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dimanche 10 janvier 2010

Des provisions de sucre



J’avais 9 ans et pendant la récréation, je regardais de l’autre côté de la grille les affiches de Mitterrand et de Giscard d’Estaing sur les panneaux officiels de la campagne présidentielle. Je priais silencieusement pour la victoire socialiste. J’en oubliais de jouer. D’ailleurs, ça discutait beaucoup politique dans la classe de CM2 cette année là entre les deux tours. On était à l’école comme à la maison nos parents, à cran. C’était la crise, le premier choc pétrolier. Tout le monde se serrait la ceinture et toutes les langues se déliaient. Ce soir là en rentrant de l’école (j’avais dû me rendre à l’avis d’un copain de l’autre bord ou plutôt de ma gardienne qui faisait partie de la grande famille de ceux qui n’ont rien contre les noirs et les arabes à condition qu’ils ne se marient pas avec leur fille unique), j’avais ingénument dit à ma mère qu’on n’aurait jamais dû rendre l’Algérie, que comme ça on n’aurait pas de problème de carburant. Ça ne l’avait pas fait rire du tout. Elle m’avait soufflé dans les bronches et m’avait parlé, je m’en souviens parfaitement, exactement comme elle s’engueulait avec les adultes de droite qui avaient le malheur de la croiser. C’est le premier souvenir qu’on m’ait parlé comme à un adulte, la première fois qu’on me reprochait mes idées, et son indignation était si réelle de penser qu’elle avait pu faire un petit garçon de droite et colonialiste que ma honte m’avait bouleversé. Ma conscience politique date de ce jour-là.

J’ai commencé à échafauder des projets de gouvernement. Je m’inspirais d’un village apache, j’éliminais la pauvreté de l’histoire de Sans famille, j’inventais mon espéranto… Mais quelque soit l’utopie dont je rêvais, elle fonctionnait toujours en autarcie. Ça me plaisait l’autarcie, et pas simplement parce que j’étais fier de connaître un mot si savant, j’étais vraiment fasciné par l’idée de se suffire à soi-même.

Je suppose qu’on en est tous passé par là, par ce désir d’autosuffisance. On grandit, on voudrait ne dépendre de personne. On a peur, on voudrait pouvoir se débrouiller tout seul, au cas où.

Mais j’avoue que je ne comprends pas bien ce qui fait, chez des adultes normalement constitués et dans leurs sociétés modernes, que ce désir ne s’éteigne pas. Qu’à chaque frayeur on se replie sur soi-même ; que lorsqu’il est question de danger, la seule réponse soit de fermer les portes.

Moi-même je ne m’exempte pas et je sais bien pourquoi j’ai mis sur un camion à la fois une maison et un théâtre, que je peux monter seul s’il le faut. Cela ne me fait pas envie, mais ça me rassure les jours de découragement.

On passe notre vie à faire des provisions de sucre.

L’autarcie redevient à la mode. Elle s’incarne dans les communautarismes, dans le protectionnisme, dans le retour aux valeurs familiales, dans les reconduites à la frontière… Elle s' incarne même maintenant dans les louables efforts que nous faisons pour user un peu moins la planète.

Mangeons ce que nous produisons. Allons chercher le moins de chose ailleurs.

Loin de moi l’idée de critiquer cette économie vertueuse, mais je ne peux pas m’empêcher de penser, moi dont le métier est d’aller ailleurs, de rencontrer, de me nourrir de gens même s'ils sont lointains, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’à pousser jusqu’au bout cette économie nécessaire, il me faudra bientôt ne plus jouer que pour mes voisins.

Tous ces projecteurs, et ce camion qui consomme 47 litres aux cents kilomètres, c’est diablement énergivore ! Est-ce une dépense inutile ? Est-ce un luxe dangereux ? Y a-t-il plus de danger au voyage ou à sa disparition ?

Je n’ai pas de réponse mais, sans avoir à décider si l’art est un luxe ou s’il est nécessaire, je sais que sa fonction est justement de faire pousser des cerises en hiver.

Gilles, à Lomme, le 10 janvier 2010.



dimanche 8 novembre 2009

SENATVS POPVLVSQVE




Il m’arrive assez rarement de témoigner mon affection aux sénateurs de l’UMP, mais si je veux rendre un vibrant hommage à monsieur Raffarin et à 23 de ses collègues, c’est qu’en annonçant qu’ils ne voteraient pas en l’état la loi sur la taxe professionnelle, ils retardent sans s’en douter (et peut-être juste de quelques semaines, mais c’est ça de pris) ma prochaine disparition.

Je n’ai pas pour habitude de crier au loup dès que le vent fait du bruit dans les feuilles, et puis, j’ai une première dans huit jours et je ferais mieux de m’en occuper, et puis Lévi-Strauss est mort comme s’il ne voulait pas voir le monde qui vient et lui oppose son aveuglement, alors je ferais mieux d’avoir un peu de chagrin, mais permettez moi de vous le dire, ce qui nous pend au nez est cataclysmique.

Petite démonstration :

1er projet, la réforme territoriale. Elle ôte aux conseils généraux et aux conseils régionaux leur « compétence optionnelle », comprenez, le département et les régions n’auront plus le droit de soutenir ce qui ne fait pas partie de leurs obligations. Et qu’est-ce qui ne fait partie de leurs obligation, je vous le donne en cent : la culture. Résultat, plus de subventions possible de la part des régions ni des départements.

1ère conclusion : les compagnies de théâtre comme nous ne peuvent plus demander qu’à l’Etat (au ministère de la culture) ou aux communes…

L’Etat… il veut restreindre ses dépenses, je vous laisse imaginer le cas qu’il va faire de nous. Reste les communes…

2ème projet, la taxe professionnelle disparait. Les communes perdent une bonne partie de leurs ressources. Que vont-elles décider de financer moins. Les écoles ? Les rues ? Les espaces verts ? je vous le donne en mille : Elles sont bien parties pour resserrer les budgets culturels.

Deuxième conclusion, plus de subventions non plus de la part de communes.

Soulevons une objection : les compagnies de théâtre (ou de danse ou de cirque ou, ou, ou…) n’ont pas à vivre sous perfusion d’argent public, elles n’ont qu’à vendre leurs spectacle.

Oui, mais justement, les acheteurs de spectacles sont, par l’intermédiaire de leurs lieux culturels, les communes, qui, comme il est écrit ci-dessus, sont appauvries par la disparition de la taxe en question. Plus d’argent, plus de saison culturelle, ou si peu…

Résumons-nous : une disparition d’à peu près 80 % des subventions à une compagnie comme la nôtre, une raréfaction des ventes de spectacles, si j’ajoute pour faire mesquin, une taxe carbone sur nos deux vieux camion et quelques autres broutilles… si ces projets de réforme sont adoptés, Attention Fragile aura le choix entre :

« changer d’orientation structurelle » comme on dit pudiquement, à savoir faire des spectacles rentables. Créer un « Tour complet du cœur 2 » parce qu’on sait qu’il a des chance de se vendre, faire de chacun de nos spectacles une version « en salle », renoncer évidemment à des spectacle où 20 personnes jouent devant 300, ou 1 devant 60, et de revenir à la raison : 4 ou 5 artistes devant 600 personnes, accepter de renoncer à inventer et finalement, soumis aux seuls impératifs de vente de nos productions, faire petit à petit rentrer dans le rang nos spectacles, les mettre au format.

