Je n’arrive plus à écrire. Pas un édito depuis le 9 mai. Je n’arrive ni à en parler, ni à parler d’autre chose. Tout me scandalise, tellement tout, il y faudrait une encyclopédie. Le mal court. Des fois il ressemble à un test ADN, des fois au maire d’Argenteuil qui achète pour sa ville du répulsif à SDF. Des fois il ressemble à une bombe sur Téhéran. Le mal court. Il a le visage d’un dictateur birman, le corps brûlé d’une étudiante, la voix parjure des politiques…

Certains matins je pense à autre chose, après je m’en veux. C’est comme après un chagrin d’amour, le premier jour où on n’a pas pensé à l’autre de toute la journée. Que la vie continue, c’est une petite honte.

Je me regarde et je me rends perplexe. Je ne sais pas trop quoi penser de moi-même. En attendant, je signe des pétitions. J’ai une boulimie de pétitions. Pour les calanques, contre les tests génétiques, pour Cesare Battisti et Marina Petrella. Mais ces pétitions ne me dédouanent pas, elles achèvent de signer ma défaite ou ma lâcheté.

Je me souviens l’an dernier avoir vu la création d’une vieille opérette. Elle n’avait jamais été jouée et pour cause, le jour de la création était prévu le 8 mai 1945. On connaissait les annulations pour cause de mobilisation générale mais là… Annulée pour cause d’armistice...

Pour Fournaise, je rêvais de ça. Un événement si beau qu’on aurait annulé la première. À la place, rien, le spectacle seulement… Et cette immobilisation générale qui prend à la gorge.

Je ne sais pas s’il faut prendre la création, cette naissance au sens propre inutile, pour une défaite ou un espoir, un miracle ou une lâcheté.

Je ne sais pas à quel moment exactement il faut s’arrêter de faire ce qu’on fait, si beau ou si important soit-il, pour s’occuper du monde. Je ne sais pas si nos voix, nos rêves, nos libertés exprimées sont importantes ou injurieuses.

En attendant, Fournaise est née et je sais encore me persuader qu’on a bien fait de la faire. Seulement, j’ai une impression étrange et encore confuse, une impression que depuis 22 ans que je fais ce métier, je ne pensais pas éprouver et qui m’étonne : c’est un certain contentement à voir le regard courroucé de quelques spectateurs, comme si le mécontentement de ces quelques là nous donnait raison plus que le plaisir de tous les autres.

Luxe encore, me direz-vous, on imagine que je ne dirais pas ça si le mécontentement était général, mais quand même, c’est une drôle d’impression, et comme un signe inquiétant des temps, que d’être heureux d’arriver à déplaire.

Gilles, 29 septembre.


PS : D'ailleurs, pour ajouter à la clarté des temps, voilà un peu de lecture. C'est une missive d'enseignants après une représentation de la guerre des boutons et c'est à la fois effrayant et risible..., elle est ici !.