J’avais 9 ans et pendant la récréation, je regardais de l’autre côté de la grille les affiches de Mitterrand et de Giscard d’Estaing sur les panneaux officiels de la campagne présidentielle. Je priais silencieusement pour la victoire socialiste. J’en oubliais de jouer. D’ailleurs, ça discutait beaucoup politique dans la classe de CM2 cette année là entre les deux tours. On était à l’école comme à la maison nos parents, à cran. C’était la crise, le premier choc pétrolier. Tout le monde se serrait la ceinture et toutes les langues se déliaient. Ce soir là en rentrant de l’école (j’avais dû me rendre à l’avis d’un copain de l’autre bord ou plutôt de ma gardienne qui faisait partie de la grande famille de ceux qui n’ont rien contre les noirs et les arabes à condition qu’ils ne se marient pas avec leur fille unique), j’avais ingénument dit à ma mère qu’on n’aurait jamais dû rendre l’Algérie, que comme ça on n’aurait pas de problème de carburant. Ça ne l’avait pas fait rire du tout. Elle m’avait soufflé dans les bronches et m’avait parlé, je m’en souviens parfaitement, exactement comme elle s’engueulait avec les adultes de droite qui avaient le malheur de la croiser. C’est le premier souvenir qu’on m’ait parlé comme à un adulte, la première fois qu’on me reprochait mes idées, et son indignation était si réelle de penser qu’elle avait pu faire un petit garçon de droite et colonialiste que ma honte m’avait bouleversé. Ma conscience politique date de ce jour-là.

J’ai commencé à échafauder des projets de gouvernement. Je m’inspirais d’un village apache, j’éliminais la pauvreté de l’histoire de Sans famille, j’inventais mon espéranto… Mais quelque soit l’utopie dont je rêvais, elle fonctionnait toujours en autarcie. Ça me plaisait l’autarcie, et pas simplement parce que j’étais fier de connaître un mot si savant, j’étais vraiment fasciné par l’idée de se suffire à soi-même.

Je suppose qu’on en est tous passé par là, par ce désir d’autosuffisance. On grandit, on voudrait ne dépendre de personne. On a peur, on voudrait pouvoir se débrouiller tout seul, au cas où.

Mais j’avoue que je ne comprends pas bien ce qui fait, chez des adultes normalement constitués et dans leurs sociétés modernes, que ce désir ne s’éteigne pas. Qu’à chaque frayeur on se replie sur soi-même ; que lorsqu’il est question de danger, la seule réponse soit de fermer les portes.

Moi-même je ne m’exempte pas et je sais bien pourquoi j’ai mis sur un camion à la fois une maison et un théâtre, que je peux monter seul s’il le faut. Cela ne me fait pas envie, mais ça me rassure les jours de découragement.

On passe notre vie à faire des provisions de sucre.

L’autarcie redevient à la mode. Elle s’incarne dans les communautarismes, dans le protectionnisme, dans le retour aux valeurs familiales, dans les reconduites à la frontière… Elle s' incarne même maintenant dans les louables efforts que nous faisons pour user un peu moins la planète.

Mangeons ce que nous produisons. Allons chercher le moins de chose ailleurs.

Loin de moi l’idée de critiquer cette économie vertueuse, mais je ne peux pas m’empêcher de penser, moi dont le métier est d’aller ailleurs, de rencontrer, de me nourrir de gens même s'ils sont lointains, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’à pousser jusqu’au bout cette économie nécessaire, il me faudra bientôt ne plus jouer que pour mes voisins.

Tous ces projecteurs, et ce camion qui consomme 47 litres aux cents kilomètres, c’est diablement énergivore ! Est-ce une dépense inutile ? Est-ce un luxe dangereux ? Y a-t-il plus de danger au voyage ou à sa disparition ?

Je n’ai pas de réponse mais, sans avoir à décider si l’art est un luxe ou s’il est nécessaire, je sais que sa fonction est justement de faire pousser des cerises en hiver.

Gilles, à Lomme, le 10 janvier 2010.