Ça y est. Après des mois de doute et d’inquiétude, je crois avoir compris ce qui allait mettre définitivement la compagnie à l’abri du danger. Comme un idiot, j’avais d’abord été effrayé par l’air du temps, les nouvelles options prises par les municipalités fraîchement élues, le mépris répandu pour tout ce qui avait de près ou de loin trait à la culture, les coupes budgétaires, l’abattement coléreux ou résigné des directeurs de théâtre, les décisions arbitraires, les projets fumeux… Oui, je l’avoue, j’avais eu peur de tout cela, sans voir qu’il s’agissait en fait d’une formidable occasion de tout changer. Et me voilà donc en pleine autocritique, me demandant comment je n’avais pas pu voir les desseins merveilleux de notre grand architecte.

Maintenant, guéri de mes doutes et de ma suspicion, je vois tout, et l’avenir radieux qui nous attend, à nous, compagnies de théâtre. Voilà le raisonnement : comme il n’y aura bientôt plus de places dans les saisons culturelles, et d’ailleurs, plus de saisons culturelles du tout, il faut changer de cœur de cible. Recentrons nous sur les scolaires, c’est bien, ça, les scolaires, il y en aura toujours. Aye ! J’entends les objections des sceptiques (je ne leur en veux pas, j’étais comme ça avant ma révélation): l’éducation nationale n’a plus d’argent, c’est la fin de l’éducation artistique, pas de débouché scolaire. Quelle naïveté ! Et vous en faites quoi, des nouvelles lois sur la délinquance des mineurs ? Si on les met en prison dès 12 ans, le tour est joué, on ira faire des scolaires en prison. Et là d’une pierre deux coups, on assouvit ce vieux rêve d’être un artiste utile et militant, et on forme dès l’enfance un public dont il y a fort à parier qu’il nous sera fidèle, puisqu’on sait qu’il n’y a rien de plus criminogène que la prison et donc qu’après un peu d’enfermement vers 12 ans, ils y retourneront à 16, à 18, et régulièrement tout au long de leur vie.

Et dire que je m’inquiétais…

Gilles, 15 décembre, à Carnoules, dans le Var, sous des trombes d’eau.