C’est une des premières choses qu’on apprend, en latin. On est en 5ème, on n’a pas 3 leçons de latin et on veut nous inculquer quelques mots de vocabulaire. Panem et circenses, du pain et des jeux. On les apprend en histoire aussi, les 3 petits mots des Satires de Juvénal. Du pain et des jeux. On est encore petit, on est en 6ème, on a fini l’Égypte au premier trimestre, la Grèce à Pâques, on vient d’attaquer l’histoire romaine, et un professeur d’histoire toujours républicain prend un air un peu navré pour nous dire — « C’est comme ça que les empereurs tenaient le peuple. Avec du pain et les jeux du cirque. Du moment qu’on pouvait s’amuser une ou deux fois par an, qu’importait les autres jours qu’on soit privé de dignité. »

Quand j’y pense, c’est ma première leçon d’éveil politique. Une leçon concise, on me disait — « Méfiez vous, les divertissements endorment chez les gens la velléité de la révolution. »

En parlant de divertissement, autre leçon simple et magistrale, c’est 3 ou 4 ans plus tard, on est en 3ème ou en 2nde, on est en Français, on en arrive à Blaise Pascal, 3ème tome du Lagarde et Michard (les plus jeunes feront la conversion dans leur manuel à eux), le divertissement. « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. »

Il y a 4 ans de cela on m’a gentiment demandé de parler dans un colloque. Je devais y raconter notre expérience de la création dans la ville. Qu’est-ce que cela apporte aux gens des cités, des artistes qui déboulent et installent leur chapiteau ?

Je ne savais pas trop quoi dire. À part que je n’en savais rien, ce que ça apportait aux gens des cités, des artistes qui déboulent et installent leur chapiteau.

Il y avait eu avant moi d’autres gens qui savaient que c’était absolument nécessaire, qu’il fallait qu’on soit là, les artistes, pour faire vibrer la ville (je dis la ville c’est une expression, la campagne a droit aux mêmes vibrations).

Et puis j’ai émis l’hypothèse suivante, peut-être par simple esprit de contradiction, je l’avoue, ou parce qu’ils m’agaçaient un peu mes collègues qui étaient si sûrs de leur fait, je me suis demandé tout haut si au lieu d’éveiller les gens, on n’était pas, en installant nos spectacles dans les endroits les plus défavorisés, en égayant les cités, en train de les endormir.

On m’objectera qu’il y a loin d’un spectacle d’Attention Fragile ou d’une autre compagnie à une émission de TF1, et que l’art justement, au contraire de divertir veut faire penser aux choses essentielles. J’en conviens, mais est-ce que cette bouffée d’air qu’on vient amener n’en est pas moins une soupape de sécurité à la pression sociale ?

Je n’en sais rien. Mais je ne peux pas m’empêcher qu’il y a un paradoxe dans le fait que les mêmes politiques, qui ont inventé un système générant de l’inégalité, de la pauvreté chronique, qui ont systématiquement éloigné toute une population des centres des villes, qui, quel que soit leur bord, sont tous d’accord pour rendre la vie, la santé, le travail ou l’éducation plus précaires, que ces mêmes politiques donc, sont ceux qui nous paient pour aller mettre un peu de vie dans ces endroits qu’ils ont méticuleusement mutilés. Pourquoi nous aideraient-ils, si cela ne faisait pas partie du plan ?

Panem et cicenses… Je le redis, je n’ai aucune réponse, mais quelque soit la sincérité de nos intentions, je ne peux pas écarter le sentiment que j’ai parfois en me posant dans un endroit désolé, qu’au lieu d’être le ferment d’une aube nouvelle, je suis le collaborateur naïf d’un ordre dont je crois être l’ adversaire.

Gilles, le 31 mars, à Lomme près de Lille.