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vendredi 8 décembre 2017

Tout fourmille de commentaires...

Les occasions sont trop belles, les sonneries aux morts consensuelles aux écrivains et aux chanteurs, cette idée de loi contre l’usage du tabac dans les films... tout invite à l'éditorial agacé. Mais bon, tout le monde en parle alors j’y renonce. On me laissera seulement ajouter que cette idée idiote d'interdire les fumeurs dans les films en dit long sur la défaite qu’on prête à l’éducation (voire à la civilisation). Si on pense qu’après 16 ou 20 ans passés à grandir et à apprendre, quelqu’un peut se mettre à fumer rien qu’à voir un personnage en 2 dimensions faire la même chose...

Comme si l’éducation, dont le dessein ne devrait tendre qu’à nous fournir les outils nécessaires à l’exercice de notre libre arbitre, travaillait en réalité à nous en priver.
je m'arrête là sur ce sujet, causons d’autre chose.
J’ai pris une grande décision, avant même les bonnes résolutions du nouvel an : je ne remplirai plus aucun formulaire me demandant mon avis sur un restaurant, un hôtel, un service client. Même pas un commentaire élogieux, n’en déplaise aux relances incessantes de messageries automatisées. Comment, vous n’avez pas encore évalué notre établissement, et Fred, notre livreur de sushis, comment l’avez-vous trouvé, était-il en tout point parfait ? C’est un engrenage diabolique, un vertige, une invasion barbare.
Et encore, je ne parle ici que des commentaires commerciaux dont on nous invite à grossir le flot. Pour ce qui est des commentaires qui suivent chaque article de journal ou chauqe tweet, ce n’est rien moins qu’une autre invasion barbare, une mutilation du dialogue et de l’esprit. Les avis font force de loi en lieu et place de la pensée.
J’ai cédé une fois à l’envie de commenter un article. Mal m’en a pris. J’avais eu le malheur d’oublier une majuscule, et par la même étourderie, d’en ajouter une à un nom commun. Un commentaire assassin à mon commentaire m’a accusé de renverser les valeurs et m’a taxé d’extrémisme de droite.
Pour ce qui est des avis qu’on me demande à la sortie de chaque restaurant ou autre pourvoyeur de service, j’aurais l’impression à chaque fois de participer à une entreprise de surveillance.
Je suis conscient que je vis moi même de commentaires, d’applaudissement et autres réflexions sur ce que je viens de faire, et cela complique un peu ma décision péremptoire. Je serai malheureux si personne ne me disait ce qu’il a pensé de ce que je lui ai montré. Mais bon, il y a une différence entre une discussion humaine et un questionnaire. Je ne demande pas aux spectateurs de remplir une enquête de satisfaction.

Depuis peu, j’étends cette résolution à mes propres pratiques. À la fin du Nouveau monde, je pose des questions aux spectateurs et je les enregistre. Depuis quelques représentations, j’enjoins tout le monde à ne réagir aux réponses de personnes, « Pendant quelques minutes, écoutons les gens sans faire aucun commentaire, même positif, même dithyrambique, écoutons juste ce que dit quelqu’un » Quelques uns m’opposent qu’un commentaire positif est encourageant. « Et si, leur répondé-je, ils coupaient l’herbe sous le pied de ceux qui n’ont pas encore parlé ? S’ils les intimidaient par avance ? »

Alors pendant les 10 minutes que dure cette prise de parole commune, quoi que disent ceux qui prennent la parole, personne ne dit ni Aaaah :) ni Ooooh :(

Petit à petit, le calme s’empare de l’assistance, un repos nous envahit tous.

Gilles à Saint Denis de la Réunion, le 3 décembre.



jeudi 16 novembre 2017

The place to be



Sur la route de Montpellier que j’emprunte assez souvent, il y a un endroit précis où lorsqu’on écoute France Inter, l’autoradio sans demander saute sur Rire et Chansons. C’est une expérience traumatisante. Il faudrait s’en souvenir et s’y attendre, mais je l’oublie à chaque fois, comme l’autre jour où, allant à La Roche-sur-Yon, je passais par Montpellier.

Survint Rire et Chansons, la radio du rire. Une voix de jeune femme disait au début d’un sketch (je cite de mémoire) : « des fois je joue dans des endroits perdus, des endroits, je ne sais même pas que ça existe, je joue devant des gens âgés, très âgés, usagés… » Cela ne m’a pas fait rire, mais je lui fais crédit. Sans doute dans son esprit s’agissait-il d’autodérision, elle voulait nous rappeler qu’elle était encore loin de la gloire, mais ce faisant elle participait à une entreprise dont on se passerait bien. Elle n’est pas seule dans ce cas-là et dès qu’une émission de radio se délocalise, aussitôt les humoristes de service nous servent du vous êtes si loin, je me suis perdu pour venir, et s’amusent s’ils sont au nord des relations consanguines des gens du cru, de la mafia s’ils sont au sud, d’alcoolémie s’ils sont à l’ouest et à l’est, de consommation excessive de charcuterie. Tout va bien puisqu’ils finissent toujours par un Provinciaux (vous remplacerez par le gentilé de la ville concernée), je vous aime !

Idem quand un acteur annonce qu’un spectacle se rode en tournée (bienvenu dans nos 643 595 km2 d’espace de rodage) ou pire, qu’il se croit obligé de préciser que dans les villes où il va jouer, il se passe parfois des choses formidables (dont sa propre venue, je suppose).

S’il ne s’agissait de dérision ou d’autodérision sur des supposés particularisme régionaux, ça ne serait pas bien méchant, juste raciste et bête, et étonnant de la part de personnes qui répètent à tout va qu’ils n’aiment pas qu’on les mette dans une case. Mais cet humour géographique témoigne en fait du dédain habituel que des gens portent à ceux dont ils pensent qu’ils ne sont pas à l’endroit qu’il faut. Et ce dédain, ceux qui en sont victime finissent par y souscrire. Ils croient effectivement qu’ils ne sont pas au bon endroit.

Tout cela, on en parle depuis 40 ans, sans que cela bouge dans la tête des uns ni que cela nous empêche finalement de travailler. Nous pourrions continuer à en rire si ce dont les gens souffraient le plus aujourd’hui, ce n’était pas, justement, de ce sentiment périphérique.

Ce n’est pas une simple histoire d’opposition Paris/Province : d’où qu’ils soient, les gens se sentent à la périphérie, ceux qui habitent en banlieue vis à vis du centre ville, ceux des petites villes vis à vis des grandes, ceux des villages vis à vis du bourg. C’est le complexe du rat des champs : quoi qu’on fasse et d’où qu’on soit, on s’estime à l’écart d’un ailleurs enviable. Ce n’est pas nouveau, mais la vie moderne, à la fois avec l’écart grandissant des inégalités et la dictature des réseaux (quoi de plus excluant qu’un réseau ?) démesure ce sentiment.

Cela pourrait fabriquer de la révolte, ce ne serait pas si mal, mais cela génère plutôt du ressentiment ou de la résignation.

