Mais de quoi voulez-vous qu’on parle ? Commencer l’année par avaler une couleuvre aussi grosse que le serpent monétaire, il faut avouer qu’il y a mieux pour digérer paisiblement. Il y a des retournements de veste qui font sacrément du vent et des indignations qui font rigoler doucement.

Mais ce qui me fait le plus de peine, et là où je m’en veux, c’est de m’être jusque là si naïvement trompé. Moi qui, à chercher patiemment le sens de mon métier, en avait conclu qu’il était un des derniers lieux où pouvaient s’exercer la liberté et le risque, j’aurais mieux fait de me lancer dans la finance.

Car ce qui me frappe dans ce qui arrive aujourd’hui, c’est que dans les 20 années où les pouvoirs publics ont lâché la bride à ceux qui faisaient profession d’argent, les mêmes pouvoirs publics ont raccourci drastiquement les rênes de ceux qui faisaient profession artistique.

Pendant qu’aux marchands, aux banquiers, aux chefs d’entreprise, on disait « pauvres de vous, vous êtes asphyxiés par trop de règles, on vous empêche, on vous contraint », aux artistes on prescrivait exactement l’inverse, essayant par tout les moyens de nous mettre aux ordres.

Cette étrangeté trouvant évidemment son accomplissement depuis l’irrésistible ascension de qui on sait et l’élection triomphale qui a suivi.

Depuis 2 ans, les mêmes élus qui portaient au nue la libre entreprise et la concurrence non faussée, ces mêmes élus, de la ministre qui convoque un directeur de théâtre parce qu’un éditorial ne lui a pas plu, au maire d’une petite ville qui renvoie une compagnie parce que ses créations ne lui plaisent pas, essayaient par tous les moyens d’encadrer, de ficeler, de contraindre la création.

Dans le même ordre d’idée, notre chef de l’état, qui enjoignaient avec ferveur aux entrepreneurs de prendre des risques, nous écrivait à nous d’arrêter d’en prendre et de songer plutôt à utiliser notre temps à répondre aux attentes du public et à remplir des salles.

Troublant paradoxe !

Au reste, tout se résume à un malentendu. Quand par risque, certains entendent le courage ou le doute, d’autres entendent l’aveuglement et le vice. Pour ce qui est de la liberté, alors que mon logiciel de traitement de texte (reflet d’une pensée qui se présente comme universelle et moderne) m’en propose comme synonyme pouvoir et impunité , mon vieux dictionnaire quant à lui cite Montesquieu : La liberté, ce bien qui fait jouir des autres biens, cite Joubert : Liberté ! Liberté ! En toutes choses justice, et ce sera assez de liberté, et cite Rousseau qui semble avoir écrit ces lignes avant-hier :

Les peuples, une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloignent d'autant plus de la liberté, que, prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions (je lis « leurs élections » puisque notre président faisait passer son élection pour une petite révolution ) les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes.

Gilles, à Tours, le 15 octobre.