2° Penser que ce 1° ci dessus est ce qui peut nous arriver de pire, ne pas s’y résoudre et disparaître.

Pour avoir déjà, en un autre temps, décidé de tout arrêter parce que j’en avais perdu la raison d’être, je sais de quel côté je pencherai.

CQFD.

Gilles, entre deux répétitions aux Pennes-Mirabeau



mercredi 14 octobre 2009

Au revoir les enfants. Lettre aux collègiens du collège Anne Franck



Je m’en vais demain matin. Ça ne va pas être facile. J’ai passé dix jours avec vous qui font espérer du monde et de l’avenir, ce n’est pas si souvent.

Je voudrais vous dire une chose avant de partir.

Voilà : il y a ceux qui sont venus voir le spectacle, ceux qui ne sont pas venus, ça n’est pas grave. Ceux qui ont tourné autour de la tente, qui sont rentrés dedans quand je rangeais mes accessoires, ceux que j’ai embêtés à la cantine, ceux qui nous ont regardé, moi et Philippe, un peu de loin, méfiants ou timides. Il y en a même peut-être qui ne se sont pas aperçus qu’on était là, ou qui n’ont pas compris pourquoi. Et puis il y a ceux qui ont passé la journée avec Luc, à faire les acteurs, ceux qui ont eu peur, ceux qui ont eu envie, ceux qui se sont forcés à passer, ceux qui n’ont pas pu, pour qui être devant les autres était trop difficile…

Je ne sais bien que notre présence vous a plu, mais ça ne me suffit pas. Parce que voyez-vous, vos parents, enfin la plupart de vos parents, ne vont pas au spectacle. Ce n’est pas que je manque de clients, c’est que je suis triste de voir que ces plaisirs qu’on a quand on a moins de vingt ans, on y renonce si facilement quand on est adulte. Je ne voudrais pas que ça vous arrive.

La vie a tendance à faire le rouleau compresseur. Il y a tout ce qu’on croit utile, nécessaire. Il y a toutes les fois où on dit : – « Je ne peux pas… Je n’ai pas le temps…Il faut que j’y aille… La prochaine fois... »

Mais en réalité, on a toujours le choix et le temps, et c’est tellement important de ne renoncer à rien de ce qui nous nourrit.

C’est ça, c’est une question de nourriture. Il y a deux façons d’avoir faim, soit on ne mange pas assez, soit on se gave. Et le monde est dirigé par des gens qui veulent vous faire avaler des tas de choses qui ne nourrissent pas, qui donnent faim, et envie d’acheter autre chose.

Et ces même gens ont tout intérêt à ce que vous soyez résignés et persuadés que vous ne méritez pas le meilleur.

Alors, si ce qu’on a partagé vous a nourri, c’est à vous de ne pas le perdre. (je ne parle pas de ce spectacle, bien sûr, mais de tout ce qui vous remplit de richesse). Je suis sûr que vous le sentez, quand quelque chose que vous vivez ou que vous faites vous grandit, vous rend plus aimable à vos propres yeux.

Oui. C’est ça que je voudrais vous dire… C’est que bien sûr, ça me fait plaisir si vous dites « le spectacle était bien ! » mais l’important c’est qu’en sortant de ce spectacle, vous vous disiez « J’étais bien. ! » Que vous voyiez à quel point vous êtes vivants, généreux, intelligents, capables de réfléchir, d’écouter, capables de vous émouvoir, de partager avec d’autres… Votre boulot, votre responsabilité, votre exigence, c’est de croire en vous et de cultiver en vous toute cette richesse, de ne jamais la laisser tomber.

Et puis, avant de parler comme un vieux donneur de leçons, je voudrais bien prêcher pour ma paroisse. Pour le théâtre. Comme on en lit en cours de français, comme on étudie des auteurs morts il y a longtemps, comme les grands rôles sont difficiles et joués par des acteurs et des actrices plus âgés que leur rôles, on pense que le théâtre est une affaire de vieux. Mais ce n’est pas vrai ! Le théâtre est une histoire de jeunes. La plupart des héros, dans les pièces, n’ont pas plus de vingt ans. Ils sont exactement comme vous, ils ne savent pas bien comment faire. Pour aimer, pour détester, pour prendre des décisions… Ils en font trop, ils sont trop fiers, ou trop timides, trop violents ou trop calmes. Ils sont presque toujours trop impatients… Ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?...

Bien sûr, le langage est des fois difficile, mais après tout, vous parlez entre vous un langage assez compliqué pour que les adultes n’y comprennent rien alors, ce ne sont pas quelques petits alexandrins qui vont vous faire peur. Si vous regardez ces personnages de théâtre vivre, peut-être que ça vous aidera à vous comprendre mieux.

Belle année, belle vie, et soyez raisonnables le plus tard possible.

Gilles, au collège Anne Franck de Montchanin, 14 octobre.



mardi 8 septembre 2009

Pied de nez aux vampires



J’ai déjà joué avec la grippe. Une vraie grippe. Pas une grosse crève, non, LA GRIPPE. J’avais 41° de fièvre, la tête tournait, quand je me mettais à l’envers, je voulais juste vomir mais bon, ça a été une bonne représentation. Plutôt folle en fait. De celles dont on se souvient.

Mais je raconte ça uniquement par coquetterie, si je veux parler de cette grippe, c’est pour une autre raison… une autre raison… Ah oui, ça me revient !

Je ne comprends pas les pouvoirs publics. Ils nous demandent de nous laver les mains, prophétisent des quarantaines, font provision de vaccins comme ma tante faisait avec le sucre à chaque annonce de grève ou à chaque élection gagnée par la gauche, ils promettent des fermetures à la moindre alerte, mais pas une fois, non, pas une fois parmi tous les avertissements, les leçons et les mises en garde, il ne nous ont tout simplement conseillés de nous tenir en forme.

On nous dit « restez chez vous », on nous dit « mettez un masque », « évitez de serrer les mains », etc, mais pas une fois je n’ai entendu une voix qualifiée nous dire – « mangez bien, faites de bonnes nuits, prenez des forces ! »

Quant à moi, je ne sais pas si un peu de savon va y changer grand-chose, et je suis tout à fait disposé à croire que oui, mais j’ai assez mauvais esprit pour douter de la bienveillante candeur des ces admonestations.