J’enfonce des portes ouvertes, mais c’est que notre profession, qui parle sans arrête de partage et de rencontre, a en la matière un train de retard. Sans doute parce que notre modèle de réussite artistique consiste à traverser un à un des cercles concentriques pour nous rapprocher de l’endroit où ça se passe. En terme d’analyse de territoire, nous sommes restés très binaires, il y a les théâtres et les banlieues. Si nous avons travaillé dans les deux, nous avons réussi notre grand œuvre.

Alors si nous voulons nous prévaloir d’un peu arranger les choses (vous remarquerez que je n’ai pas parlé de changer le monde, juste d’arranger un peu les choses) il faut commencer par travailler là-dessus, regarder les choses à l’horizontale et considérer autrement la singularité des endroits où on joue.

L’égalité ne doit plus être notre sujet, elle doit être la matière de notre métier.

Gilles, à Nice, le 13 novembre, juste avant d’aller répéter.



jeudi 15 juin 2017

L'air du temps



J’aimerais en ce joli mois de juin vous faire partager une de mes dernières lectures. L’auteur n’en est pas vraiment un, mais tout le monde a le droit d’écrire, surtout quand c’est avec conviction.

Nouveau président de l’association Avignon festival et compagnie, qui gère de fait le Festival Off d’Avignon — Car pour le droit, il n’y en a pas dans cette aventure qui est née et a vécu jusqu’en 2003 dans une anarchie bienfaisante —, nouveau président, donc, de cette association, Pierre Beffeyte écrivait il y a quelques jours à propos de la politique de communication qu’il souhaite impulser :

[…] Le Off avait réussi à créer une marque. Maintenant, nous sommes davantage sur le marketing, nous déclinons les supports de communication de différentes manières en fonction des cibles pour dire […] que tout le monde peut y trouver ce qu’il veut. Nous redéployons la communication […] car, d’après nos sondages, nous avons eu une baisse des visiteurs touristiques à la journée. […] Nous avons une opération ciblée sur les 18-25 ans, un public qu’on touche peu […] Nous leur proposons un jeu sur les réseaux sociaux […] Nous avons créé un emploi de community manager […]* »

Autant vous prévenir, si j’ai, pour prendre soin de votre temps de lecteur, raccourci quelques passages,mes coupes, promis juré, n’en ont en aucun cas déformé les pensées de l’auteur. Elles ne sont ni dévoyées, ni « sorties de leur contexte », pour reprendre une expression à la mode qui permet à n’importe qui s’apercevant qu’il vient de dire une énorme bêtise de rétropédaler avec élégance.

Alors, que pensez-vous de cette note d’intention à propos de notre cher festival ? Il me semble qu’avec une tel projet marketing, le off d’Avignon colle parfaitement avec son temps, c’est un festival de winner, la positive attitude dans toute sa splendeur. The perfect success-story. J’oserais dire un festival en marche.

Marque, marketting, cible, sondage, opération ciblée, community manager… Comme dirait le bon vieil Antoine Garamond – Jean Vilar nous regarde !

Au reste, je n’en veux pas à Pierre Beffeyte. Il ne fait pas dans l’hypocrisie et nous dit effectivement ce qu’est devenu ce festival, qui par ailleurs n’en est plus un si on lit la définition que le Off se donne de lui-même sur son site : « Lorsque nous évoquons aujourd’hui le festival OFF d’Avignon, il est question d’un salon du spectacle vivant sous toutes ses formes. » Le Off est donc un salon.

On le savait depuis longtemps, mais peu de gens osaient le dire, et seulement de ses détracteurs. Si maintenant ses membres les plus éminents le reconnaissent, on pourra aller y jouer en terrain connu.

J’espère qu’en y retournant, (car j’y retournerai, c’est certain, je ne suis pas plus fort qu’un autre et je ne peux pas me passer de cet incontournable salon), je n’y entendrai plus les habituelles auto proclamations qui voudraient nous faire passer pour des rêveurs invétérés, à la recherche seulement d’air et d’art pur.

L’air du temps est tout sauf pur. Il est gagnant, il est optimiste, il est rajeuni, il est dégagiste, il est insoumis, il est société civile, il est en marche, il est en ordre, il est debout, il est primo-quelque chose ou machin-compatible… Ça fait beaucoup de particules fines au millimètre cube.

Gilles, le 15 juin.

*La lettre du spectacle, n° 406, 12 mai 2017, p. 6.



mercredi 5 avril 2017

Un avantage inattendu des dictatures



J’ai fait russe première langue et j’ai vendu l’Huma-Dimanche. Mon professeur de russe, madame Breuillard, la même dont j’ai suivi les cours pendant 8 ans — à part en 3ème où elle nous a laissés entre les mains d’une jeune professeure de serbo-croate (je viens d’un monde disparu), madame Breuillard, donc, était une fervente anticommuniste et elle accueillait pour son malheur dans sa classe tous les enfants des cocos les plus convaincus de la section de Poitiers.

Avec mesure et dignité, c’est à mettre à son crédit, elle tentait de faire l’équilibre entre ce qu’on apprenait à la maison et la vérité soviétique. C’est elle qui m’a fait lire Soljenitsyne. Elle amenait d’ailleurs à tout bout de champ des livres vendus sous le manteau qui sentaient la ronéotype, elle nous montrait sur un projecteur 16 mm des films tournés en secret, elle nous faisait écouter des disques de Vyssotski et Okoudjava sur un électrophone gris. Elle nous disait en riant – Ça vous changera de Jean Ferrat.

Bref ! Sabine Breuillard (c’est la 1ère fois que je l’appelle par son prénom) n’économisait pas sa peine pour nous faire penser par nous-même. Ennemie du prosélytisme, elle nous laissait choisir, mais voulait que ce soit en connaissance de cause.

Je le dis officiellement aujourd’hui, je lui dois beaucoup de mon goût prononcé pour le libre arbitre.

Pourtant l’autre jour, en causant avec des enseignants, il m’est venu cette phrase incongrue : – C’est un avantage de la dictature.

Aussitôt dans le petit groupe, silence gêné. On se regarde en chien de faïence ; C’est un avantage de la dictature... J’ai vraiment dit ça ? J’ai passé le reste de la discussion à essayer d’expliquer ce que j’entendais par là.

La dictature impose ses lois. J’y désobéis au risque de la prison, de la torture ou de l’exil. La plupart du temps donc, j’y souscris. Mais j’y souscris sans y croire. J’y parle bas ou même je me tais, mais je n’en pense pas moins. L’avantage de cette coercition, c’est qu’elle vient d’une force supérieure contre laquelle je ne peux pas grand-chose. Aux réponses que la tyrannie m’impose, j’oppose secrètement mes propres réponses, auxquelles je tiens d’autant plus qu’elles me sont défendues.

