Vous ne nous croyez jamais !

Lorsqu’on vous dit à la fin d’un spectacle — « heureusement que vous étiez là ! », lorsqu’on vous dit C’est grâce à vous, vous balayez cette idée d’un air gêné, vous croyez qu’on dit ça pour vous faire plaisir, ou par convenance, ou par fausse modestie.

Vous répondez — «Quand même, on était assis ! Vous, vous donnez ! Nous, on reçoit.»

C’est vrai, je m’en souviens, lorsqu’avec mes camarades on jouait dans la nuit des théâtres, on n’avait pas une conscience aiguë de vous. Dès fois, on se disait bon public, des fois public difficile, mais bon, ça n’allait pas plus loin. On se demandait plutôt si on avait bien joué ou non. C’est cela qui nous intéressait. Et lorsqu’on disait merci, c’était un peu par politesse.

C’était vrai, mais ça ne l’est plus. Et pas parce qu’on a vieilli, mûri, ou découvert quelque chose, mais parce que les spectacles d’Attention Fragile (et cette compagnie même) se sont inventés justement pour témoigner de ça, qu’un spectacle se fait autant par les spectateurs que les acteurs, et que l’inégalité de la lumière, qui met les uns dans l’ombre et les autres dans le jour, n’y change rien.

Et cette sorte d’impuissance à vous dire que vous êtes pour le spectacle aussi importants que nous, votre incrédulité, ou ce sentiment que vous avez qu’on vous a dit ça par gentillesse est suffisamment douloureux pour que je n’aie pas envie de vous laisser partir en vacances avec cette idée là.

«Quand même, on était assis ! Vous, vous donnez ! Nous, on reçoit.»

Et puis !

Est-ce que vous diriez, parce que dans l’amour, la fille était dessous, que c’est l’homme qui a fait l’enfant plus qu’elle ?

Ah !

Et bien, ici, c’est exactement la même chose ! Vous êtes le ventre du spectacle. Vous êtes le ventre noir qu’on ensemence et en qui la représentation pousse et naît.

Peut-être qu’on donne, et que vous recevez… oui, peut-être ! Mais la grande leçon est là : il n’y a pas de hiérarchie entre le fait de donner et celui de recevoir.

Vous faites partie de l’équipe. Et je peux vous le dire, nous à 25 et vous à pas loin de 19600, on a bien travaillé cette saison.

Et vous et nous, on a bien mérité de se reposer.

Bonne vacances ! Qu’on soit tous en forme en septembre.

Gilles, à Grasse, le 16 juin