Je m’étais d’abord dit que, tenant compte de la pauvreté et du désespoir dans lesquels la crise entraîne les premiers touchés, et de la peur dans laquelle elle enferme ceux qui ne vont pas tarder à l’être, tenant compte de tout ça donc, les gens responsables et autorisés avaient fait l’amer constat que la population française n’ayant ni ressource ni énergie à opposer à ce virus plutôt bénin, il fallait prendre les mêmes mesures que dans n’importe quel pays du tiers-monde. Circonscrire, limiter, sauver les meubles. Le raisonnement était triste, mais avait au moins le mérite de la lucidité.

Mais à y réfléchir un peu plus, je me suis demandé si pour des esprits plus machiavéliques (et sans croire à un grand complot), cette grippe ne tombait pas à point nommé.

Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le premier nom qu’on lui a donné : grippe mexicaine. Le bouc émissaire était désigné. Pas le Mexique bien sûr, mais toute cette partie indéfinie du monde qui nous fait peur, celle des immigrants, celle des pauvres, celles des masses. Les Mexicains, on le sait, sont experts à passer les frontières et à compliquer la vie tranquille des braves gens, alors la grippe, vous pensez !

Et puis dans ce même nom, il y avait encore l’odeur de la grippe espagnole, et de ses 10 ou 50 millions de morts, on ne sait pas vraiment, bref, une annonce d’apocalypse !

Si on ajoute que d’un virus, ni les politiques ni les économistes n’en sont responsables, on tient un sacré bon bout. Les pauvres bien portant pourront toujours dire « tant qu’on a la santé », les pauvres malades s’accuseront eux-mêmes d’avoir manqué de vigilance. De quoi détourner la colère et transformer le désespoir en résignation.

Alors, sans vouloir prêcher pour ma paroisse, ni faire prendre aux uns et aux autres des risques inconsidérés, je me demande, puisque ce virus va nous frôler plus ou moins, qu’est-ce qui fait qu’il taquinera les uns et laissera les autres tranquilles ? Ne serait-ce pas l’énergie qu’on aura, chacun, à lui opposer ?

C’est la question de la rentrée : qu’a-t-on à faire de mieux cette saison ? Vivre enfermé, éviter les autres, s’exclure soi-même et de façon consentie, ou bien vaut-il mieux se remplir suffisamment d’appétit, de désir, de curiosité, de joie de vivre, d’amitié, de baisers, de mains serrées, d’inattendu, d’indignation et de révolte ?

Un pied de nez fait à un vampire suffit souvent à lui faire tomber les canines.

Gilles, à Marseille, le 8 septembre.



vendredi 1 mai 2009

Lettre à Monsieur Amiel



Monsieur le maire,

Nous venons de nous rendre compte que nous répétions un spectacle pour une première qui n’aura pas lieu. Elle devait se jouer à la Capelane le 13 novembre prochain et d’ici là, le centre de développement culturel aura sans doute fermé.

Nous sommes très mal placés pour parler de cette question, nous en serions juge et partie. Vous pourriez à juste titre nous objecter que nous avons tout intérêt à vous persuader qu’une structure qui achète nos spectacles se doit d’exister.

Comment aurions-nous raisonnablement le droit de vous expliquer la façon d’utiliser à notre profit l’argent de vos administrés ?

Non, vraiment, ce n’est pas à nous, qui en vivons, de juger de la pertinence de la culture, et même si, en tant qu’hommes, femmes et citoyens, nous avons un avis là-dessus, nous sommes par notre implication presque soumis à un devoir de réserve.

Nous voudrions seulement nous assurer que vous entérinez cette disparition en toute connaissance de cause.

Ce type de travail que mènent Maud Zawadski et son équipe est un travail très long. Nous le savons pour nous promener toute l’année depuis 23 ans de théâtre en théâtre.

Il s’agit de faire exister un espace apparemment inutile, coûteux et minuscule.

Il s’agit de décider des gens qui ont tout intérêt à rester chez eux, qui sont fatigués de leur journée, qui doivent faire garder les enfants, qui, s’ils ne les font pas garder, les emmènent avec eux, ce qui leur fait dépenser un argent somme toute assez rare, des gens qui se lèvent tôt le lendemain, qui avaient juste envie de passer une soirée tranquille, qui pouvaient s’il le voulaient allumer la télévision sur une chaîne intéressante (il en existe aussi), qui ne connaissent pas le nom de celui qu’on leur propose d’aller voir, il s’agit donc de décider ces gens à venir partager avec d’autres gens qu’ils ne connaissent pas un moment dont ils n’ont même pas, avant d’y aller, la certitude qu’il leur plaira.

Il s’agit de chatouiller en eux la curiosité et, il faut le dire, un certain goût du risque.

La tâche est d’autant plus ardue qu’à côté (et dans le cas de votre ville voisine de Marseille, tout à côté, et avec quelle force d’aspiration), une offre – de qualité elle aussi – déroule son tapis rouge, s’appuyant sur des outils inverses : pas besoin de curiosité, on en a déjà entendu parler, on y va les yeux fermés, on sait qu’on ne sera pas déçu…

Ainsi, pour résumer, Il ne s’agit pas tant de proposer de bons spectacles (ça, c’est un présupposé), que de proposer d’autres chemins que ceux qui sont déjà tracés. Il s’agit de proposer une alternative.

C’est pourquoi, les reproches faits au travail du cdc ne portent pas, malgré les apparences, sur la manière, mais sur le fond des choses (en disant cela, nous savons que ces reproches n’émanent pas de vous).

Que les spectacles proposés par le cdc ne soient pas, pour la plupart, très « connus » n’est pas un défaut, c’est un élément du pari sur la capacité des gens à s’intéresser à autre chose qu’au déjà vu (comme parfois, pour des parents, il est plus important que leur enfant goûte, plutôt qu’il aime).

Que les spectacles soient pour la plupart modestes, et en adéquation avec la taille du lieu et des moyens de votre ville, ce n’est pas un défaut, c’est un élément du pari sur la capacité des gens à s’intéresser à autre chose qu’à ce qui brille et ce qui prend de la place (dans un monde d’ogres, doit-on éradiquer les petits poucets ?).

Enfin, comment ce travail pourrait-il ne pas être long et coûteux, quand il faut en permanence réactiver le désir des gens, en cherchant les spectacles adéquates, en assemblant une saison culturelle cohérente, en informant, en incitant, en rappelant, en détournant en permanence les gens des chemins qu’on voudrait leur prescrire (d’ailleurs, est coûteuse aussi… la sauvegarde d’une espèce animale, un parterre de jonquilles dans un jardin, ou tiens ! élever un enfant, c’est très long et très coûteux d’élever un enfant, et je ne crois pas que les parents s’y décident par calcul, par espoir d’un retour sur investissement, pour assurer leur vieillesse).

C’est donc ce travail de fourmi que mène l’équipe du cdc, dont il faut juger s’il est inutile ou essentiel, pour décider d’y mettre fin ou non.

