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dimanche 30 octobre 2011

Les mains dans le cambouis

Charlotte Delbo est parti avec Louis Jouvet jusqu’en Argentine. Elle était sa secrétaire et c’était 1940.

Le théâtre devait continuer, il ne pouvait pas continuer en France, il continuait en Argentine.

Et puis en lisant un journal français un jour d’avril à Buenos Aires. Charlotte Delbo a reçu des nouvelles de ses camarades, des nouvelles qu’on n’aime pas recevoir. Il faut dire que Charlotte était communiste, ses camarades l’étaient aussi, et son mari aussi l’était. Des nouvelles de la résistance. Quand je dis des nouvelles qu’on n’aime pas recevoir, ce n’est pas vrai. Bien sûr, il y avait dans ce journal le récit d’arrestations, d’exécutions, mais il y avait aussi des preuves de résistance.

Charlotte Delbo n’a pas dû dormir beaucoup les jours suivants. Et puis elle est allé voir Louis Jouvet. Louis Jouvet, on ne le dérangeait pas pour rien. "Louis, elle a dit, je retourne en France. — Pourquoi retourner là-bas ? Le théâtre doit continuer. — Louis, pour moi, le théâtre doit s’arrêter."

Je n’y étais pas, peut-être l’appelait-elle Louis, peut-être monsieur Jouvet, ça n’a pas beaucoup d’importance.

On ne va pas sortir les grands mots, encore moins comparer les époques, on ne va pas se transformer soudain en va-t’en-guerre enflammés. On ne va surtout pas dire, si ça continue je prends le maquis, on aurait certainement l’air très vite ridicule. J’entends déjà tu es encore là, tu n’as pas pris les armes ?

Mais on sent quand même venir le temps où le théâtre ne suffira plus, où parler de nos indignations, puisque le mot est à la mode, ne suffira plus, ni exercer notre liberté.

Et pour parler du temps présent, je ne suis pas sûr que les artistes Libyens, Tunisiens ou Égyptiens soient restés les mois derniers à ne faire que des répétitions, et s'ils ont renoncé à leur parole d'artiste pour prendre le taureau par les cornes, je ne suis pas certain qu'ils l'aient fait de gaîté de coeur, plutôt parce qu'il n'y avait pas d'autre choix.

Après tout, née dans une autre époque, Jeanne d’Arc aurait peut-être fait une très bonne actrice, elle serait montée à Paris appelée par la vocation. Au lieu de cela, elle a endossé une armure.

Mettre les mains dans le cambouis, voilà ce qui nous pend au nez.

Gilles, dans le vol Tel Aviv-Marseille, 30 octobre

mercredi 5 octobre 2011

Dissiper des malentendus



Le théâtre souffre de quelques malentendus.

De l’accent circonflexe d’abord, le théÂtre, bientôt prononcé théâââtre, et au premier chef par ceux qui en font. Si cet accent avait eu le bon goût de se poser sur cinémâââ, on serait tranquille et des cohortes de gens de tous milieux viendrait dans les théâtres et déserteraient les cinémas en pensant qu’on s’y ennuie.

Si ça n’était que ça. Le théâtre souffre aussi en France, de n’être enseigné qu’en littérature. Aussi, si on était bon élève en français, peut-on s’estimer capable d’aimer ça, mais si on n’a pas apprécié les cours de littérature, on est bon pour penser que le théâtre n’est pas fait pour nous. C’est bête ! Dans les pays anglo-saxons où sont séparés les cours de littérature et les cours d’expression dramatique, on aime autant le texte, mais on n’en fait pas l’essence du jeu, et on peut être acteur ou spectateur sans imaginer être obligatoirement un fort en thème.

Ajoutons qu’il est (mal)entendu que le théâtre se regarde. Seuls quelques happy few mystérieux et lointains peuvent le pratiquer. C’est tout le contraire, le théâtre, comme la bourrée auvergnate, est au moins autant agréable à faire qu’à voir. D’ailleurs, rappelez-vous, quand on était petits, et donc lucides, personne n’avait envie de regarder les autres jouer au docteur ou à la marchande. On aimait y jouer soi-même, point ! Et si le théâtre est aussi un art agréable à contempler, le spectateur en goûte les joies d’autant plus qu’il les a un jour pratiquées, et qu’il ne regarde pas la scène comme un endroit inaccessible, mais permis, voire familier.

Enfin, il est de notoriété publique que le théâtre, lieu d’intelligence et de culture, est une histoire de gens réfléchis et âgés. C’est tout le contraire, le théâtre depuis le début est une affaire de jeunesse. Pour un Roi Lear et est Don Diègue, combien de Rodrigue et de Célimène, combien de Roberto Zucco. Le théâtre met en jeu l’intransigeance de l’adolescence. On dira, s’il parle de jeunesse, il en parle avec raison et réflexion. Nenni ! Le théâtre est question de fièvre et est écrit par des enfants. C’est parce qu’on ne comprend pas le monde qu’on laisse parler des personnages et qu’on leur donne le dernier mot. Les auteurs qui veulent faire dire des choses à leurs créatures feraient mieux d’écrire des essais. Au contraire, le grand théâtre a beaucoup à voir avec les enfants qui jouent aux pollypockets ou aux playmobils. Ils mettent des armées ou un garçon et une fille face à face, et regardent ce qui va arriver, sans trop décider de rien et s’effraient des fins tragiques. Inventé par les Grecs au temps où les adultes avaient encore peur de l’orage et croyaient que les tempêtes naissaient d’un trident, le théâtre n’est pas un art cérébral, c’est un art de la naïveté.

Gilles, le 2 octobre, à Marseille