Dans un régime plus libre, s’opposer semble au premier abord plus facile. Qui m’empêche de n’être pas d’accord ? Personne. Aussi, quand le chemin qu’on m’invite à prendre ne me plait pas, rien ne m’interdit d’en suivre un autre. C’est autrement plus fatigant. Parce qu’aussitôt en désaccord, vient la question de la mise en pratique. Aucun exil, aucune peine ne m’excusent de ne pas obéir aux conclusions de ma contestation. Cette liberté est si fatigante à exercer que la tentation est grande, lorsqu’on n’a pas la force d’être à la hauteur de ses convictions, de s’arrêter de se poser des questions, de faire taire ses divergences.

On finit par consentir à tout ce qui honnêtement nous hérisse et pire, comme un brin de mauvaise conscience nous taraude, on défend ce dont on doute avec plus de véhémence qu’il n’en faudrait, on s’arc-boute à l’inéluctable.

Le libre-arbitre est un outil à double tranchant. Il nous élève ou nous abaisse selon qu’on en use ou qu’on le néglige. La Boétie parlait de la Servitude Volontaire comme du consentement des peuples à l’aliénation aux tyrans, mais nous qui avons plongé dès la naissance dans le grand bain de la liberté, nous pouvons soit y nager, soit préférer nous tenir au rebord.

Gilles, dans le Berry un matin ensoleillé de printemps.



mardi 7 mars 2017

Tant qu'on tiendra



Tant qu’on tiendra. C’était le signe de ralliement qu’avaient trouvé les amis qui jouaient, ou qui plutôt ne jouaient pas pour cause de grève, cette année-là au théâtre le Colibri, à Avignon.

Enfin, je ne me souviens pas bien… Jouaient-ils, ne jouaient-ils pas ? À y repenser je crois qu’ils s’étaient lancés dans une sorte de happening protestataire magnifique et précaire. C’était Fort Alamo au Colibri en 2003.

Tant qu’on tiendra, démuni que j’étais aux pieds des remparts de la ville, je le reprenais à mon compte, comme ma propre devise au bas d'un vieux blason : « Écartelé d’or et d’azur, bardé de gueules et en dessous en lettres d’argent : tant qu’on tiendra. »

Je m’en sers depuis comme d’un mini étendard et quand on me demande comment va la compagnie, quand j’objecte mes doutes, quand en réponse mon interlocuteur m’encourage à tenir bon contre les vents et les marées, je finis toujours par répondre – Tant qu’on tiendra.

J’ouvre ici une parenthèse : qu’on n’imagine pas Avignon en 2003 comme une ville insurrectionnelle, nous étions très peu nombreux à être en grève. À peine 80 compagnies sur les 565 que le off comptait. Peut-être pire, le seul jour où la grève avait été générale, c’est la veille du début du festival, jour des avant-première et où par définition, il n’y a aucun public auquel il faut renoncer. Plus désespérant encore, ce sont les mêmes qui avaient poussé nos collègues du Festival In à faire grève jusqu’à l’annulation qui trouvaient des arguments imparables pour expliquer à quel point il était urgent et essentiel pour eux-mêmes de continuer à jouer.

Fin de la parenthèse, on verra très vite qu’elle a sa place dans cette courte méditation.

Tant qu’on tiendra, si je me suis tant attaché à cette devise, c’est que malgré sa couleur guerrière, elle accueille la possibilité de l’échec. C’est Montaigne avouant qu’il défendra ses idées, mais seulement jusqu'avant le risque de brûler vif : – « je suivrai le bon parti jusqu’au feu, mais exclusivement si je peux». C’est Galilée se rétractant. Une goutte d’humilité dans un monde d’orgueil.

C’est sans renier l’importance et l’urgence des combats, envisager la possibilité de nos propres faiblesses.

Il est peut-être temps que je dise où je veux en venir.

J’entends autour de moi Il y a des chances (tu parle d’une chance !) que Marine le Pen devienne Présidente de la République Française. Une part de mon esprit y résiste mais j’entends. Je ne suis pas plus fort qu’un autre pour prédire l’avenir. Et puis je me méfie de moi, si je ne voulais pas croire ce que je crains ? (D’ailleurs, c’est un ping-pong très à la mode en ce moment et qui n’a pas beaucoup d’intérêt : – Elle peut être élue – Mais non – Mais si, regarde Trump et le Brexit – Mais non, aucune chance, au dernier moment les gens vont se ressaisir – Je te dis que non – Je te dis que si… Ça peut durer jusqu’à la vie des rats).

Admettons. Admettons que Marine Le Pen soit Présidente. Combien de temps tiendrons-nous ? Si les critères d’obtentions de l’argent public nous font passer par le renoncement, par le reniement, ou même juste par l’autocensure, combien de temps tiendrons-nous ? Et qui tiendra ?

J’entends ceux qui disent : – Si elle passe je pars. Qui partira vraiment ?

Combien de temps avant que ceux qui disent aujourd’hui qu’ils ne transigeront pas nous expliquent qu’il faut en fait lutter de l’intérieur, ne pas laisser la place vide. Et même qu'il faut prendre l'argent pour l'empêcher de revenir à de bien plus mauvais destinataires.

Combien de temps avant de dire il faut bien vivre, avant de dire on ne peut pas lutter ? Combien de temps avant de se mettre au pas ?

Serai-je de ceux-là ?

Ce n’est pas en pensant à Marine le Pen que j’ai le plus peur, c’est en pensant à cet été 2003 à Avignon, aux 550 compagnies en lutte la veille du combat, aux 300 qu’elles restaient le jour J, Et 5 jours après plus que 150, et si peu le dernier jour.

C’est en pensant à ce comédien qui m’expliquait qu’il aimait trop jouer pour faire grève, sous entendant qu’à moi ça ne plaisait pas tant que ça, c’est en pensant à lui et à ses arguments de faussaire que je crève de trouille.

Gilles, sur le chemin de Paris, le 6 mars



dimanche 13 novembre 2016

Et j’ai repeint ce matin-là le monde entier en rouge Trump



Je ne fais pas le fier, je n’ai pas beaucoup dormi depuis quelques nuits. J’ai mis la radio le 9 novembre à 4 heures, et depuis je ne me suis pas vraiment rendormi.

Il paraît que je ne suis pas le seul.

C’est étrange comme une élection à 10 heures d’ici peut nous mettre dans le même état qu’un attentat à Paris. Le même état, nuance, disons dans la même inquiétude abattue.

Avant d’aller travailler, entre 5 et 9 heures, je suis resté scotché à mon ordinateur, sur le Los Angeles Time et je regardais les États tomber les uns après les autres, sur une carte très, presque trop bien faite.

Et puis j’ai fait un faux mouvement et cliqué sans le vouloir sur l’État de New York. Surprise, à part dans la ville même, il était tout rouge, rouge Trump et je ne m’y attendais pas.

New York, pas la ville, l’État, est un pays plutôt rural, grand à peu près comme l’Angleterre, mais il ne faut pas aller bien loin pour qu’on y vote républicain : Dès la sortie de la ville, Trump a gagné haut la main.

