Monsieur le maire,

Nous venons de nous rendre compte que nous répétions un spectacle pour une première qui n’aura pas lieu. Elle devait se jouer à la Capelane le 13 novembre prochain et d’ici là, le centre de développement culturel aura sans doute fermé.

Nous sommes très mal placés pour parler de cette question, nous en serions juge et partie. Vous pourriez à juste titre nous objecter que nous avons tout intérêt à vous persuader qu’une structure qui achète nos spectacles se doit d’exister.

Comment aurions-nous raisonnablement le droit de vous expliquer la façon d’utiliser à notre profit l’argent de vos administrés ?

Non, vraiment, ce n’est pas à nous, qui en vivons, de juger de la pertinence de la culture, et même si, en tant qu’hommes, femmes et citoyens, nous avons un avis là-dessus, nous sommes par notre implication presque soumis à un devoir de réserve.

Nous voudrions seulement nous assurer que vous entérinez cette disparition en toute connaissance de cause.

Ce type de travail que mènent Maud Zawadski et son équipe est un travail très long. Nous le savons pour nous promener toute l’année depuis 23 ans de théâtre en théâtre.

Il s’agit de faire exister un espace apparemment inutile, coûteux et minuscule.

Il s’agit de décider des gens qui ont tout intérêt à rester chez eux, qui sont fatigués de leur journée, qui doivent faire garder les enfants, qui, s’ils ne les font pas garder, les emmènent avec eux, ce qui leur fait dépenser un argent somme toute assez rare, des gens qui se lèvent tôt le lendemain, qui avaient juste envie de passer une soirée tranquille, qui pouvaient s’il le voulaient allumer la télévision sur une chaîne intéressante (il en existe aussi), qui ne connaissent pas le nom de celui qu’on leur propose d’aller voir, il s’agit donc de décider ces gens à venir partager avec d’autres gens qu’ils ne connaissent pas un moment dont ils n’ont même pas, avant d’y aller, la certitude qu’il leur plaira.

Il s’agit de chatouiller en eux la curiosité et, il faut le dire, un certain goût du risque.

La tâche est d’autant plus ardue qu’à côté (et dans le cas de votre ville voisine de Marseille, tout à côté, et avec quelle force d’aspiration), une offre – de qualité elle aussi – déroule son tapis rouge, s’appuyant sur des outils inverses : pas besoin de curiosité, on en a déjà entendu parler, on y va les yeux fermés, on sait qu’on ne sera pas déçu…

Ainsi, pour résumer, Il ne s’agit pas tant de proposer de bons spectacles (ça, c’est un présupposé), que de proposer d’autres chemins que ceux qui sont déjà tracés. Il s’agit de proposer une alternative.

C’est pourquoi, les reproches faits au travail du cdc ne portent pas, malgré les apparences, sur la manière, mais sur le fond des choses (en disant cela, nous savons que ces reproches n’émanent pas de vous).

Que les spectacles proposés par le cdc ne soient pas, pour la plupart, très « connus » n’est pas un défaut, c’est un élément du pari sur la capacité des gens à s’intéresser à autre chose qu’au déjà vu (comme parfois, pour des parents, il est plus important que leur enfant goûte, plutôt qu’il aime).

Que les spectacles soient pour la plupart modestes, et en adéquation avec la taille du lieu et des moyens de votre ville, ce n’est pas un défaut, c’est un élément du pari sur la capacité des gens à s’intéresser à autre chose qu’à ce qui brille et ce qui prend de la place (dans un monde d’ogres, doit-on éradiquer les petits poucets ?).

Enfin, comment ce travail pourrait-il ne pas être long et coûteux, quand il faut en permanence réactiver le désir des gens, en cherchant les spectacles adéquates, en assemblant une saison culturelle cohérente, en informant, en incitant, en rappelant, en détournant en permanence les gens des chemins qu’on voudrait leur prescrire (d’ailleurs, est coûteuse aussi… la sauvegarde d’une espèce animale, un parterre de jonquilles dans un jardin, ou tiens ! élever un enfant, c’est très long et très coûteux d’élever un enfant, et je ne crois pas que les parents s’y décident par calcul, par espoir d’un retour sur investissement, pour assurer leur vieillesse).

C’est donc ce travail de fourmi que mène l’équipe du cdc, dont il faut juger s’il est inutile ou essentiel, pour décider d’y mettre fin ou non.

Si vous pensez que tout cela est superflu, que le jeu n’en vaut pas la chandelle, mettez-y un terme.

Mais si vous considérez (comme au moment où vous avez donné naissance à ce lieu) avec ou contre l’opinion ou l’aide d’une ville voisine, que la curiosité des adultes comme des enfants, leur désir, leur plaisir, leur éveil artistique à d’autres cultures, leur ouverture d’esprit, sont un élément de la réponse politique à apporter au malaise et la difficulté des temps, il ne faut pas plus mettre fin à ce travail que mettre le feu à une jeune futaie, au prétexte que les arbres n’y poussent pas assez vite.


À votre disposition si vous le jugez souhaitable.

Gilles Cailleau et Patou Bondaz, le 21 avril 2009.