Imaginez des lavandières qui tordraient un linge pas encore propre jusqu’à son essorage complet et le remettraient aussitôt sous la pile de linge humide. Régulièrement, la pièce réapparaitrait, de nouveau humide et de nouveau à essorer. L’information agit de même. Elle se gave d’un événement unique jusqu’à complète indigestion, puis se nourrit d’un autre de la même façon.

En novembre, la nouvelle c’était le résultat d’un sondage qui faisait du Front National le premier parti aux Européennes… Ils n’ont parlé que de ça, sans qu’on apprenne grand-chose, 8 jours durant de ce sondage et quand il n’y a plus eu que des os à ronger, ils sont passés à autre chose.

Je me suis dit qu’en en parlant ils ne faisant qu’accréditer ce possible et qu’il valait mieux ne pas en rajouter. Je m’attends maintenant que remonté à la surface, et si près des élections municipales, un nouveau sondage du même genre fasse le chou gras de l’information une autre semaine avant qu’une nouvelle plus nouvelle le chasse des unes journalistiques.

Mais si j’ai beaucoup hésité à en parler, pour ne pas jeter d’huile sur le feu, pour ne pas faire croître ce qu’on veut combattre, si j’hésite depuis novembre, en fait, je tourne autour.

Et si, à force d’en parler, Marine le Pen devenait présidente de la République ?

Je n’y crois pas, mais si ça se produisait quand même ?

Au début, j’entendais les gens dire : — « Il n’y a qu’elle qu’on n’a pas essayée. » C’était des gens qui voulaient voter pour elle, et on se disait qu’au dernier moment, ils ne le feraient pas. Maintenant, j’entends ceux qui n’y croyaient pas dire : — « Tant que les gens n’auront pas essayé. »

Ça semblait très loin et ça semble tout près.

Et si, à force d’en parler, Marine le Pen devenait présidente de la République ?

Peut-être est-ce justement d’en parler comme d’une chose possible qui rend la chose possible.

En même temps, je suis bien obligé de me poser la question, ne serait-ce que pour savoir ce que moi, je ferais.

En même temps, j’ai vu ça arriver à Vitrolles, où j’étais en résidence quand les Mégret ont pris la mairie, ou quand les Vitrollais la leur ont donnée. J’ai vu les dégâts. Je me souviens du dilemme. Rester pour quoi faire, avec quelle liberté ? Partir et leur laisser le champ libre.

Je suppose que j’aurais le même dilemme, en pire. Rester pour quoi faire, avec quelle liberté ? Partir et leur laisser le champ libre. Mais partir de Vitrolles est une chose, partir de France en est une autre, est-ce que je ne serais pas en train de monter sur mes grands chevaux ?

Bref ! Je ne sais pas ce que je ferais. Mais je garde la question suivante comme question centrale : vaut-il mieux tout faire pour l’éviter ou en passer par là.

A-t-on des réponses ? Marine le Pen présidente : vaut-il mieux tout faire pour l’éviter ou en passer par là ? En ressortirait-on guéri ? Et même, si jamais y avoir goûté dégoutait pour longtemps d’en reprendre, quels dommages collatéraux et irréversibles ?

Et question plus perverse encore, quoique j’en pense, moi, ma réflexion est-elle dénuée de tout intérêt personnel ? Si je crois qu’il faut éviter ça, n’est-ce pas parce que j’ai tout à y perdre, soit en confort, soit en dignité ?

Je n’ai que des questions et des angoisses, et je ne vois aucun chemin satisfaisant.

À part une chose dont je suis sûr au moins, qui peut paraître un détail mais je finirais par croire qu’elle est au centre de tout le problème : cette question est en soi retorse, parce qu’elle n’est ouvertement posée que par ceux qui croient avoir une juste vision des choses. C’est une question condescendante. Comme si les gens qui savent mesuraient la longueur de la laisse au bout de laquelle ils veulent bien laisser les pauvres gens s’égarer.

Tant que cette question ne sera une affaire de spécialistes, tant qu’elle ne sera pas une interrogation commune, elle ne sera pas démocratique, et le Front National aura gagné.

Gilles, le 5 février, dans la tempête bretonne, à Bouguenais