Je suis allé voir dans les autres États, comté par comté, ce qui se passait, c’est un peu la même chose. Dès qu’on est un peu à l’écart, dès qu’on celui d’à côté, on vote Trump en Amérique.

Le hasard voulait que ce matin-là, j’aille rencontrer des élèves dans la périphérie d’Alès, à la Grand-Combe précisément.

La Grand-Combe est une ancienne ville minière, d’à peu près 5000 habitants. Il y en avait encore 20 000 au milieu du dernier siècle. À la Grand-Combe, il n’y a plus d’usine, plus de mines, plus de bistrots, 60 % des habitants ne possèdent pas d’automobile. Pour eux, aller à Alès, sous préfecture du Gard et capitale des Cévennes, est déjà une aventure. C’est un endroit périphérique, seuls ceux qui y habitent savent qu’il existe.

Un fond de France.

Est-ce le manque de sommeil, l’esprit chagrin, mais en entrant dans la ville, j’ai eu l’impression d’être à la Grand-Combe dans la même Amérique que celle dont j’entendais parler depuis le matin, dans le pays des oubliés.

Depuis le 9 novembre, ça va bon train sur les réseaux. Des post, des messages, des tweets, des mails inquiets de gens qui essaient de se serrer les coudes : « Comment en est-on arrivé là ? Je ne reconnais pas mon pays. Où est l’erreur ? Pourvu que ça n’arrive pas chez nous. C’est la défaite du politique, c’est la défaite de l’éducation. »

Où est l’erreur ? Pour ma part, et sans avoir jamais fait de sociologie, j’avoue que je ne suis pas surpris. Partout où le chemin de mes tournées me promène, je vois des gens abandonnés. Des invisibles.

Et ce n’est pas un sentiment d’abandon (comme il y a un sentiment d’insécurité dans des endroits où pourtant tout est tranquille). Non, c’est un abandon véritable, qui nous interdit, à nous qui sommes dans le mouvement du monde, d’enjoindre ceux qui en sont à l’écart de ne pas céder à la colère.

Ce n’est pas de l’éducation, ce n’est pas de la politique, ce n’est pas de la compassion, ce n’est pas de la pénitence. On n’a rien à expliquer ni à reprocher à personne.

C’est une simple petite règle mathématique, accessible à tout le monde : s’il y a 10 pommes et qu’on est 40, est-on tous ensemble d’accord pour se contenter chacun d’un quart de pomme ?

Quand on sera tous d’accord là dessus, il sera temps de reparler d’éducation et de politique, pas avant.

Gilles, 13 novembre, à Alès, dans les Cévennes.



mercredi 7 septembre 2016

Barbecue philosophique



Ceux qui, gentiment, lisent régulièrement ces éditos s’en sont peut-être rendu compte, j’essaie de m’y astreindre, quel que soit mon sujet, à trouver un lien avec ce qui m’occupe, le théâtre.

C’est une question de politesse, je ne vois pas pourquoi j’utiliserai cette tribune confidentielle pour parler plus qu’un autre de ce qui me préoccupe.

C’est aussi une question de santé. Sans cette règle du jeu, l’étendue du domaine des colères et des accablements possibles est si vaste qu’à les écrire, j’y passerais ma vie.

Question sottise et malfaisance, l’été qui s’achève n’est pas loin de tenir le pompon.

Mais si ce qui arrive à notre planète et à ceux qui l’habitent est source d’une infinie tristesse et pire, de lassitude à voir le malheur s’installer sur la terre comme s’il était chez lui, les discours que ce malheur produit, autant au Café du Commerce, dans les diners entre amis et dans les universités d’été de nos partis politiques, ces discours, disais-je, sont la source d’une consternation plus grande encore.

Ce qui me frappe surtout c’est l’abondance des certitudes. Elles remplissent les discours, les conversations, les débats. Il faudrait… On ne doit pas… La limite à ne pas franchir… Cette attitude intolérable… Il fallait faire autrement…

Apparemment, qu’il s’agisse de s’habiller sur la plage ou de sauver le pays et l’Europe, chacun sait comment s’y prendre, le quidam comme le fin politique, l'universitaire comme le maçon.

Mais avec toutes ces certitudes, ces réponses péremptoires, ces solutions incontournables, comment se fait-il que tout aille encore si mal ? Personne apparemment ne relève la contradiction.

Pour ma part, je l’avoue, sur tous ces sujets, mes questions sont sans réponse et je trouve tout très compliqué. Je n’en prendrai qu’un exemple, une petite question simple qui me tient en éveil depuis plus de deux mois

C’était un soir de barbecue. On causait avec ma chérie en piquant quelques saucisses. Elle me racontait Istanbul où elle a vécu une année et me disait que pendant certains des cours auxquels elle assistait là-bas, on s’interrompait le temps de la prière. J’ai commencé comme tout le monde, par une réponse : — « Heureusement que je ne suis pas obligé de faire pareil au milieu de mes spectacles. » Oui, ça ressemble à de l’ironie, mais c’était bien le réflexe d’une certitude, entendez : je n’ouvrirai pas ma porte à cette pratique.

Mais aussitôt la phrase prononcée, la question est venue : que choisirais-je ? Si entrecouper une représentation d’une prière était la solution pour arrêter de jouer devant des gradins remplis à 99% de spectateurs de type caucasien, le ferais-je ? Si c'était la condition sine qua non d'une rencontre ? Le ferai-je ? Est-ce que je m'y refuserais ? Parce que je pense que le spectacle y perd ? Ou simplement que cette concession signe le début d’un engrenage dangereux ? Qu'est-ce que je déciderais ?

C’était au début du mois de juillet et en cette fin d'été, je n’ai pas de réponse. Et tous ceux qui en ont une me font peur.

Gilles, à Gradignan, le 7 septembre 2016.



jeudi 14 janvier 2016

Déserteurs



Sale temps pour les déserteurs.

Il fait bon être un résistant en ce moment. On résiste en buvant un café en terrasse, en allant écouter de la musique et depuis hier, en arborant une kippa… On est là, on pavoise, on défile, on voile sa photo de profil d’un drapeau tricolore… On a peur alors on se serre, on est perdu alors on se tient chaud.

Ceux qui hésitent, ceux qui renâclent, ceux qui doutent n’ont pas la cote, d’ailleurs, ils se font discrets. L’heure est à l’union sacrée.

Quant à moi en ce moment, je marche 26 minutes par jour dans Paris le matin pour aller répéter, et je me suis surpris sur mon chemin à fredonner Le déserteur…

Monsieur le Président, je vous fais une lettre…


Déserteur est un mot singulier : son sens est univoque — déserter, tout le monde sait ce que cela veut dire — mais sa charge affective est totalement manichéenne.

Déserter, pour les uns c’est être lâche, pour les autre c’est être insoumis. Pas de réconciliation possible entre les deux partis.

