J’ai déjà joué avec la grippe. Une vraie grippe. Pas une grosse crève, non, LA GRIPPE. J’avais 41° de fièvre, la tête tournait, quand je me mettais à l’envers, je voulais juste vomir mais bon, ça a été une bonne représentation. Plutôt folle en fait. De celles dont on se souvient.

Mais je raconte ça uniquement par coquetterie, si je veux parler de cette grippe, c’est pour une autre raison… une autre raison… Ah oui, ça me revient !

Je ne comprends pas les pouvoirs publics. Ils nous demandent de nous laver les mains, prophétisent des quarantaines, font provision de vaccins comme ma tante faisait avec le sucre à chaque annonce de grève ou à chaque élection gagnée par la gauche, ils promettent des fermetures à la moindre alerte, mais pas une fois, non, pas une fois parmi tous les avertissements, les leçons et les mises en garde, il ne nous ont tout simplement conseillés de nous tenir en forme.

On nous dit « restez chez vous », on nous dit « mettez un masque », « évitez de serrer les mains », etc, mais pas une fois je n’ai entendu une voix qualifiée nous dire – « mangez bien, faites de bonnes nuits, prenez des forces ! »

Quant à moi, je ne sais pas si un peu de savon va y changer grand-chose, et je suis tout à fait disposé à croire que oui, mais j’ai assez mauvais esprit pour douter de la bienveillante candeur des ces admonestations.

Je m’étais d’abord dit que, tenant compte de la pauvreté et du désespoir dans lesquels la crise entraîne les premiers touchés, et de la peur dans laquelle elle enferme ceux qui ne vont pas tarder à l’être, tenant compte de tout ça donc, les gens responsables et autorisés avaient fait l’amer constat que la population française n’ayant ni ressource ni énergie à opposer à ce virus plutôt bénin, il fallait prendre les mêmes mesures que dans n’importe quel pays du tiers-monde. Circonscrire, limiter, sauver les meubles. Le raisonnement était triste, mais avait au moins le mérite de la lucidité.

Mais à y réfléchir un peu plus, je me suis demandé si pour des esprits plus machiavéliques (et sans croire à un grand complot), cette grippe ne tombait pas à point nommé.

Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le premier nom qu’on lui a donné : grippe mexicaine. Le bouc émissaire était désigné. Pas le Mexique bien sûr, mais toute cette partie indéfinie du monde qui nous fait peur, celle des immigrants, celle des pauvres, celles des masses. Les Mexicains, on le sait, sont experts à passer les frontières et à compliquer la vie tranquille des braves gens, alors la grippe, vous pensez !

Et puis dans ce même nom, il y avait encore l’odeur de la grippe espagnole, et de ses 10 ou 50 millions de morts, on ne sait pas vraiment, bref, une annonce d’apocalypse !

Si on ajoute que d’un virus, ni les politiques ni les économistes n’en sont responsables, on tient un sacré bon bout. Les pauvres bien portant pourront toujours dire « tant qu’on a la santé », les pauvres malades s’accuseront eux-mêmes d’avoir manqué de vigilance. De quoi détourner la colère et transformer le désespoir en résignation.

Alors, sans vouloir prêcher pour ma paroisse, ni faire prendre aux uns et aux autres des risques inconsidérés, je me demande, puisque ce virus va nous frôler plus ou moins, qu’est-ce qui fait qu’il taquinera les uns et laissera les autres tranquilles ? Ne serait-ce pas l’énergie qu’on aura, chacun, à lui opposer ?

C’est la question de la rentrée : qu’a-t-on à faire de mieux cette saison ? Vivre enfermé, éviter les autres, s’exclure soi-même et de façon consentie, ou bien vaut-il mieux se remplir suffisamment d’appétit, de désir, de curiosité, de joie de vivre, d’amitié, de baisers, de mains serrées, d’inattendu, d’indignation et de révolte ?

Un pied de nez fait à un vampire suffit souvent à lui faire tomber les canines.

Gilles, à Marseille, le 8 septembre.