Pour le moment, on s’accroche. On sait confusément qu’on a perdu la guerre, mais on s’accroche à des positions, à des bouts de subventions, à quelques acquis.

On se téléphone. — Et toi ? — Moi, j’ai perdu un 80000 euros de subvention cette année, dans mon théâtre. 80000 euros, un bout de la banquise qui se détache ! — Toi, de ton côté ? — De mon côté, je n’ai plus d’endroit pour créer… Et toi ? —Moi, je m’arrête.

C’est une débâcle, finalement.

Naïvement, on avait cru le combat gagné, que depuis tout ce temps, la culture artistique avait droit de cité. C’était un leurre, un château de cartes. Il aura suffit de quelques mesures pour ébranler l’édifice. Quelques pichenettes encore, il en restera des ruines.

Je ne sais pas trop quoi penser de tout ça. C’est pareil à chaque défaite. Qui est responsable, quelle erreur, qu’est-ce qu’on a pas vu, qu’est ce qu’on a pas fait ? Lorsque je me dis l’avenir m’inquiète, est-ce bien de l’avenir que je m’inquiète ou du mien ?

Est-ce l’art ou le confort qui va me manquer ?

Nos résistances en tout cas sont pathétiques ! On ne se laissera pas faire, il est hors de question… Pourtant, ce sont des personnages qui nous font rire dans les films ou dans les spectacles, ceux qui montent sur leurs grands chevaux, qui trépignent en fulminant : — Ça ne se passera pas comme ça !

On fait pareil cependant.

On cherche des moyens de pression, qui ne le ferait pas. On rappelle à leurs devoirs les politiques et les contribuables : vous devez nous aider, ce que nous faisons est important. Comme le devoir n’y suffit pas, on leur rappelle leur intérêt, on use de leurs arguments : le spectacle vivant est utile, regardez dans cette cité, il tisse le lien social, regardez ce festival, il fait vivre les commerçants… Des argument imparables, des bâtons pour se faire battre, quelques minutes de gagnées…

On se dit qu’en ces temps où l’impératif de résultat règne en maître, si on arrive à prouver notre utilité, on sera sauvé.

Je ne peux pas faire ça.

Je n’ai aucun argument pour persuader mes compatriotes que je leur suis utile, assez en tout cas pour qu’ils continuent à m’aider. D’une part, parce que ce serait être juge et partie, mais surtout, parce que j’ai la conviction, solidement ancrée en moi, d’être inutile.

Parce que c’est cette certitude qui me fait tenir.

Et oui, lorsqu’on oblige autour de nous toute action à avoir une utilité, un intérêt, une efficacité, un profit, un bénéfice, du rendement, un résultat, je suis heureux, moi, de ne servir à rien.

Je me demande même si, on ne fait pas beaucoup de bruit pour rien en voulant autant parler dans nos créations des choses qui nous entourent, des exactions du monde… Encore une façon d’essayer d’être utile, dénoncer, accuser, montrer… Quoi que raconte le théâtre, qu’il mette en jeu Sangatte, Abou Ghraïb ou les acrobaties d’Arlequin, le seul sens politique du théâtre est la défense de l’inutile. La défense de l’inutile comme de quelque chose d’essentiel.

Inutile et essentiel.

C’est d’ailleurs l’étonnement inépuisable des gens : — Pourquoi vous faites ça ? — Pour rien, parce que ça nous plaît ! Et cela les bouscule plus que ce qu’ils viennent de voir sur scène.

Faites donc de moi ce que vous voudrez, je ne vous dirai pas que vous ne pouvez pas vous passer de moi, qu’avec nos spectacles, votre vie sera plus belle, que notre parole doit résonner…

Je dirai beaucoup mieux que ça : le plaisir et la liberté sont mes seules raisons nécessaires

Gilles, à Latoue, près de Saint-Gaudens, le 7 avril.