Et bien je le confesse, j’ai deux amis déserteurs. Enfin, puisque je pinaille sur les mots, soyons juste : Xavier est mon ami, Anne-Lise pourrait l’être si nous refaisions le monde un peu plus souvent devant un verre de Brouilly.

Xavier, après avoir passé trente ans à diriger des théâtres, à en construire de toute pièces, a décidé de passer son diplôme de capitaine au long cours.

Quant à Anne-Lise, elle vient de passer de la culture à l’agriculture. Je ne sais pas quand ça lui a pris, peut-être au milieu d’une réunion de programmateurs internationaux qui parlait de cirque comme on parle d’indice national du coût de la construction. Elle a pris ses cliques et ses claques et la voilà formatrice dans un lycée agricole.

Un homme à la mer, un retour à la terre, un surf and turf, comme on dit dans le milieu de la gastronomie.

Autour d’eux, beaucoup sont incrédules. Comment peut-on quitter l’univers merveilleux du spectacle vivant ? Moi je leur tire mon chapeau.

Je leur tire mon chapeau et je m’interroge. Anne-Lise et Xavier qui ont tellement donné au métier, tellement cru en la valeur de la culture artistique, Anne-Lise et Xavier, deux personnes à la fois humbles et lucides, se détournent de ce qui faisait leur vie pour chercher du sens dans un autre endroit… Qu’est-ce qui sonne creux ? À quoi m’engage leur désertion ? À quelle vigilance, à quelle fidélité à mes promesses ?

Anne-Lise et Xavier sont mes lanceurs d’alerte à moi.

Au reste, pour qu’on ne me taxe pas d’auto-flagellation, je connais des désertions inverses. Frédéric, le premier affichiste de la troupe, était meunier avant d’être peintre. Avant d’être décorateur, Christophe était vigneron et Éric avant d’être régisseur était Compagnon du Tour de France.

Mais pour aujourd’hui, même si leur départ me rend triste et un brin songeur, à Anne-Lise je souhaite de belles récoltes, à Xavier je dis Bon vent !

Gilles le 14 janvier, dans un bar de la rue de Tolbiac.



mardi 17 novembre 2015

Même pas prêt !



J’ai de la guerre une seule expérience. En terminale, j’avais un ami qui s’appelait Alain. C’était un grand ami, qui n’allait pas bien du tout. Il voulait faire du dessin publicitaire et il était très doué, mais son père ne voulait pas. Son père était professeur de chimie et n’imaginait pas que son fils puisse vivre ailleurs que dans un laboratoire. L’année de ses 18 ans, le père d’Alain avait placardé un calendrier sur la porte de sa chambre. Il avait entouré en rouge la date de son anniversaire et avait écrit à côté DEHORS ! Et tous les matins, il faisait une croix sur le calendrier, à la date où on était, comme le compte à rebours du jour où il pourrait mettre son fils à la porte. Le jour de ses 18 ans, Alain s’est engagé dans la Légion Étrangère. Il n’a rien dit à personne, il a seulement écrit à Françoise, qui était sa petite amie. Alain a disparu. Trois ans après, alors que j’avais renoncé à lui, je l’ai croisé dans la rue. Joyeusement, j’ai crié Alain. Il m’a regardé sans me reconnaître. J’étais vexé. J’ai téléphoné à Françoise. — « Alain est revenu. » Elle était au courant. — « J’ai crié, il ne m’a pas reconnu. — C'est normal, il est sourd. » Elle m’a expliqué qu'il revenait du Tchad (c’était la guerre au Tchad à l’époque), que les tirs de mortiers l’avaient rendu sourd, qu'il ne l'avait pas reconnue non plus, qu'il ne reconnaissait personne, qu'il ne dormait pas, qu'il ne se couchait pas, qu'il avait peur de s’endormir, à cause des cauchemars.

Le lendemain, je partais à Limoges pour faire mes trois jours. Dans la salle où on était une centaine, à la question — « Qui veut s’engager ? » Cinquante mains se sont levées. On avait tous entre 18 et 21 ans. Je pensais à Alain, à ses yeux grands ouverts dans la nuit. Je n’ai pas eu à simuler pour me faire réformer P4.

Je suis né en 1964. Les accords d’Évian étaient signés. J’ai grandi entre des adultes habillés en mauve assis dans des canapés orange, ils jouaient de la guimbarde et la seule guerre dont ils parlaient, c’était la Guerre d’Espagne. Je n’ai jamais eu à conquérir la liberté, juste à l’exercer et je ne trouve pas ça si facile. Au mot de couvre-feu, d’état d’urgence, je ne peux pas m’empêcher de rire, et juste après de me demander de quoi on veut nous priver. Ce sentiment nécessaire à la guerre, d’être dans son bon droit, je ne l’ai pas non plus. Je n’y arrive pas. Lorsque j’entends qu’on a fait exploser un avion au dessus du Sinaï, ma première image est celle d’une ville au milieu du désert remplie de 70 000 touristes qui bronzent derrière des hôtels barbelés, je me dis qu’on l’a bien mérité. Je n’arrive pas à m’en empêcher.

Je ne suis pas prêt à la guerre, je ne suis pas prêt à rentrer chez moi à 18 heures, à mettre du scotch sur mes phares de voitures, à signaler un comportement suspect.

Je ne suis tout simplement pas prêt et je m’en veux et je me comprends.

Je me raccroche aux branches. Je me dis que peut-être personne n’est prêt. Que personne n’y a jamais été prêt. Je prêche pour ma paroisse, je me débrouille comme je peux pour trouver des raisons de continuer à vivre sans rien changer, je me dis « Ronsard a tout écrit pendant la guerre, et Montaigne a tout écrit pendant la guerre, et je ne pourrais me passer ni des Amours, ni des Essais. Et Rabelais, c’est dans la guerre qu’il a inventé Thélème, et Victor Hugo, c’est dans un temps de guerre qu’il a lancé son célèbre - Ouvrez une école, vous fermerez une prison. » Des bouées de sauvetage, je m’en rends bien compte mais aujourd’hui je me tiendrais à une brindille pour espérer ne pas me noyer.

Demain, Attention Fragile ouvre une école. Une école c’est un grand mot, ça s’appelle l’École Fragile. C’est un endroit où on n’apprendra rien à personne, c’est un endroit où on s’apprendra.

Samedi j’ai lu un graffiti sur une jetée du port : Ne nous éduquez pas, on s’en charge. J’y ai vu une solution à nos problèmes : ne plus savoir pour les autres, ne plus rêver pour les autres, ne plus décider, ne plus dessiner pour les autres… À la place, s’élever ensemble.

En prononçant le mot ensemble, je me suis aperçu qu’il n’avait pas de synonyme. J’y ai vu le signe de son caractère irremplaçable. J’ai souri. L’espace d’un quart de seconde, j’ai attendu la guerre de pied ferme.

Gilles, à Lamballe, le 16 novembre.



vendredi 4 septembre 2015

Bons baisers de Auch



Cher Philippe, cher Stanislas,

D’habitude c’est en vacances qu’on écrit des cartes postales, moi je vous fais une lettre de rentrée pour vous donner des nouvelles du chapiteau que vous venez de monter à Auch.

