J’ai fait de la haute montagne pendant une dizaine d’année, entre mes 8 et mes 18 ans. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps et je n’en fais plus. Ça me manque. Ça me manque, mais je n’en fais plus. Quand je dis que ça me manque, je ne parle pas de désir seulement, je parle de besoin. Tous les ans quand arrive juillet, j’ai des besoins de glaciers, des besoins de refuges, d’altitude, de sac à dos trop lourds. Des besoins de saucisson le cul sur un caillou, à regarder le soleil se lever sur une moraine. Pourtant je n’y vais pas, je n’y vais plus. J’aurais le temps mais je n’y vais plus. C’est en moi et c’est en moins.

Le théâtre a disparu pendant 1000 ans ou presque. Entre la chute de l’Empire Romain et la fin du Moyen-âge, rien, ou presque rien. Est-ce que le monde n’en avait pas besoin pendant ces mille années, rien n’est moins sûr, mais il s’en passait très bien.

Mille ans sans théâtre, on fait moins les malins ! (Notez que je ne parle que du théâtre européen.)

Apparemment le théâtre arrive à des moments de commencements, des moments où on n’y comprend pas grand-chose. Où on n’arrive pas encore bien à penser. Chez les Grecs, c’est juste avant d’inventer la philosophie, ils ne savent pas trop bien ce qu’ils sont en train de créer, la « politique », la « cité », c’est encore vague pour eux, jusqu’ici ils ne croyaient qu’aux Dieux, comment croire à la loi des hommes ? C’est trop difficile à penser, alors, ils inventent des histoires naïves, Antigone, Œdipe, Agamemnon… Ils mettent les forces en présence et attendent de voir ce qui se passe, qui va perdre, qui va gagner.

Beaucoup plus tard, en Europe, c’est autre chose. On vient de découvrir que la terre est ronde, que le soleil ne tourne pas autour. On ne sait plus trop bien à quelle place est l’homme, à quelle place est Dieu (encore lui, décidément !). Les religieux durcissent le ton, ils se sentent menacés, ils inventent l’inquisition. D’autres inventent un nouveau théâtre, pour poser d’autres questions.

Le théâtre a à voir avec la jeunesse, c’est un art des commencements, un art naïf. Le problème, avec toutes les inventions, c’est qu’une fois qu’elles existent, elles ont tendance à durer un peu plus longtemps qu’elles ne devraient. Que voulez-vous, on s’accroche aux branches !

Alors en ce temps du monde troublé, et qu’on a du mal à comprendre, on peut se dire que le théâtre est indispensable pour poser autrement les questions.

On peut aussi se demander si le théâtre d’aujourd’hui est celui d’une aube ou d’un crépuscule. Annonce-il les temps nouveaux, est-il la voix du monde ancien, du vieux monde qui agonise ? Est-ce qu’il ne ferait pas mieux de s’éclipser un petit millier d’années ?

– Non ! Pourquoi dites-vous ça, ce n’est pas vrai… justement, le théâtre, on en a plus que jamais besoin !

– Besoin, vous croyez ?

– Oui, besoin, nécessaire, indispensable, essentiel.

– Le théâtre est un besoin... Pourquoi pas ? D’une certaine manière, ça m’arrange, je suis acteur. Mais il y a plein de choses nécessaires qui n’en disparaissent pas moins pour autant. Tenez-moi par exemple, j’ai fait de la haute montagne pendant une dizaine d’année, entre mes 8 et mes 18 ans. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps et je n’en fais plus. Ça me manque. Ça me manque, mais je n’en fais plus. Quand je dis que ça me manque, je ne parle pas de désir seulement, je parle de besoin, de nécessaire, d’indispensable, d’essentiel.. Tous les ans quand arrive juillet, j’ai des besoins de glaciers, des besoins de refuges, d’altitude, de sac à dos trop lourds. Des besoins de saucisson le cul sur un caillou, à regarder le soleil se lever sur une moraine. Pourtant je n’y vais pas, je n’y vais plus. J’aurais le temps mais je n’y vais plus.

C’est en moi et c’est en moins.



Gilles, le 12 mars à Mende, au pied de la cathédrale.