Si vous pensez que tout cela est superflu, que le jeu n’en vaut pas la chandelle, mettez-y un terme.

Mais si vous considérez (comme au moment où vous avez donné naissance à ce lieu) avec ou contre l’opinion ou l’aide d’une ville voisine, que la curiosité des adultes comme des enfants, leur désir, leur plaisir, leur éveil artistique à d’autres cultures, leur ouverture d’esprit, sont un élément de la réponse politique à apporter au malaise et la difficulté des temps, il ne faut pas plus mettre fin à ce travail que mettre le feu à une jeune futaie, au prétexte que les arbres n’y poussent pas assez vite.


À votre disposition si vous le jugez souhaitable.

Gilles Cailleau et Patou Bondaz, le 21 avril 2009.

samedi 7 mars 2009

Danse avec les loups

Bruno Mégret me manque. Il avait avec son épouse inventé un endroit merveilleux, et merveilleux pour une raison très simple, c’est qu’on n’y habitait pas.

Je dis ça en connaissance de cause. Lorsque Catherine Mégret est devenue maire, J’étais en résidence à Vitrolles depuis un an et j’ai vécu avec mes camarades les lettres anonymes, les coups de fils inquiétants, les vols, les dégradations… À Fontblanche, centre culturel historique, nos voisins de palier s’appelaient Massilia Sound System, un peu plus loin, le cinéma arts et essai, l’équipe du Sous-marin, la médiathèque… On a fait nos bagages, tous, les uns après les autres, sous la contrainte ou de plein gré et on est allé plus loin. Plus de Vitrolles, plus d’odeurs nauséabondes. De temps en temps, à l’abri, on regardait cette ville survivre.

Et puis un jour, ils sont partis. Les loups entrés dans la ville, qui avaient réduit Vitrolles au silence sont partis, et bien sûr, si de la vie culturelle il ne restait que des ruines, et dans la vie sociale des plaies, c’était fini, la vie allait pouvoir reprendre.

Je me souviens très bien des arguments du Front National (puis MNR) pour casser les propositions culturelles de l’époque et les remplacer par des farandoles provençales. C’était « trop d’élitisme », c’était « trop déficitaire », c’était aussi la volonté d’avoir droit de regard et de véto sur la programmation des spectacles…

Seulement, tous ces arguments qu’à l’époque, nous et les politiques, nous réfutions avec certitude comme appartenant à une idéologie populiste à l’extrême, ce sont les mêmes que presque tous les élus nous ressortent aujourd’hui, comme des arguments de bon sens.

La raison majeure qui obligeait Maud, alors directrice du théâtre de Vitrolles, à démissionner, à savoir que la mairesse voulait avoir le contrôle de la programmation, cette même raison, si elle s’appliquait aujourd’hui, pousserait une majorité de directeurs de lieux ou de services culturels à la même démission.

Cette idéologie exempte de réflexion, s’appuyant uniquement sur des principes démagogiques et faisant de la liberté ou de l'audace artistique un de ses boucs émissaires, auparavant circonscrite dans des laboratoires d’extrême-droite, s’est maintenant répandue partout. En guise de dialogue avec leurs élus, les responsables de lieux reçoivent des notes : Prière d'insérer dans votre programmation tel ou tel spectacle.

Ce qui permet aujourd’hui à la municipalité socialiste de Vitrolles de se désassocier du centre culturel des Pennes-Mirabeau (créé justement pour lutter contre le désert promis par les Mégret) et d’un projet qu’elle juge justement trop élitiste, trop coûteux, pour créer une sorte de « centre des cultures méditerranéennes » bien plus consensuel. (D’ailleurs, on se rappelle qu’une des premières mesures culturelles des Mégret avait été de rebaptiser Vitrolles : Vitrolles-en-Provence… Ah ! la méditerranée, ah ! La Provence, voilà des valeurs avec lesquelles on ne risque rien.) Parallèlement à ça, un élu de cette même ville peut déclarer dans la presse sans douter le moins du monde de l’énormité de ses paroles (je cite de mémoire) : – « Bien sûr, les spectacles que nous proposerons aux enfants n’auront pas la qualité qu’ils avaient jusque là, mais ils ne coûteront presque rien. » Là, c’est sûr, aucun soupçon d’élitisme.

Vitrolles n’est ici qu’un exemple de ce qui se passe partout.

Résumons-nous donc, ou plutôt, résumons l’opinion répandue : 1° Est élitiste tout ce qui n’est pas connu (que n’existe-t-il pour les spectacles des dégustations à l’aveugle !). 2° Est trop coûteux tout ce qui ne rapporte rien. 3° Il faut se défier de ce qui peut déplaire à certains, et préférer ce qui par nature plait à tous le monde. 4° Il faut s’occuper de ce qui nous préoccupe. Comme un élu se préoccupe de culture, il doit s’en occuper lui-même, d’autant plus que désigné par le peuple, il est donc le reflet de ses goûts (je suppose qu’au même et à juste titre, préoccupé par les rues de sa commune, il devrait en refaire le bitume lui-même).

Avec un tel bréviaire, que ne renierait aucun ministre de la propagande, on imagine ce qui nous attend.

Nous habitons tous à Vitrolles, on est le 7 février 1997, lendemain d’élection municipale. Il ne fait pas beau.

Gilles, dans les Pyrénées, le 7 février.



dimanche 11 janvier 2009

Bouffon



Je n’avais pas mis en ligne l’édito de décembre depuis plus de 4 heures qu’un ami croisé par hasard, un bon ami que je ne peux suspecter d’aucune pensée défavorable à mon endroit, me dit, l’air un peu gêné et comme s’il hésitait à me faire de la peine : « Tu sais, Gilles, cette façon d’écrire, cette sorte d’humour, finalement, ça ne fait rien avancer. »

J’y ai souvent repensé depuis, mais je dois avouer qu’au moment où il m’a dit cela, je savais déjà qu’il avait raison. Ces gesticulations écrites peuvent être drôles, coléreuses, profondes ou anecdotiques, elles ne font rien avancer du tout.

Le théâtre d’ailleurs, à mon sens, ne fait rien avancer du tout, seulement le simple fait qu’il existe empêche que ça recule tout-à-fait.

Je me souviens qu’il y a eu en moi il y a longtemps un débat difficile, âpre, pour savoir si j’allais continuer à enseigner (à l’époque, en 1985, j’étais prof dans un LEP) ou si je deviendrais acteur, et je me souviens aussi d’avoir été tenté, à cette même époque, par l’action politique.

Ce qui fait que j’ai renoncé à devenir enseignant ou élu, je n’en parlerai pas ici, c’est mon affaire, mais ce dont j’ai le souvenir précis, c’est qu’il ne s’agissait pas d’une question d’échec ou de réussite, je ne me disais pas que je ferais un meilleur acteur que professeur, d'ailleurs, je me plaisais en enseignant et puis, je parlais bien, j’aurais pu faire un bon orateur politique et le pouvoir ne m’effrayait pas. Non, il s’agissait vraiment d’une question de place, il s’agissait, comme dit Socrate, de « devenir ce qu’on est ».