Vendredi dernier, il s’est transformé en mosquée !

Vous avez peut-être entendu ou vu ou lu les infos : des imbéciles ont fait brûler la mosquée d’Auch, la mosquée érigée dans le quartier du Garros, avec sa coupole rose et son petit minaret. Alors j’ai proposé que le vendredi (jusqu’à ce qu’on trouve une meilleure solution) les musulmans de la ville viennent prier sous le chapiteau. Tout le monde a dit oui et maintenant, le technicien travaille pieds nus pour installer le micro de l’imam…

Je voulais vous le dire, parce que je crois bien que vous comme moi, nous sommes très athées, et puis, vous pourrez le mettre dans votre CV : bâtisseur de mosquée.

À part ça, je suis allé voir hier le dernier spectacle de Bartabas, et j’en suis ressorti terrifié.

C’est une question qu’il faudrait urgemment se poser : quelle responsabilité avons-nous sur la résistance de l’ordre ancien du monde (nous qui prétendons l’inquiéter), quand notre activité artistique enfonce les gens qui viennent nous regarder dans le sentiment de leur propre incapacité à faire de belles choses ?

Ce qui se traduit par la phrase toute simple qui s’entend au sortir d’un spectacle: – « Vous avez tellement d’imagination, vous, les artistes. »

Notre travail est-il de privatiser à notre profit l’imaginaire des gens en les persuadant qu’ils en sont dépourvus ? Suis-je créateur pour rendre autrui dépendant de mes propres rêves ?

L’industrie de Bartabas fait de ce fossé entre les gens normaux et lui le créateur un abîme. On le voit se promener dans son spectacle en admirant son propre imaginaire.

Comme si ça ne suffisait pas, il a construit le tout comme une pyramide, 1300 personnes regardent 9 cavaliers habillés tous pareils, qui eux-même le regardent lui tout seul. Au salut, son bras tendu vers ses équipiers est un mensonge éhonté. J'avais l'impression de regarder le Lac de Cygnes. Ce vieux théâtre est mort, mais il bouge encore.

Heureusement, un cheval a pissé sur la piste brune pendant l’air d’une cantate baroque catalane. La seule surprise de l'entreprise.

À la fin je suis las de ce théâtre ancien, je me demande où j’y prends ma part, je m’en inquiète, je voudrais bien échapper à ce pire.

Le théâtre nouveau qui viendra naîtra sans doute de la disparition de la valorisation à l’extrême du créateur, afin qu’on ne le voit plus planant au dessus de nous, mais ici, parmi les hommes.

Pour finir ce courrier qui ne tient pas à l’arrière d’une carte postale, demain, la communauté musulmane revient prier sous le chapiteau.

Pendant qu’ils étaient là la semaine dernière, une dame qui promenait son chien a marmonné : – « Maintenant qu’ils sont tous dedans, c’est le moment de foutre une bombe. »

Il est temps de faire autre chose que d’écrire des élégies.

À bientôt, bons baisers de Auch.

Gilles, le 3 septembre.



mercredi 20 mai 2015

Maille à partir



Je suis d’assez mauvaise humeur.

Jusque là tout allait bien : tout le monde allait mal. Les banlieues étaient au bord de l’explosion, les patrons ne s’en sortaient pas, les carnets de commandes étaient vides, les français moyens avaient peur, les barbares étaient à nos portes, la croissance était atone, la balance commerciale déficitaire, les enseignants en dépression, les CRS en surmenage, la dette était incontrôlable… Bref ! On était tous dans le même bateau.

Et puis on voilà qu’on nous invente des raisons de se réjouir : on a vendu des Rafales et le ministère de la Défense a échappé à la baisse de son budget. Et puisqu’il faut relever et protéger la France, que l’armée n’y suffira pas, on va contrôler les chômeurs et vérifier les comptes des bénéficiaires de la CMU. Ce n’est pas tout, on va pouvoir écouter les conversations suspectes. Si en plus la croissance est un peu plus forte que prévu, verrait-on le bout du tunnel ? Oui ! le moral des Français remonte au second trimestre.

Youpie !

Permettez-moi de vous le dire tout net, je me fous du moral des Français s’il remonte pour un dixième de point de croissance en plus, pour des écoutes téléphoniques, pour des avions de guerre et des mesures vexatoires. Il est remonté tout d’un coup un jour de juillet 98, et il remontera par enchantement quand on rétablira la peine de mort.

Parce que si le moral des Français baissait, ce n’était pas pour ces raisons là. Quelqu’un se disait-il au réveil – Je n’ai pas le moral ce matin, je sais pourquoi, on ne vend jamais de Rafales ! – le budget des armées va baisser, je suis chiffon ! – Ah aujourd’hui je broie du noir, je sais pourquoi, on ne vérifie jamais les comptes des bénéficiaires du RSA ! – Avec la croissance qu’on a je ne suis pas à prendre avec des pincettes !

Le moral baisse pour une seule raison, le moral baisse quand on est seul. Et c’est justement ce que construisent les remèdes qu’on nous vend, une solitude aveugle et obstinée.

C’est exactement comme dans un train en panne. D’abord tout le monde peste, et puis petit à petit les gens se parlent, rigolent et partageant cet ennui commun, alors qu’ils croyaient n’avoir à faire ensemble, le moral de chacun remonte. Que se passerait-il si au micro une voix nasillarde disait : – Attention, le train est arrêté en pleine voix, méfiez-vous de votre voisin d’en face, que les premières classes se méfient, les 2ème classe vont envahir leur wagon, au fait, les gens de la voiture, 6, la voiture 4 est beaucoup plus confortable…

Ce n’est rien d’autre que cela qui se passe.

Ceux qui me connaissent sont au courant, je ne suis pas certain de grand-chose, je dis peut-être, je dis je crois, mais il y a une chose au moins dont je suis certain, en promenant des chapiteaux dans des endroits où ça va bien, où ça va mal, c’est que ça ne sert à rien d’aller jouer chez les pauvres en disant qu’ils y ont droit aussi, ça ne sert à rien d’aller jouer chez les riches en se disant que c’est reposant, ça ne sert à rien d’essayer de reconquérir les territoires de la République, parce que la République justement, c’est le territoire commun, et la seule chose à quoi je puisse servir, c’est d’être une zone frontalière, de faire se rencontrer des gens à qui on fait croire qu’ils n’ont rien à faire avec les autres et qui se trompent de tristesse.

Gilles, à Berre-l’Étang, le 19 mai.



lundi 16 février 2015

Tempête dans un crâne

J'ai fait en septembre quelque chose d'inouï : j'ai demandé aux acteurs de La guerre des Boutons de ne pas se mettre tout nus dans la scène où ils le font chaque fois depuis le 19 février 2005 . Ce n'est pourtant qu'une scène furtive, elle dure 3 secondes, le temps de sortir en courant, et on entraperçoit leurs fesses seulement. Pas de quoi fouetter un chat, mais on jouait à ciel ouvert, entre des balcons, dans un endroit où on va revenir souvent cette année et si je n'avais pas trop peur des réactions de ceux qui viendraient voir le spectacle, je m'inquiétais plus pour tout ceux qui ne feraient qu'entendre parler de ces 5 paires de fesses et je ne voulais pas oblitérer les chances de les rencontrer.

