Ce n’était pas gagné. Le 15 novembre arrivait à grands pas et à nouveau, l’hypothèse d’un édito primeur s’avérait de plus en plus improbable. Rien à écrire qu’on ne sait déjà. Ou plutôt, les choses que me donnent envie d’écrire sont des histoires de boutique, ou des spectacles en gestation, ce n’est pas l’endroit.

Et puis bingo ! Un concours de circonstances, deux événements apparemment étrangers l’un à l’autre, et un peu d’inspiration renaît.

Quand je dis 2 événements, c’est à la fois démesuré et empreint de vanité. Disons que je lisais un livre tout en écoutant les informations. Honte à moi d’ailleurs, d’ainsi mélanger les genres.

Donc imaginez la scène. 19H15, je lis un livre de Denis Lehane sur fond sonore de nouvelles, je ne les écoute pas et d’un coup, j’entends malgré moi. Ce que j’entends me fait grincer des dents, assez pour me faire fermer le livre, et je tombe sur son titre auquel je n’avais pas vraiment fait attention. Mince alors !

Le titre ? Un dernier verre avant la guerre.

La nouvelle ? Le Conseil Constitutionnel a validé le recours aux tests ADN pour des candidats au regroupement familial prévu dans la loi Hortefeux sur l'immigration.

Vous voyez le rapport ? Moi, ça m’a frappé.

Je ne sais pas s’il entrait dans les attributions du Conseil Constitutionnel de valider ou d’invalider cette mesure, je suppose même qu’ils l’ont fait à regret, ne voyant pas dans les termes même de la loi, assez de contradiction avec la constitution, je ne sais pas, et d’ailleurs, assez étrangement, ce n’est pas ce qui me préoccupe.

Non, ce qui m’obnubile, c’est ce recours dérisoire et désespéré aux murailles. Entre l’Afrique et l’Europe, des murailles. Entre le Mexique et les USA, une muraille. Entre Berlin-Ouest et Berlin-Est, une muraille. Entre Israël et la Palestine, une muraille. Entre la Chine et les tribus nomades, une grande muraille. Entre Troie et les Grecs, une muraille…

Des murs, des barbelés, des poste-frontière, des remparts, des digues, des rondes de nuit, des chiens, des test ADN…

Pourtant nous connaissons le sort réservé à toutes ces barrières.

Pas de sièges qui ne soit venu à bout de la ville la plus fortifiée, pas de clôture qu’on n’enjambe.

Rien n’y fait. On s’enferme encore. Il y aurait sans doute une manière de penser autrement seulement il y faudrait un autre courage.

Que se passe-t-il à l’extérieur de notre citadelle ? Se passe-t-il quoi que ce soit si ça ne peut pas rentrer ? Ce qui remue dans nos douves, est-ce vraiment quelque chose si on n’en est pas éclaboussé ?



La vie continue à l’intérieur de la forteresse, on y fait du théâtre et des enfants. Le matin, on prépare des crêpes. On y aime et on y pleure, on s’y caresse, on s’y ment, on s’y enterre les uns les autres, on s’y sourit. On s’y ennuie et on s’y passionne. C’est la journée. Vers 6 heures on se retrouve pour boire un verre. Un dernier verre avant la guerre.

Gilles, Marseille, 15 novembre.