Au XVIIème siècle, les trompettistes étaient payés plus cher que les violonistes, pour la simple raison que la trompette représentait la voix des anges alors que les violons représentaient la voix des hommes.

Je suis certain que le plus fervent des catholiques trouverait idiot que cette inégalité perdure.

Cela dit, personne aujourd’hui ne s’offusque que les premiers rôles soient payés plus que les seconds rôles. Cela viendra peut-être un jour, mais il y a du chemin à faire. C’est pourtant en cela que l’art serait révolutionnaire, et non en racontant le monde de telle ou telle façon.

Mais tant qu’on apprendra a de jeunes gens que les places sont chères et qu’il faut briller plus que les autres, tant qu’on fera de la pratique artistique une compétition sous couvert d’excellence, on reproduira en acte les exactions d’un monde que nous sommes les premiers à remettre en cause en parole.

De fait, le monde tel qu’il est nous arrange, même si nous le détestons, et la remise en question générale des valeurs qui le gouvernent est un horizon trop troublé pour que nous nous y engagions facilement.

C’est l’histoire de Jean Vilar en 1968, il ne comprenait pas pour quoi il se faisait traiter de vieux con, lui qui avait la sensation d’être, à sa manière, révolutionnaire. Mais sa révolution à lui s’appuyait sur le système, quand de jeunes gens chevelus voulaient le mettre à bas.

Aussi, encore et toujours, conviendrait-il de balayer à sa porte, et avant de parler de la beauté des pauvres gens, serait-il intéressant de commencer par renoncer à reproduire dans notre pratique, dans notre petit monde d’artistes, la classification qui depuis très longtemps organise le monde, à avoir la hiérarchie.

Arrêter de se demander qui est meilleur que d’autre, parce que cela se fait toujours selon des critères pervers ou surannés. Nous organisons le monde artistique selon les critères de la concurrence, au prétexte fallacieux qu’une saine émulation fait sortir de chacun le meilleur de lui même, alors que cela revient seulement à classer les gens selon une norme.

La norme, n’est-ce pas justement ce contre quoi nous étions censés nous battre ? N’étions nous pas pour mettre les choses et les gens sur un pied d’égalité, ne faisons-nous pas tous les jours dans nos discours l’éloge de la différence ?

Pour moi, en tous cas, je ne crois pas qu’on pourra parler d’art moderne tant qu’il y aura des premiers prix de conservatoire, ni qu’on pourra se prévaloir de remettre en question le monde tant qu’on s’appuiera pour le faire sur ce qui fait depuis longtemps son malheur : l’esprit de compétition.

Gilles, à Vernouillet, 3 jour avant l’été.