C'était en septembre et la décision s'est prise facilement, mais aujourd'hui ce serait une autre affaire. Et ce qui est paradoxal, c'est que je ne me poserais pas la question de savoir si j'ai encore le droit de montrer ces fesses, plutôt si j'ai le droit de les cacher.

Ce qui me semblait un léger renoncement tactique en septembre, m'apparaitrait sans doute aujourd'hui comme une capitulation.

Je n'entends depuis le 7 janvier presque que des réponses simplistes, des certitudes. Je suis ceci, je ne suis pas ceci, ne transigeons sur rien, clamons notre liberté de paroles...

Pourtant de mon côté, je n'ai que des questions, et une entre autre m'obnubile : et si pour avoir voulu ne renoncer à rien, je me coupe de la moitié de mon auditoire ? Et si parce que je suis venu tout nu sur le devant de la scène, la moitié de la salle sort, et même pas de son plein gré mais en murmurant - Si mon père sait que j'ai vu ça, je suis morte -, qu'est-ce que j'y aurai gagné ?

Je l'avoue ingénument, je ne trouve en moi aucune réponse satisfaisante, tout s'y mélange violemment. La peur obstinée de la censure, de l'autocensure, à l'inverse la peur qu'en ne transigeant sur rien, je me renferme dans l'entre soi, la crainte qu'interviennent dans ces décisions des soucis mercantiles (si je mets ça, vendrai-je moins), la peur de manquer d'audace, la peur contraire que mon obstination obscurcisse mon jugement esthétique - que je tienne plus à une idée ou à une image parce qu'elle est provocante que parce qu'elle sert vraiment le spectacle.

C'est un mauvais tourment, une perversion de ma pensée.

Mais toujours revient l'évidence, à quoi sert ma liberté d'expression si mon expression libérée n'est entendue que par les gens qui sont de mon avis ?

Et je vous le dis franchement, je ne suis pas certain d'avoir envie de jouer en cercle restreint et ne voir ni Ahmed, ni Nora, parce qu'il y a dans mes créations des images qu'a priori ils n'ont pas le droit de regarder. Je le dis d'autant plus concrètement que travaillant en ce moment et pour un bon bout de temps dans un quartier, je vis avec Allissa, Sakip, Mounia, Karim, les uns immigrés de la 3ème génération, les autres Kosovars, Kurdes, Bulgares, Croates et même Irakiens échoués en France après les guerres qui secouent leurs pays d'infortune, je vis avec eux, disais-je, des rencontres de vie et d'émotions artistiques que ma liberté d'expression clamée avec un peu trop de véhémence auraient tués dans l'oeuf, tout bonnement.

Je ne me réjouis pas de devoir renoncer à quelques une de mes idées artistiques, et je sens que cette double vigilance, de ne renoncer ni à moi ni à eux, va de temps en temps friser la schizophrénie, je suppose que j'aurai très à coeur de différencier mes questions des excuses politiques ou religieuses qui m'écoeurent prodigieusement, mais si je dois mettre un peu d'eau dans mon vin pour ne pas finir drapé dans une splendide solitude, je m'y résoudrai sans enthousiasme, mais résolument.

Gilles, le 15 février à Bruxelles, entre Paris et Copenhague.

mardi 23 décembre 2014

Les droits sacrés



Tout le monde a le droit de faire du théâtre ou du cirque s'il en a envie, d'ailleurs tout le monde en a fait. Souvent c'est avant 7 ans, dans les cours de récréation, que ça se passe, on se déguise (ou pas), et à 2 ou 3 ou plus, ou seul, on joue qu'on est un autre. Ou alors on se met sur les mains, à 4 pattes, on fait le pont.

Et puis, un jour, on se regarde et on se trouve un peu idiot d'avoir dit : « On dirait qu'on serait... », ou on se trouve un peu bête la tête en bas, alors on arrête, et puis un peu plus tard, on apprend à l'école que le théâtre, c'est surtout de la littérature, alors si on a peur des livres, on se dit que le théâtre, c'est compliqué, et si on préférait marcher sur les mains, quelqu'un nous dit au mieux - « tu devrais faire du sport », et au pire : - « Arrête de bouger, tu me donnes le tournis. »

Mais le théâtre ou le cirque, tout le monde peut en faire s'il a envie de raconter des histoires, qu'elles soient tristes ou gaies.

N'importe qui ayant envie de raconter quelque chose de lui ou du monde doit se souvenir qu'il en a et le droit et le moyens.

Le droit, parce que le droit au spectacle est aussi universel que le droit de chanter ou de jouer ou de boire ou de manger, les moyens parce qu'on fait peut faire du théâtre ou du cirque avec ou sans parler, avec son corps habile ou maladroit, avec tout ce qu'on sait faire ou ce qu'on ne sait pas très bien faire, avec ses qualités, avec son ou ses handicaps, on peut en faire avec un instrument de musique, avec les doigts, avec les pieds, avec sa tête ou avec tout son corps, avec des oripeaux ou des bouts de ficelles...

Et il y a autre chose, on a le droit aussi de commencer tard. De se décider à n'importe quel moment de sa vie. C'est exactement comme pour la musique, on a le droit de commencer le violon ou le piano ou la guitare électrique à 30 ou à 40 ans.

Et mieux encore, on a le droit de faire des fausses notes. C'est à ceux qui disent - « Tu nous casses les oreilles. » de faire preuve de patience et de bienveillance. Et on a le droit de ne pas les écouter, ou de leur répondre la phrase suivante : - « Tu ne peux pas avoir envie d'un monde musical sans accepter qu'au début il fasse quelques couacs. » C'est une très bonne réponse, et il faut aussi se la faire à soi-même les jours où on trouve qu'on joue ou qu'on chante faux.

Encore une chose, on a le droit de déborder quand on colorie, de dessiner des jambes trop longues (ou un cou, le Caravage l'a bien fait), de faire des figurines de cire si on ne sait pas sculpter le bois, de ne pas respecter les perspectives... et cela jusqu'à la fin de son existence, ce n'est pas un droit réservé aux enfants. Parce que ça ne sert à rien l'éveil artistique à l'école si tout s'arrête quand on devient grand.

Et tout ceci n'est pas un renoncement à l'exigence, l'exigence commence au contraire par là, par l'exercice de ces droits sacrés.

Gilles à Auch, dans le quartier du Garros, au premier jour de l'hiver.



dimanche 21 septembre 2014

Le Marathon de Montauban



Un de mes amis pousse loin la vertu. Ou l'honnêteté, ou l'engagement, comme on voudra. Toujours est-il que, parce qu'il créait un spectacle qu'il a appelé Marathon, il s'est entrainé pour pouvoir en courir un vrai, ce qu'il a fait à Montauban.

