J’ai mes faiblesses. J’écoute Diam’s en cachette. Enfin, en cachette… Je ne m’en cache pas vraiment, mais à voir la tête déconcertée des collègues à qui j’avoue ce vice, je devrais.

Que voulez-vous, j’ai une tendresse pour la poésie et les colères de cette génération dépossédée, née au milieu des décombres de nos illusions perdues. J’éprouve même beaucoup d’envie pour l'écriture parfois virtuose, parfois maladroite de cette jeune fille, et dont Ferré aurait été fier d’avoir signé quelques vers (si si ! j’insiste).

Et je redescendais de Lille l’autre jour quand, passant justement par le 91, j’entendais la petite Diam’s, la fille de l’Essonne, chanter ce qui suit :

Ma France à moi, c’est pas la leur, celle qui vote extrême / celle qui bannit les jeunes, anti rap sur la FM /celle qui s’croit au Texas, celle qui a peur de nos bandes /celle qui vénère Sarko, intolérante et gênante /celle qui regarde Julie Lescaut et regrette le temps des Choristes /qui laisse crever ses pauvres et met ses propres parents à l’hospice /Non, ma France à moi c’est pas la leur qui fête le beaujolais /et qui prétend s’être fait baiser par l’arriver des immigrés /celle qui pense que la police a toujours bien fait son travail /Celle qui s’gratte les couilles à table en écoutant Laurent Gerra…

J’en conviens, ce n’est sans doute pas la citation idéale pour convaincre les réfractaires des charmes de la poésie de la rappeuse, mais je restais frappé par cet anathème aussi franchement avoué, et tout en conduisant je mettais la pause pour y penser un peu tranquillement dans ma nuit francilienne.

Et à la réflexion, je me trouvais soulagé, presque envieux une fois de plus, par cet aveu d’intolérance, par la revendication d’une fracture, dans des temps qui appellent si souvent au consensus.

j’en arrivais même à la conclusion que je pourrais signer, pas forcément exactement les mêmes griefs (je ne jette pas l’anathème sur les buveurs de beaujolais, et notez que si on lit bien, ce sont ceux qui fêtent le beaujolais en criant «Au moins ça que les bougnoules auront pas !» qui énervent Diam’s), mais le principe de cette intransigeance.

Cela m’intéresse d’autant plus que ces valeurs de partage, d’ouverture, d’acceptation, brouillent parfois notre métier, anesthésié par une notion qui en est à la fois son honneur et son trouble, le "théâtre populaire". Une notion, je devrais dire La Notion, notre raison nécessaire depuis Vilar que, peu ou prou, tout le monde revendique avec des pratiques si contradictoires qu’on y perd son latin, sa cour et son jardin.

Je suppose qu’il est plus facile quand on vent 100 000 disques d’assumer d’être un chanteur populaire tout en excluant une partie d’auditeurs potentiels. Le théâtre est tellement plus confidentiel qu’il est risqué de dire "pas ceux-là". Ajoutons la peur aussi d'être ou de passer pour des gens de culture élitistes, le désir sincère d’aller vers l’autre, de ne pas faire du théâtre une histoire d’officionados, pourtant…

En 1996, j’étais en résidence à Vitrolles quand Mégret est passé et j’ai vu le regard des triomphateurs… Croyez-moi, je n’avais pas envie de les voir le lendemain au spectacle. J’étais même effrayé à l’idée que nos spectacles puissent leur plaire.

Et quand par exemple je fais mes courses, ou quand je suis dans ma voiture, il y a beaucoup de gens que je croise avec lesquels je n’ai pas spécialement envie de lier connaissance, fut-ce au travers d’un spectacle.

Ma maison est fragile et propre, on n’y rentre pas avec des bottes ou l’esprit gras, ça y laisserait des traces.

Ceux qui ne me connaissent pas peuvent prendre peur à ce qu’il verront comme une exclusion, un élitisme douteux et prétentieux, mais ceux qui nous pratiquent un peu, nous et nos spectacles, savent, j’espère, que cette intolérance revendiquée aujourd’hui, et non comme une règle ou une loi, mais plutôt comme une intuition, n’est pas défaut de générosité, mais principe d’exigence.

Exigence dans la relation, dans l’ouverture, et aussi confiance dans cette sorte de « contrat de rencontre » qui nous obligent les uns et les autres à suivre notre pente en la remontant.

Ce que nous créons est visible par tous, mais pas sans conditions. Les efforts que nous faisons pour rencontrer les autres ne sont pas des redditions.

Et si je requiers cet équilibre dans les relations et les intelligences, c’est pour ne pas me coucher devant le public comme un amant battu, mais pour mener avec lui plutôt un chemin d’amitié, avec ce qu’il porte de trésors et dont un amour aveugle est la plupart du temps dépourvu, la liberté, la réciprocité, et par la même occasion, le respect d’autrui et de soi-même.

Pardon d’avoir été un peu long.

Gilles, à Redon, 5 mars 2006.