Et je me souviens aussi que pendant toute cette réflexion que j’ai eu, j’ai tout de suite imaginé qu’en choisissant, et presque contre moi, le théâtre, je renonçais à faire avancer les choses.

D’ailleurs, c’est, malgré le plaisir que j’ai à vivre depuis plus de 20 ans cette aventure, une sorte de blessure qui n’est pas fermée, et il y a plus de matins qu’on croit où, en colère contre le théâtre, je me dis que je devrais aller faire quelque chose qui a vraiment prise sur l’évolution du monde. (Et je reconnais ce désir chez beaucoup de mes camarades qui un jour partent dans un endroit, un pays, un hôpital, un parti, où leur utilité est tangible).

Pour ce qui est d’écrire, et surtout d’écrire ces petits billets qui se succèdent avec une ironie tragique et grandissante depuis novembre 2004, je sais bien qu’ils n’avancent à rien, mais tel n’est pas leur but. Ils ne sont pas une contribution à une réflexion commune, ils sont juste une façon de se tenir la main, d’échapper à la solitude, l’antique rôle du bouffon.

Comme le définit mon maître en clown, « le clown est celui dont le monde se rit, le bouffon est celui qui se rit du monde », et j’ai la sensation qu’autant comme garçon de théâtre, je suis dans cette solitude acceptée du clown, autant, lorsque j’écris, l’ironie est une autre façon de demander « est-ce que vous êtes là ? », parce que pour se moquer, on a toujours à la fin besoin de camarades.

Reste, et je le déplore, que ce n’est jamais un bouffon qui a fait vaciller un trône ; reste, et j’en conviens, que la dérision ou la raillerie ne sont qu’un premier temps très incomplet de la pensée, et qu’il va falloir, si on veut que ça avance, se retrousser les manches.

Gilles, le 11 janvier, à Bourgoin-Jallieu, par un froid sec et vif.

lundi 15 décembre 2008

Les portes du pénitencier

Ça y est. Après des mois de doute et d’inquiétude, je crois avoir compris ce qui allait mettre définitivement la compagnie à l’abri du danger. Comme un idiot, j’avais d’abord été effrayé par l’air du temps, les nouvelles options prises par les municipalités fraîchement élues, le mépris répandu pour tout ce qui avait de près ou de loin trait à la culture, les coupes budgétaires, l’abattement coléreux ou résigné des directeurs de théâtre, les décisions arbitraires, les projets fumeux… Oui, je l’avoue, j’avais eu peur de tout cela, sans voir qu’il s’agissait en fait d’une formidable occasion de tout changer. Et me voilà donc en pleine autocritique, me demandant comment je n’avais pas pu voir les desseins merveilleux de notre grand architecte.

Maintenant, guéri de mes doutes et de ma suspicion, je vois tout, et l’avenir radieux qui nous attend, à nous, compagnies de théâtre. Voilà le raisonnement : comme il n’y aura bientôt plus de places dans les saisons culturelles, et d’ailleurs, plus de saisons culturelles du tout, il faut changer de cœur de cible. Recentrons nous sur les scolaires, c’est bien, ça, les scolaires, il y en aura toujours. Aye ! J’entends les objections des sceptiques (je ne leur en veux pas, j’étais comme ça avant ma révélation): l’éducation nationale n’a plus d’argent, c’est la fin de l’éducation artistique, pas de débouché scolaire. Quelle naïveté ! Et vous en faites quoi, des nouvelles lois sur la délinquance des mineurs ? Si on les met en prison dès 12 ans, le tour est joué, on ira faire des scolaires en prison. Et là d’une pierre deux coups, on assouvit ce vieux rêve d’être un artiste utile et militant, et on forme dès l’enfance un public dont il y a fort à parier qu’il nous sera fidèle, puisqu’on sait qu’il n’y a rien de plus criminogène que la prison et donc qu’après un peu d’enfermement vers 12 ans, ils y retourneront à 16, à 18, et régulièrement tout au long de leur vie.

Et dire que je m’inquiétais…

Gilles, 15 décembre, à Carnoules, dans le Var, sous des trombes d’eau.


mercredi 15 octobre 2008

L'amour du risque

Mais de quoi voulez-vous qu’on parle ? Commencer l’année par avaler une couleuvre aussi grosse que le serpent monétaire, il faut avouer qu’il y a mieux pour digérer paisiblement. Il y a des retournements de veste qui font sacrément du vent et des indignations qui font rigoler doucement.

Mais ce qui me fait le plus de peine, et là où je m’en veux, c’est de m’être jusque là si naïvement trompé. Moi qui, à chercher patiemment le sens de mon métier, en avait conclu qu’il était un des derniers lieux où pouvaient s’exercer la liberté et le risque, j’aurais mieux fait de me lancer dans la finance.

Car ce qui me frappe dans ce qui arrive aujourd’hui, c’est que dans les 20 années où les pouvoirs publics ont lâché la bride à ceux qui faisaient profession d’argent, les mêmes pouvoirs publics ont raccourci drastiquement les rênes de ceux qui faisaient profession artistique.

Pendant qu’aux marchands, aux banquiers, aux chefs d’entreprise, on disait « pauvres de vous, vous êtes asphyxiés par trop de règles, on vous empêche, on vous contraint », aux artistes on prescrivait exactement l’inverse, essayant par tout les moyens de nous mettre aux ordres.

Cette étrangeté trouvant évidemment son accomplissement depuis l’irrésistible ascension de qui on sait et l’élection triomphale qui a suivi.

Depuis 2 ans, les mêmes élus qui portaient au nue la libre entreprise et la concurrence non faussée, ces mêmes élus, de la ministre qui convoque un directeur de théâtre parce qu’un éditorial ne lui a pas plu, au maire d’une petite ville qui renvoie une compagnie parce que ses créations ne lui plaisent pas, essayaient par tous les moyens d’encadrer, de ficeler, de contraindre la création.

Dans le même ordre d’idée, notre chef de l’état, qui enjoignaient avec ferveur aux entrepreneurs de prendre des risques, nous écrivait à nous d’arrêter d’en prendre et de songer plutôt à utiliser notre temps à répondre aux attentes du public et à remplir des salles.

Troublant paradoxe !

