J’ai été amoureux fou. J’ai eu peur qu’on me quitte. J’ai appelé tard dans la nuit – Je te manque un peu dis-moi ? Dis-moi que je te manque un peu.On m’a quitté quelquefois. Quelquefois je me suis assis dans une cage d’escalier, en attendant qu’on ouvre la porte. J’ai murmuré ne m’oublie pas. Et la porte ne s’ouvrait pas. Peut-être de l’autre côté on pensait à moi, peut-être pas, peut-être on faisait autre chose, avec un autre, je ne sais pas… Et moi aussi j’ai dit parfois – On se retrouvera un jour, mais là c’est trop tôt, tu vois. Et moi non plus je n’ai pas décroché en voyant le numéro qui s’affichait…

C’est difficile le chagrin, difficile de ne pas savoir si on manque à quelqu’un. Difficile de savoir qu’on lui manque moins qu’il nous manque… Dans ces cas-là il faut tenir bon.

En ce moment, je reçois beaucoup de newsletter qui disent vous nous manquez, qui disent on aurait dû jouer ça…, voilà ce que vous ne verrez pas, on se retrouvera, gardons le lien, je reçois des invitations à des festivals confinés. En ce moment les concerts de musique de chambre ont lieu véritablement dans des chambres. Des fois j’y vais. (ça fait bizarre de dire j’y vais alors qu’on ne fait que s’y connecter, mais peut-être ça va passer dans le langage courant, comme quand on dit 'je prends ma plume' en écrivant un mail)

Je reçois beaucoup de nouvelles et je ne peux pas m’empêcher de penser que toute cette activité n’est qu’un peu de notre peur de ne pas manquer. D’avoir pris, le 17 mars, en pleine figure comme une claque, une simple réalité : nous ne sommes pas essentiels. Une réalité avouée de la même bouche qui nous disait avant le contraire « La culture est essentielle… » Bien sûr, c’est dur à avaler. Encore, les médecins, les infirmières même les caissiers les caissières, les éboueurs, on voulait bien applaudir, mais des gens vendaient de l’essence, des gens réparaient des voitures, des gens à côté de chez moi faisaient des trous dans des cailloux pour faire sauter un bout de rocher. C’était dur à avaler.

Mais c’est comme ça, il faut tenir bon. C’est l’occasion d’avoir une réponse à la question qu’on n’ose pas se poser : – À qui manque-t-on ? Et même ceux à qui on manque, leur manque-t-on beaucoup ou un peu ? Énormément ou presque pas ?

Attention Fragile ne donnera pas de nouvelles. En tout cas à ceux qui n’en demanderont pas. À ceux qui pensent à autre chose, à celles qui en manque de musique se sont mis elles-mêmes à la guitare, à celles qui font leurs comptes, ceux qui font la classe aux enfants, qui promènent leur chien pour qu’il ne soit pas triste, à celles et ceux qui chantent sur leurs balcons…

C’est la chanson de Joe Dassin, les adieux (et là il s’agit que d’au revoir) se passent un peu trop bien… Les gens vivent en se passant de nous… Tant pis si ça nous fait bizarre ou peur, c’est peut-être un prix juste à payer pour mesurer comment on est indispensable vraiment.

Et si la réponse ne nous convient pas, on pourra toujours travailler à redonner une consistance à la phrase qu’on tenait pour intangible – La culture est essentielle. En attendant, chut !

Gilles le 27 avril, conscient en écrivant ça de contredire le silence qu’il affirme s’être imposé.