Je ne sais pas si le spectacle est meilleur de cette aventure, mais ce que je sais en revanche, c'est qu'il y a gagné une manière de dignité.

Faire ce qu'on dit, dire ce qu'on fait, ne semble pas une par les temps qui courent une obligation morale des plus partagées.

Bien sûr, j'écris cela aujourd'hui, où on voit le premier de nos hommes politiques renier le plus retentissant de ses engagements, lui qui voulait faire mordre la poussière à la finance et finit par lui prêter allégeance (et encore, je dis ça gentiment, le XVIème siècle un peu crû aurait dit de lui qu'il se torchait le cul dans le papier de ses promesses), je comprends que suivant cet exemple, nous ne nous sentions pas tenu à beaucoup de droiture, mais l'été gris qui s'achève doucement n'a pas brillé par sa rectitude.

Il faudrait beaucoup de temps pour disserter du bien fondé de l'intermittence, des aménagements économiques à y apporter, de la philosophie qui sous-tend ce fragile édifice, des modifications à y apporter, ce n'est pas mon objet ici, mais les incohérences de la lutte à laquelle on a assisté ou participé relèvent quand même du tour de force.

Comment croire à une grève qui s'exerce plus facilement les jours de générale que les jours de représentations ? Comment croire à un combat qui s'arrête quand les compagnies ne sont plus achetées par des lieux, mais s'autoproduisent ? Pourquoi se draper dans des justifications politiques pour expliquer le lundi qu'il faut faire grève et le mardi qu'il faut jouer. Pourquoi ces mails nous expliquant qu'on joue tout en étant solidaire des grévistes ? Que dirait-on d'un cheminot ou d'un Conti qui travaillerait et déclarerait qu'il est de tous coeur avec les grévistes. Comment croire aux employeurs solidaires eux aussi de la lutte mais qui pensent qu'elle est justifiée seulement hors de leur propre structure ?

Et cette solidarité affichée avec tous les autres précaires, est-ce qu'elle s'exercera lorsque les stagiaires défileront à nouveau comme ils l'ont fait en 2007 ? Nous voit-on lorsque des fournées d'ouvriers sont virés d'une boite où ils travaillaient depuis un demi siècle ? J'en doute. Et cette absence aux luttes des autres n'a en soi rien de répréhensible, même si on peut déplorer le corporatisme de toutes les luttes, ce qu'il faut arrêter, par contre, c'est l'écart entre le discours et la réalité. Nous avons besoin, pour être un tant soit peu audible, d'un peu de rectitude et de probité intellectuelle, et que nos élans guerriers ou altruistes ne soient pas démenti par l'individualisme de la lutte ou la faiblesse de nos engagements.

Au reste, au moment où la grève faisait rage, je recevais un mail désespéré d'Orit, tragiquement écartelée entre son travail de créatrice et sa condition d'Israélienne et qui demandait à quoi bon créer dans la guerre. L'urgence de ses questions donnait un coup de vieux à tout le reste de nos doutes, et tout l'été, comparant ses affres aux nôtres, je n'ai pas pu m'empêcher de comparer la grandeur de ses contradictions aux vanités de nos compromis.

Gilles à Auch, le 1er jour d'automne.

Retrouvez le travail d'Orit Nevo



dimanche 29 juin 2014

Soleil rouge



Au jeu aussi amusant que simpliste (et peut-être amusant parce qu'il est simpliste) qui consiste à séparer l'humanité en deux portions rigoureusement opposées : les gens à thé/les gens à café, les gens à édredons/les gens à oreillers, les gens à mer/les gens à montagne, les gens à coton/les gens à dentelle, les gens à sommet/les gens à col (celle dichotomie-là est moins connue et je la revendique comme une de mes inventions personnelles, elle consiste à répartir l'humanité en 2 groupes, ceux qui à l'égal des alpinistes veulent monter toujours plus haut quitte à redescendre par le même chemin, et ceux qui à l'égal des randonneurs, se contentent d'une moindre altitude mais aiment à chaque humble col gravi, avancer de vallée connue en vallée nouvelle), les gens à ceinture/les gens à bretelles, les gens du matin et les gens du soir, bref... autant de raccourcis de pensée qui nous aident si on les prend avec légèreté et nous égarent si nous nous y tenons comme à des certitudes, à cette facilité de pensée binaire, ludique et universellement répandue donc, je pourrais ajouter une opposition plus corporative : l'humanité se partage entre les gens qui aiment les entractes et les gens qui s'en passent très bien.

Pour certaines personnes, sortir de son siège entre 2 actes tient de la profanation, fait retomber la tension tragique même au beau milieu d'une comédie, et les mondanités du foyer du théâtre les insupportent au plus haut point, les autres s'en délectent pour les mêmes raisons qui déplaisaient aux premiers, les mondanités les décontractent, la tension qui les oppressait retombe et leur permet d'aborder l'acte suivant avec l'attention qui convient.

Il en va de même des vacances, qui ne sont rien d'autres que les entractes d'une pièce qui peut en contenir près d'une centaine et qu'on appelle communément la vie. Tous les ans, un peu de soleil et de repos, non seulement nous décontracte, mais nous aide à revenir dans l'année qui vient avec plus de concentration. Tant est si bien qu'on peut se demander si, à l'instar des pièces de théâtre les plus ardues qui sans un entracte apaisant nous paraîtraient insupportables, les vacances ne sont pas la soupape qui empêche d'exploser la cocotte-minute de la vie.

Alors, puisqu' apparemment et depuis longtemps, d'année en année rien ne s'arrange , on devrait peut-être essayer une autre technique, à savoir quand vient l'été d'essayer de garder un peu de rage. De ne pas oublier en bronzant que des intégristes de tous bords voudraient renvoyer les femmes au voile ou à la maternité chrétienne, de fulminer devant son pastis en pensant à ceux qui pendant l'été auront perdu leur emploi, leur logement, leur couverture sociale et plus généralement leur dignité, de continuer à penser en allumant chaque soir dans sa tente un tortillon anti moustique aux bulldozers qui au même moment vont raser des cabanes en plastiques ou en tôles, sous couvert d'épargner à nos frères humains des conditions d'hygiène intolérables

Tout cela, non pas pour se donner mauvaise conscience - ceux qui prennent des vacances les ont sûrement bien méritées, ceux qui n'en prennent pas auraient sans doute aimé en prendre pour la seule et bonne raison que cela aurait voulu dire qu'ils avaient un travail - mais parce que c'est justement ce que les autres attendent, que les vacances fassent retomber la pression juste avant l'explosion finale et qu'à la rentrée, on en soit revenu au calme d'un plat mijotant tranquillement.

Oui, vraiment, si cette année on essayait autre chose, si on essayait en vacances de rester un peu en colère.

Gilles, pour une fois chez lui, le 28 juin.