Au reste, tout se résume à un malentendu. Quand par risque, certains entendent le courage ou le doute, d’autres entendent l’aveuglement et le vice. Pour ce qui est de la liberté, alors que mon logiciel de traitement de texte (reflet d’une pensée qui se présente comme universelle et moderne) m’en propose comme synonyme pouvoir et impunité , mon vieux dictionnaire quant à lui cite Montesquieu : La liberté, ce bien qui fait jouir des autres biens, cite Joubert : Liberté ! Liberté ! En toutes choses justice, et ce sera assez de liberté, et cite Rousseau qui semble avoir écrit ces lignes avant-hier :

Les peuples, une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloignent d'autant plus de la liberté, que, prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions (je lis « leurs élections » puisque notre président faisait passer son élection pour une petite révolution ) les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes.

Gilles, à Tours, le 15 octobre.


lundi 16 juin 2008

Lettre ouverte aux spectateurs



Vous ne nous croyez jamais !

Lorsqu’on vous dit à la fin d’un spectacle — « heureusement que vous étiez là ! », lorsqu’on vous dit C’est grâce à vous, vous balayez cette idée d’un air gêné, vous croyez qu’on dit ça pour vous faire plaisir, ou par convenance, ou par fausse modestie.

Vous répondez — «Quand même, on était assis ! Vous, vous donnez ! Nous, on reçoit.»

C’est vrai, je m’en souviens, lorsqu’avec mes camarades on jouait dans la nuit des théâtres, on n’avait pas une conscience aiguë de vous. Dès fois, on se disait bon public, des fois public difficile, mais bon, ça n’allait pas plus loin. On se demandait plutôt si on avait bien joué ou non. C’est cela qui nous intéressait. Et lorsqu’on disait merci, c’était un peu par politesse.

C’était vrai, mais ça ne l’est plus. Et pas parce qu’on a vieilli, mûri, ou découvert quelque chose, mais parce que les spectacles d’Attention Fragile (et cette compagnie même) se sont inventés justement pour témoigner de ça, qu’un spectacle se fait autant par les spectateurs que les acteurs, et que l’inégalité de la lumière, qui met les uns dans l’ombre et les autres dans le jour, n’y change rien.

Et cette sorte d’impuissance à vous dire que vous êtes pour le spectacle aussi importants que nous, votre incrédulité, ou ce sentiment que vous avez qu’on vous a dit ça par gentillesse est suffisamment douloureux pour que je n’aie pas envie de vous laisser partir en vacances avec cette idée là.

«Quand même, on était assis ! Vous, vous donnez ! Nous, on reçoit.»

Et puis !

Est-ce que vous diriez, parce que dans l’amour, la fille était dessous, que c’est l’homme qui a fait l’enfant plus qu’elle ?

Ah !

Et bien, ici, c’est exactement la même chose ! Vous êtes le ventre du spectacle. Vous êtes le ventre noir qu’on ensemence et en qui la représentation pousse et naît.

Peut-être qu’on donne, et que vous recevez… oui, peut-être ! Mais la grande leçon est là : il n’y a pas de hiérarchie entre le fait de donner et celui de recevoir.

Vous faites partie de l’équipe. Et je peux vous le dire, nous à 25 et vous à pas loin de 19600, on a bien travaillé cette saison.

Et vous et nous, on a bien mérité de se reposer.

Bonne vacances ! Qu’on soit tous en forme en septembre.

Gilles, à Grasse, le 16 juin

dimanche 11 mai 2008

à propos d'une réflexion de deux vieilles dames



C’était au mois de décembre, à la Friche, pendant une représentation de Fournaise. Deux femmes qu’on ne pouvait pas suspecter de vulgarité, bien mises de leur personne et d’un âge déjà respectable étaient assises juste devant moi. Elles ne disaient rien, ne faisaient aucun commentaire, et je n’arrivais pas à savoir si le spectacle leur plaisait ou non, mais, au moment où les garçons quasi torse nus installent la bascule au milieu de la piste, l’une d’elle chuchota à l’autre : — « Quand on voit ce qui existe et quand on voit ce qu’on se tape ! »

C’était un chuchotement, mais c’était un cri.

Avouons-le, cet élan un peu trivial, certes, mais si inattendu, nous a fait bien rire.

Seulement, je me suis surpris ces dernier temps, en de nombreuses occasions moins légères, à pousser moi aussi ce même cri du cœur, et à n’en pas rire du tout.

Je l’ai poussé très exactement à chaque décision, à chaque proposition, à chaque suggestion, à chaque affirmation, à chaque démonstration de l’homme qui depuis un an préside à nos destinées.

Quelque soit la loi qui se vote, quelle que soit la loi qui se prépare, que la déclaration soit nationale ou internationale, c’est à chaque fois la même consternation : — « Quand on voit ce qui existe et quand on voit ce qu’on se tape ! »

Mais je ne ferais pas part de mes exclamations ici,me joignant ainsi la meute de ceux qui après l’avoir porté au pouvoir, le dénigrent brutalement, pour d’ailleurs les mêmes mauvaises raisons : « votons pour lui, il a promis de faire quelque chose pour moi » / « je ne l’aime plus, il ne fait rien pour moi » (oui, décidément, ce pour moi ne promet rien de bon dans la république), mais je ne ferais pas part, donc, de mes exclamations ici, si dans cette exubérance de mesures ridicules ou déshonorantes, il n’y en avait pas un certain nombre qui reçoivent l’assentiment de tous tout en étant, elles, véritablement dangereuses.

Ainsi, une fois de plus, on nous ressort la même critique de l’enseignement, en promettant de recentrer l’apprentissage sur les fondamentaux, lire, écrire, compter. Il faut l’avouer, cette affirmation n’est pas propriété des gouvernements de droite, de tous bords, ils y ont goûté. Pensez donc, un tel discours fait plaisir à tout le monde, c’est l’autre façon de dire c’était mieux avant. C’est la meilleure façon de se mettre dans le camp de ceux qui ont pleuré devant Les Choristes. Mais les gouvernements précédents, s’ils on utilisé l’argument, se sont borné à des effets d’annonce.

Là, c’est autre chose, au nom une fois encore de principe d’un autre âge, on va faire disparaître de l’école les enseignements artistiques, ceux des langues inutiles, pour réduire les programmes éducatif à un manuel de survie : lire, écrire, compter. Qu’un gouvernement comme le nôtre ait intérêt à ce que les gens manquent d’imagination, c’est très compréhensible, mais le plus désespérant, c’est le consentement général à ces projets.

On peut élire quelqu’un pour de mauvaises raisons, on peut le honnir aussi pour de mauvaises raisons. Pour ma part, je n’arrive pas à me réjouir du désamour dont jouit notre président si ceux qui le conspuent aujourd’hui sont bien contents que leurs enfants ne perdent plus leur temps à faire du dessin ou de la musique à l’école, mais apprennent à écrire bien droit, du moment que l’essence ou les fruits et légumes n’augmentent pas.

Gilles, à Auch, le 9 mai 2008.


mardi 8 avril 2008

Défense de l’inutile



Pour le moment, on s’accroche. On sait confusément qu’on a perdu la guerre, mais on s’accroche à des positions, à des bouts de subventions, à quelques acquis.

