Mon professeur de musique, en 6ème, s’appelait Di Rosa. C’était un ancien parachutiste (ou ancien légionnaire, je ne sais plus) comme on en trouvait beaucoup de reconvertis dans les années 70, qui nous faisait chanter en mesure. Et la première chanson qu’il nous apprit (je me rappelle qu’un peu poète, il nous obligeait à écrire les majuscules de chaque début de vers au feutre rose, touchante délicatesse), la première chanson qu’il nous apprit, donc était la chanson du conscrit de 1810 dont le refrain répétait :

Faut quitter le Languedô, le Languedô, le Languedô, avec mon sac sur le dos.

Je me suis surpris à fredonner la chanson l’autre jour, que j’avais oubliée depuis ma classe de 6ème, il y a 31 ans. Je n’ai pas fait tout de suite le rapprochement, mais je me suis aperçu que la ritournelle m’était revenue en entendant parler des dernières déclarations de Georges Frêche. Ce ne sont d’ailleurs pas tant les propos racistes, imbéciles, populeux (mais c’est faire injure au peuple que d’utiliser l’adjectif, c’est en tout cas réduire le peuple à sa frange obscène) du président de la région Languedoc-Roussillon qui m’ont terrifié, que l’attentisme prudent de ses amis et ennemis politiques. Comme si il n’y avait plus même devant l’évidence scandaleuse de ces déclarations la possibilité d’expression d’un principe, seulement du pragmatisme. De la même façon qu’on envisageait il y a quelques temps d’amnistier les fraudeur les plus riches du fisc pour la raison pragmatique qu’ainsi ils rapatrieraient leurs capitaux en France, là, on attend, pour des raisons de bon sens pratique, de communication, de calculs, d’étouffer l’affaire, alors que le bon sens justement inviterait la république à renvoyer ce monsieur en correctionnelle.

Mauvais temps, donc pour les principes…

Mais passons… Décidément, je pense beaucoup à mon vieux professeur de musique en ce moment. Il faut dire que pour nous motiver, il avait fait sur son petit magnétophone 2 enregistrements qu’il nous faisait écouter souvent, obsessionnellement, en début de cours. C’était au Parc des Princes, les supporters français massacrant la Marseillaise et leurs homologues allemands entonnant parfaitement l’hymne de la RFA. À la fin de l’écoute comparée, il s’écriait d’une voix vibrante : « les Allemands, voilà un peuple qui chante bien ! » Et il vitupérait contre l’indolence latine. Brave Di Rosa !

C’est une tout autre musique qu’il aurait enregistrée ces jours-ci ! Mais c’est la même chanson. Comment peut-on tergiverser et ne pas fermer ce stade, et surtout, comment peut-on, amoureux du football, profiter du spectacle à côté d’une tribune où des nazillons saluent en tendant la main. Je me demande dans quelle léthargie on peut se plonger, à quel endroit de la conscience il faut faire une anesthésie locale, pour profiter du spectacle entre deux hurlement racistes ou xénophobes, accepter l’inacceptable comme un mal nécessaire, un dégât collatéral, et se dire qu’on ne va pas gâcher son plaisir à cause de ces émeutiers.

Il est pourtant facile de déchirer sa carte.

Pour ma part, j’ai de la chance, jamais des spectateurs ne se sont battus à la sortie du chapiteau parce que les Capulets avaient gagné, ni ceux qui penchent pour les Velrans ne se sont vengés sur les acteurs qui jouent les Longevernes. Et les jours où je joue moins bien, personne ne m’a lancé de canette. Douceur du monde civilisé ! Mais il y a fort à parier que si le spectacle devenait l’enjeu de luttes viriles, où si je me faisais siffler au moment de jouer Othello le Maure, quoique ne déordant pas de courage, je changerai illico de métier, pour la bonne et simple raison que mon plaisir en serait gâché. Il est vrai que j’ai moins à perdre financièrement.

Savoir déchirer sa carte, savoir quitter le Languedô…

Au fait, la famille de Di Rosa venait d’Amérique du Sud, et il nous chantait souvent (ce qui m’a détourné à vie des voix de ténor) le Chanteur de Mexico. Ça n’a qu’un rapport très lointain, mais au Brésil, maintenant, il y a des lignes du bus réservés aux femmes. C’est le moyen qu’on a trouvé pour éviter qu’elles se fassent peloter ou draguer. On a raison, on pourrait essayer d’apprendre aux hommes le respect des femmes, mais ça serait trop long, on a plus vite fait de les séparer.

J’ai de la chance, je peux encore jouer pour un public mixte…

En tous cas, aucune femme ne s’est encore plainte d’un voisin de gradin, malgré qu’on soit assez serré.

Pour en finir avec cette promenade énervée, et puisque nos députés sont en train d’étudier à l’assemblée un texte sur la délinquance des mineurs, laissez-moi citer une petite phrase d’un livre de 1946, qui me suit partout. Le livre s’appelle Graine de crapule, il est de Fernand Deligny, éducateur humble et lumineux, qui écrit (écoutez bien, rien n’a changé depuis 60 ans) : "Une nation qui tolère des quartiers de toudis, les égoûts à ciel ouvert, les classes surpeuplées, et qui ôse châtier les jeunes délinquants, me fait penser à cette vieille ivrignesse qui vomissait sur ses gosses à longueur de semaine et giflait le plus petit, par hasard, un dimanche, parce qu'il avait bavé sur son tablier."

Gilles, Lille, 25 novembre.