On sourit tout le temps. Quand on va bien et au milieu des pleurs. À ceux qu’on aime, aux inconnus qu’on croise, à ceux ou celles qu’on voudrait revoir, même si on ne les connaît pas, à ceux qu’on pense malheureux. On sourit gentiment, méchamment, ironiquement. On sourit en regardant une vieille photo, en pensant à un bon souvenir, et aussi en se rappelant d’une journée pleine de catastrophes. On sourit de dépit, de bien être en fermant les yeux aux premières chaleurs du printemps. On sourit d’allégresse en recevant un texto qu’on n'attendait plus. On sourit en courant sous une pluie battante. On sourit quand on a un peu honte, quand on est un peu fier. On sourit une cuiller à la main devant de la mousse au chocolat maison. On raconte ses chagrins les plus grands, les yeux baignés de larmes, et on sourit encore et s’essuyant le nez. On sourit aux bébés, aux vieillards, aux aveugles en leur indiquant le chemin. On sourit aux enfants qui dorment, et plus généralement à tous ceux qui sourient en dormant.

Il y a des sourires niais, des sourires béats, des sourires inquiétants, des sourires désarmants, des sourires un peu trop longs qui se transforment en grimace, et aussi des sourires convenus qui nous feraient injure, si on n'en était pas coupable aussi de temps en temps.

Les sourires n’ont pas plus trait à la joie que les pleurs au chagrin, ils nous débordent inégalement, l’un en force, l’autre en douceur. Et sourire a cela de bon qu’on ne peut pas parler en même temps, alors il porte son mystère. « Pourquoi tu souris ? »

Le sourire pourtant dit une sorte d’accord implicite, ou désiré. Le sourire est un oui fragile et silencieux. « Oui, je sais. Oui tu me plais. Oui je vous plains. Oui je vous ai vu, patientez juste un peu. Oui, j’ai honte, je ne le ferai plus, enfin j’essaierai. »

Nos sourires sont au bout de fils de pêches, hameçons indolores, ils essaient de retenir des sensations, des souvenirs, des impressions, des gens, ou alors c’est nous qu’ils retiennent de la chute...

J’arrête, ça va finir par ressembler aux petits poèmes placardés derrière le comptoir du café du coin.

On n’a jamais autant entendu dire « On a besoin de rire, on ne veut pas se prendre la tête, donnez-nous du divertissant, faites-nous oublier nos soucis… » Comme si le problème était là, comme si dessiner la tête de Mickey sur un sparadrap rendait les plaies moins profondes.

Continuons plutôt à raconter des choses pleines de chagrin ou d’allégresse, de légèreté ou de barbarie, continuons au matin à nous raconter nos rêves de la nuit, nos cauchemars, nos effrois, nos obsessions et nos lubies, nos envolées, nos dégringolades, tout ce qui nous emporte ou nous hante, disons-nous des choses de poids, des choses urgentes, des choses de la dernière importance, ayons juste l’exigence de nous les dire en souriant.

Gilles, de chez lui, le 13 octobre.