On se téléphone. — Et toi ? — Moi, j’ai perdu un 80000 euros de subvention cette année, dans mon théâtre. 80000 euros, un bout de la banquise qui se détache ! — Toi, de ton côté ? — De mon côté, je n’ai plus d’endroit pour créer… Et toi ? —Moi, je m’arrête.

C’est une débâcle, finalement.

Naïvement, on avait cru le combat gagné, que depuis tout ce temps, la culture artistique avait droit de cité. C’était un leurre, un château de cartes. Il aura suffit de quelques mesures pour ébranler l’édifice. Quelques pichenettes encore, il en restera des ruines.

Je ne sais pas trop quoi penser de tout ça. C’est pareil à chaque défaite. Qui est responsable, quelle erreur, qu’est-ce qu’on a pas vu, qu’est ce qu’on a pas fait ? Lorsque je me dis l’avenir m’inquiète, est-ce bien de l’avenir que je m’inquiète ou du mien ?

Est-ce l’art ou le confort qui va me manquer ?

Nos résistances en tout cas sont pathétiques ! On ne se laissera pas faire, il est hors de question… Pourtant, ce sont des personnages qui nous font rire dans les films ou dans les spectacles, ceux qui montent sur leurs grands chevaux, qui trépignent en fulminant : — Ça ne se passera pas comme ça !

On fait pareil cependant.

On cherche des moyens de pression, qui ne le ferait pas. On rappelle à leurs devoirs les politiques et les contribuables : vous devez nous aider, ce que nous faisons est important. Comme le devoir n’y suffit pas, on leur rappelle leur intérêt, on use de leurs arguments : le spectacle vivant est utile, regardez dans cette cité, il tisse le lien social, regardez ce festival, il fait vivre les commerçants… Des argument imparables, des bâtons pour se faire battre, quelques minutes de gagnées…

On se dit qu’en ces temps où l’impératif de résultat règne en maître, si on arrive à prouver notre utilité, on sera sauvé.

Je ne peux pas faire ça.

Je n’ai aucun argument pour persuader mes compatriotes que je leur suis utile, assez en tout cas pour qu’ils continuent à m’aider. D’une part, parce que ce serait être juge et partie, mais surtout, parce que j’ai la conviction, solidement ancrée en moi, d’être inutile.

Parce que c’est cette certitude qui me fait tenir.

Et oui, lorsqu’on oblige autour de nous toute action à avoir une utilité, un intérêt, une efficacité, un profit, un bénéfice, du rendement, un résultat, je suis heureux, moi, de ne servir à rien.

Je me demande même si, on ne fait pas beaucoup de bruit pour rien en voulant autant parler dans nos créations des choses qui nous entourent, des exactions du monde… Encore une façon d’essayer d’être utile, dénoncer, accuser, montrer… Quoi que raconte le théâtre, qu’il mette en jeu Sangatte, Abou Ghraïb ou les acrobaties d’Arlequin, le seul sens politique du théâtre est la défense de l’inutile. La défense de l’inutile comme de quelque chose d’essentiel.

Inutile et essentiel.

C’est d’ailleurs l’étonnement inépuisable des gens : — Pourquoi vous faites ça ? — Pour rien, parce que ça nous plaît ! Et cela les bouscule plus que ce qu’ils viennent de voir sur scène.

Faites donc de moi ce que vous voudrez, je ne vous dirai pas que vous ne pouvez pas vous passer de moi, qu’avec nos spectacles, votre vie sera plus belle, que notre parole doit résonner…

Je dirai beaucoup mieux que ça : le plaisir et la liberté sont mes seules raisons nécessaires

Gilles, à Latoue, près de Saint-Gaudens, le 7 avril.

jeudi 14 février 2008

La longueur de la corde



Je suppose qu’à l’heure où j’écris ces lignes, dans des laboratoires, des généticiens travaillent à ce que nos enfants, dans un futur plus ou moins proche, naissent sans défauts ni maladies. Ils rêvent de manipulations qui enlèveraient à l’humanité ses imperfections, ses difformités… Peut-être même, si effrayants soient leurs projets, font-ils ce rêve avec candeur !

Heureusement, pendant que ces savants sont occupés à leurs éprouvettes, d’autres hommes, d’autres femmes font l’amour sans rêver que leur progéniture naisse parfaite, mais en espérant seulement qu’elle vive la plus heureuse possible. Non qu’ils soient inconscients, disons qu’ils acceptent leur inquiétude.

Où veut-il en venir, vous demandez-vous ?

Lorsqu’on crée un spectacle, on a évidemment le désir qu’il soit réussi. Mais de là à faire disparaître entièrement le risque de ses défauts, il y a un grand pas. Pourtant, pour avoir vu ces derniers temps, pas mal de spectacles, et notamment des spectacles de cirque, (Fournaise oblige), j’ai eu souvent l’impression que la création s’y dénaturait, car toute idée, toute image, tout moment n’y existait qu’à la mesure de son efficacité.

Comment parler de création, comment parler de recherche, si je pars du principe que quoi que je vais trouver, que quoi que je vais faire naître, cela devra être efficace ?

La liberté, comme dit l’autre, c’est tout ce que permet de faire la longueur de la corde. Et bien, il me semble qu’en partant de tels principes, et pire que des principes, en partant de ces obligations de résultat, la corde en question est sacrément courte.

Après je vois des spectacles, somme toute très agréables, mais en les regardant de plus près, j’y perçois des embryons de recherche avortés, et tout cela est simple à comprendre, c’est que si elles étaient menées à leur terme, ces pistes prendraient des chemins singuliers qui perdraient évidemment en efficacité et en consensualité. Au lieu de cela, d’un spectacle à l’autre, les mêmes scènes burlesques, ou rigolotes, les mêmes moments émouvants-mais-quand-même-rythmés, les mêmes musiques, les même petits personnages stéréotypés (on se dit, il est fort et en plus, il est drôle), les mêmes résumés de relations humaines… des instants clonés.

Tout cela, me direz-vous, manque de déontologie, pire, fait preuve d'arrogance. Tant pis si on le croit. Ce n’est pourtant pas tant une attaque qu’une inquiétude, presque un désarroi devant le piège qui se tend.

Car cette démarche, à court terme, porte ces fruits. Les spectateurs sont contents. Mais j’ai bien peur que si, comme tout semble nous y inciter, on confond un peu trop longtemps la création avec un produit de consommation (fût-ce de qualité supérieure), si on oublie ce pourquoi on existe encore, ce pourquoi en est encore là, alors que tout nous invite à disparaître, si on oublie les tâtonnements, les tremblements, les hésitations, les impasses, les regards perdus, les bras ballants, les petits cris… oui, j’ai bien peur que si, pressés de toute part de baisser la garde, nous raccourcissons nous même dramatiquement la corde, personne ne vienne plus voir bientôt sur une piste ou une scène des spectacles et des artistes étranglés.



mardi 8 janvier 2008

C'est la vie

J’ai fait la connaissance des Cartoun Sardines en 1994, à Avignon. À l’époque, leur nom s’écrivait avec deux O.

