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mercredi 9 mars 2005

Territoires. Avril 2005

C'est embêtant, lorsqu'on s'installe à un endroit, la première chose qu'on fait, c'est de gêner des gens.


Que se soit sur un parking, sur un champ, une place, ou, l'hiver, dans une halle ou un gymnase… des gens qui étaient là, qui se garaient, qui faisaient leur créneaux tranquillement, qui venaient s'asseoir sur un banc, qui empruntaient le chemin les bras chargés de courses, qui jouaient tranquillement à la balle, qui s’entraînaient dur… Tous ces gens, en deux mots, sont obligés de changer leurs habitudes.

On dira que ce n’est pas si difficile, que si on écoutait tout le monde on ne ferait rien, que les lieux publics sont publics, justement, et que ceux qui en usent n’en sont pas propriétaires.

C’est vrai mais pourtant, lorsqu'on s'installe à un endroit, la première chose qu'on fait, c'est de gêner des gens. C'est embêtant !

Le théâtre a des endroits faits exprès pour lui, alors, s’il s’expose au dehors, c’est toujours sur un territoire. Et un territoire, même officieux, se respecte obligatoirement. D’autant qu’on a rarement demandé leur avis à ceux qui un matin voient s’élever un chapiteau à leur porte. On les prévient, et on pense que ç’est suffisant.

Ce sentiment d’être un « envahisseur », je l’ai eu souvent cette année. Bien sûr, après, on s’est vite apprivoisés, nous et les gens qu’on déplaçait un petit temps. Mais il n’en reste pas moins qu’il y a un paradoxe à ouvrir un moment qu’on veut de plaisir par de la défiance et du dérangement.

D’autant que sous tout cela, il y a une pensée prétentieuse qui murmure : — « De quoi se plaignent les gens, pour une fois qu’il se passe quelque chose ! ». Comme si dans leur vie il ne se passait rien. Comme si d’être perdu parce qu’on doit se garer autre part, n’était pas en soi respectable. Moi, je me sens plutôt reconnaissant à toutes ces personnes au milieu de qui je me suis posé.

Quand on choisit un endroit, c’est toujours parce que c’est plat, calme, ou qu’on y enfonce facilement des pinces. Mais presque jamais on se demande comment entrer dans ce minuscule territoire. On demande une permission à ceux qui le possède, jamais à ceux qui en usent.

Ça devrait pourtant être notre premier souci, de nouer ces liens. Et peut-être si on s’imposait de travailler d’abord avec ceux chez qui on vient (pas les élus, non, les occupants d’un territoire) et même plus, si on choisissaient d’investir les lieux en fonction de géographies humaines, tout se passerait différemment.

Tourner. Mars 2005

C'est joli comme verbe. Tourner. Pourtant, à y bien regarder, une tournée, c'est plus fait de zig-zag que de cercles parfaits.

L'autre jour, j'entendais à la radio un pianiste, plutôt un grand pianiste, dire qu'il regrettait de ne pas tourner. Le journaliste lui disait : "Mais vous tournez partout", et lui, lui répondait : "Non, la tournée, c'est autre chose. C'est se poser chaque soir au bout du chemin qu'on a fait la journée, et où qu'on soit, sortir son instrument et jouer, pour ceux qui sont là."

Une claque ! J'avais oublié. A vendre les spectacles, on oublie.

Pourtant, Attention fragile fait partie du citi, centre international de théâtre i-ti-né-rant. Itinérant, quel spectacle ne l'est pas ? Itinérant, je l'étais autant quand je jouais dans des théâtres plutôt que sous un chapiteau. Ce sont des questions qui peuvent sembler de peu d'importance. Mais voilà, au moment de repartir en tournée, après trois mois de création nomade, je voudrais bien ne pas oublier le sens de cette itinérance calculée, dont le parcours se fabrique selon des lois divergentes, l'amitié, les envies, l'économies, la proximité kilométrique...

Rester des vagabonds. Ça, ça me semble important. Ne pas oublier qu'on se pose là où des gens ont bien voulu de nous. Et puis, même si c'est un peu paradoxal, je ne suis pas loin de penser qu'un des actes fondateurs du théâtre est le démontage. C'est un atout du chapiteau. Au matin qui suit la représentation, on voit qu'il n'est plus là. Et cette disparition crée le théâtre.

Oui. C'est au moins autant le départ des comédiens que leur arrivée qui rend le théâtre précieux.

Ce pincement de coeur. cette pensée : "Ils sont partis." Ou plutôt : "Eux, ils sont partis." Car nous jouons devant des gens qui restent.

Tiens ! ça me rappelle la fin de la vie rêvée, un de nos anciens spectacles. On y vendait des mensonges et Maïs offrait le dernier à un des spectateurs, mais c'était pour tous les spectateurs du monde. Elle disait :

"Voilà. Vous allez partir avec nous. Vous n’y pouvez rien. Vous allez partir avec nous. Vous allez peut-être tout faire pour vous en empêcher, mais ça ne marchera pas. Tout-à-l’heure, quand le spectacle finira, vous rentrerez chez vous... Vous essaierez de vous laver les mains, le visage. Mais ça ne suffira pas. Vous n’arriverez pas non plus à dormir et vous continuerez demain de penser à nous. Vous vous raisonnerez, il y a des tas de bonnes raisons pour ne pas nous croire, mais vous croirez quand même à tous ce que nous avons dit. Et... Peut-être dès demain, peut-être plus tard, je ne peux pas vous dire, et puis ça n’a pas beaucoup d’importance, vous nous rejoindrez. En nous retrouvant vous aurez la fringale, une faim très ancienne, très forte et si vous vous jetez sur un pot de miel, on vous appellera Miel, et si vous tombez plutôt sur un baba au rhum ou sur un pain au chocolat, on vous appellera Rhum ou Chocolat. Et on sera un de plus. Et de vous imaginer avec nous, je suis contente déjà. Merci à tout le monde. Au revoir."



Gilles, Mayenne, 17 mars.