plus désespérant encore, ce sont les mêmes qui avaient poussé nos collègues du Festival In à faire grève jusqu’à l’annulation qui trouvaient des arguments imparables pour expliquer à quel point il était urgent et essentiel pour eux-mêmes de continuer à jouer.

Fin de la parenthèse, on verra très vite qu’elle a sa place dans cette courte méditation.

Tant qu’on tiendra, si je me suis tant attaché à cette devise, c’est que malgré sa couleur guerrière, elle accueille la possibilité de l’échec. C’est Montaigne avouant qu’il défendra ses idées, mais seulement jusqu'avant le risque de brûler vif : – « je suivrai le bon parti jusqu’au feu, mais exclusivement si je peux». C’est Galilée se rétractant. Une goutte d’humilité dans un monde d’orgueil.

C’est sans renier l’importance et l’urgence des combats, envisager la possibilité de nos propres faiblesses.

Il est peut-être temps que je dise où je veux en venir.

J’entends autour de moi Il y a des chances (tu parle d’une chance !) que Marine le Pen devienne Présidente de la République Française. Une part de mon esprit y résiste mais j’entends. Je ne suis pas plus fort qu’un autre pour prédire l’avenir. Et puis je me méfie de moi, si je ne voulais pas croire ce que je crains ? (D’ailleurs, c’est un ping-pong très à la mode en ce moment et qui n’a pas beaucoup d’intérêt : – Elle peut être élue – Mais non – Mais si, regarde Trump et le Brexit – Mais non, aucune chance, au dernier moment les gens vont se ressaisir – Je te dis que non – Je te dis que si… Ça peut durer jusqu’à la vie des rats).

Admettons. Admettons que Marine Le Pen soit Présidente. Combien de temps tiendrons-nous ? Si les critères d’obtentions de l’argent public nous font passer par le renoncement, par le reniement, ou même juste par l’autocensure, combien de temps tiendrons-nous ? Et qui tiendra ?

J’entends ceux qui disent : – Si elle passe je pars. Qui partira vraiment ?

Combien de temps avant que ceux qui disent aujourd’hui qu’ils ne transigeront pas nous expliquent qu’il faut en fait lutter de l’intérieur, ne pas laisser la place vide. Et même qu'il faut prendre l'argent pour l'empêcher de revenir à de bien plus mauvais destinataires.

Combien de temps avant de dire il faut bien vivre, avant de dire on ne peut pas lutter ? Combien de temps avant de se mettre au pas ?

Serai-je de ceux-là ?

Ce n’est pas en pensant à Marine le Pen que j’ai le plus peur, c’est en pensant à cet été 2003 à Avignon, aux 550 compagnies en lutte la veille du combat, aux 300 qu’elles restaient le jour J, Et 5 jours après plus que 150, et si peu le dernier jour.

C’est en pensant à ce comédien qui m’expliquait qu’il aimait trop jouer pour faire grève, sous entendant qu’à moi ça ne plaisait pas tant que ça, c’est en pensant à lui et à ses arguments de faussaire que je crève de trouille.

Gilles, sur le chemin de Paris, le 6 mars