(Objectivement, je les avais croisé pour la première fois en 1992, toujours au festival d’Avignon. On était voisins de loge, quand ils sortaient de scène, je me préparais. Mais même si j’avais senti dès ce premier moment une fraternité timide, nous nous étions seulement croisés.)

1994 était pour moi et mes compagnons de troupe une année formidable. Le festival nous souriait.


Au mois de Juillet dans la Cité des Papes, on est toujours très pressé. On se croise, on s’embrasse vite. - Comment va tu depuis l’an dernier ? - Ça marche, vous avez du monde ? - Et vous, les programmateurs aiment ? - Je te laisse, je vais au jardin, il y a une rencontre… Pas idéal pour faire connaissance.

Seulement, je ne sais plus pourquoi, tous les jours vers 13 heures, je passais dans la rue Guillaume Puy, devant l’espace des Cartoon, à l’heure où le portail était encore fermé.

Et ce jour-là, il y avait un petit mot sur la porte.

Les mots exacts, je ne m’en souviens plus, je me souviens que ça disait en substance : Notre spectacle « C’est la Vie » ne ressemble pas à ce que nous rêvions de faire, alors nous ne le jouons plus, à la place, on jouera le « Malade Imaginé ». C’est la Vie.

C’est en lisant ce petit mot que j’ai fait leur connaissance.

D’abord envieux de cette honnêteté culottée (parce que, vous pouvez me croire, il faut être courageux pour faire cet aveu en plein milieu d’Avignon), ensuite attendri… J’ai continué mon chemin en me disant tout bas : maximum respect.

En même temps, ça semblait être une évidence, qu’un spectacle dans lequel ils ne trouvaient pas assez de plaisir, il fallait l’arrêter. Mais je n’étais pas sûr que, s’il m’était arrivé la même chose, je n’aurais pas, plutôt que d’avouer simplement les choses, simulé une jambe cassée. Après avoir lu ce petit mot, je n’ai plus fait mon métier comme avant



Lorsque des amis se séparent, ce n’est jamais très gai. On ne sait pas quoi dire, on ne sait pas quoi leur dire. On ne sait pas quoi penser, on s’interdit même de penser quelque chose qui pourrait faire pencher la balance. On se doute qu’il y a des envies, des joies, des tristesses, des torts, des rancoeurs, des envies d’ailleurs et des envies d’autres choses, d'autre visages, des espérances et des regrets, que tout cela est mélangé. Bien sûr on ne peut pas, on ne veut pas, on n’a pas le droit de peser le pour et le contre. On ne sait même pas si on a le droit d’en parler. Mais voilà, on a des amis qui se séparent…

Je suppose que comme tout ceux qui ont vu Mohican Dance, Le Malade imaginé, la Puce à l’oreille, j’espérais que vous finiriez votre vie côte à côte, mais puisque vous vous séparez, je voudrais te dire, à toi Patrick, qui poursuis autrement le chemin de Cartoun Sardines, je voudrais te dire à toi, Philippe qui crée ton Agence de Voyages Imaginaires, vous dire à toutes et tous, Jean-Yves, Claude, Pierre, Valérie, Axelle et Dominique, Laurence, André, Stéphane et Vincent et encore Pierre et encore Laurence… Bref, vous dire à vous tous qui avez donné vie à cette aventure, MERCI, BONNES PROCHAINES ANNEES ! Gilles, à Marseille, 7 janvier 2008.

samedi 17 novembre 2007

Un dernier verre avant la guerre

Ce n’était pas gagné. Le 15 novembre arrivait à grands pas et à nouveau, l’hypothèse d’un édito primeur s’avérait de plus en plus improbable. Rien à écrire qu’on ne sait déjà. Ou plutôt, les choses que me donnent envie d’écrire sont des histoires de boutique, ou des spectacles en gestation, ce n’est pas l’endroit.

Et puis bingo ! Un concours de circonstances, deux événements apparemment étrangers l’un à l’autre, et un peu d’inspiration renaît.

Quand je dis 2 événements, c’est à la fois démesuré et empreint de vanité. Disons que je lisais un livre tout en écoutant les informations. Honte à moi d’ailleurs, d’ainsi mélanger les genres.

Donc imaginez la scène. 19H15, je lis un livre de Denis Lehane sur fond sonore de nouvelles, je ne les écoute pas et d’un coup, j’entends malgré moi. Ce que j’entends me fait grincer des dents, assez pour me faire fermer le livre, et je tombe sur son titre auquel je n’avais pas vraiment fait attention. Mince alors !

Le titre ? Un dernier verre avant la guerre.

La nouvelle ? Le Conseil Constitutionnel a validé le recours aux tests ADN pour des candidats au regroupement familial prévu dans la loi Hortefeux sur l'immigration.

Vous voyez le rapport ? Moi, ça m’a frappé.

Je ne sais pas s’il entrait dans les attributions du Conseil Constitutionnel de valider ou d’invalider cette mesure, je suppose même qu’ils l’ont fait à regret, ne voyant pas dans les termes même de la loi, assez de contradiction avec la constitution, je ne sais pas, et d’ailleurs, assez étrangement, ce n’est pas ce qui me préoccupe.

Non, ce qui m’obnubile, c’est ce recours dérisoire et désespéré aux murailles. Entre l’Afrique et l’Europe, des murailles. Entre le Mexique et les USA, une muraille. Entre Berlin-Ouest et Berlin-Est, une muraille. Entre Israël et la Palestine, une muraille. Entre la Chine et les tribus nomades, une grande muraille. Entre Troie et les Grecs, une muraille…

Des murs, des barbelés, des poste-frontière, des remparts, des digues, des rondes de nuit, des chiens, des test ADN…

Pourtant nous connaissons le sort réservé à toutes ces barrières.

Pas de sièges qui ne soit venu à bout de la ville la plus fortifiée, pas de clôture qu’on n’enjambe.

Rien n’y fait. On s’enferme encore. Il y aurait sans doute une manière de penser autrement seulement il y faudrait un autre courage.

Que se passe-t-il à l’extérieur de notre citadelle ? Se passe-t-il quoi que ce soit si ça ne peut pas rentrer ? Ce qui remue dans nos douves, est-ce vraiment quelque chose si on n’en est pas éclaboussé ?



La vie continue à l’intérieur de la forteresse, on y fait du théâtre et des enfants. Le matin, on prépare des crêpes. On y aime et on y pleure, on s’y caresse, on s’y ment, on s’y enterre les uns les autres, on s’y sourit. On s’y ennuie et on s’y passionne. C’est la journée. Vers 6 heures on se retrouve pour boire un verre. Un dernier verre avant la guerre.

Gilles, Marseille, 15 novembre.