J’ai eu hier avec un ami ivoirien une discussion charmante. Il me racontait la chute de Gbagbo, vu de l’intérieur. En fait, il a démarré au quart de tour (mon ami, pas Gbagbo), lorsque j’ai envisagé l’idée que Ouattara ne soit pas une oie blanche. Ça ne lui a pas plut du tout à mon ami, il m’a solidement renvoyé dans mes cordes et il a mis les choses au point. Bon, je vous épargnerai la conversation toute entière, mais tout cela a fini de sa part par un éloge sans réserve de Nicolas Sarkozy. À l’en croire, heureusement qu’il était là, notre président à nous, parce que l’Onu de son côté ne se décidait pas à grand-chose.

J’ai tout essayé, j’ai mis en cause son objectivité, j'ai voulu le raisonner, lui raconter un peu de la politique française, j'ai fait appel à des arguments plus subtils : je lui ai dit que même si l'action de notre président était un tant soit peu valable, elle était entachée d'une intention politicienne sournoise. Rien n'y a fait, apparemment, il s'en moquait des intentions sournoises, du moment qu'on l'avait débarrassé de Gbagbo.

Alors j'ai essayé l'humiliation : je lui ai rappelé qu’en tant qu’homme noir, il n’était pas rentré dans l’histoire, j’ai même eu recours au dernier argument à la mode dans certains milieux sportifs : le noir, comme l’arabe ont des qualités physiques indéniables, mais le blanc a pour sa part la tactique et la finesse, ce qui invalide sérieusement le niveau intellectuel de mon ami et la la pertinence de ses arguments… Ah ! Qu’est-ce qu’il pouvait répondre à ça mon ami ivoirien ? Et bien non, rien n’y a fait. Il n’en a pas démordu, Il fallait que je m’y fasse : heureusement qu’il avait été là, Nicolas Sarkozy, pour en finir avec Laurent Gbagbo.

Et puis, éclair de génie printanier, j’ai sorti ma carte maîtresse : « Tu ne peux pas dire que notre président vaut quelque chose, même tous ceux qui ont voté pour lui n’en veulent plus, regarde un peu les sondages ! » Paf ! Je ne lui avais pas cloué son bec ? Là, j’étais tranquille, il n’allait pas m’enquiquiner plus longtemps, l’ami ouattarien !

Il a pris une grande inspiration, m’a regardé d’un air triste et m’a dit : « Il baisse sans doute dans les sondages, mais si les gens n’en veulent plus, c’est qu’il n’est pas encore assez raciste. Les 20 % qu’il a perdus, c’est le FN qui les a pris. »

Je n’ai même pas fini l’accras de morue que j’avais dans la bouche, j’ai dégluti mon mojito. Voilà mon printemps gâché. Non seulement je dois reconnaître au triste sire qui nous gouverne une once de qualité, mais en plus je ne peux même pas me réjouir de sa chute.

Devoir se désespérer de ce que nous voudrions applaudir, devoir applaudir qui nous est odieux... Heureusement que je viens de travailler deux mois sur la tragédie !

Gilles, à Marseille, le 1er mai.