L'hiver qui vient ne me dit rien qui vaille
Je l'imagine froid, je l'imagine blanc, avec des routes droites même plus bordées d'arbres
Juste des herbes courtes, et ça et là des touffes de plumeaux cassants
Des panneaux de couleurs juste à l'entrée des villes, les mêmes un peu partout sur tous les continents
Des bagarres éclatant au fond des cours d'écoles
Des grains de riz gonflés pourrissant sur le sol
Des dispensaires remplis de gens tirant la langue
Des médecins exsangues
Signant des ordonnances, prescrivant le repos ou des internements.

La neige répandue comme du lait en poudre.

Et pour tromper le froid, quelques youyous tremblants qu'on entendrait de loin propagés des étages
Des voix aigües et grêles appelant les enfants
Même plus de colère descendant des immeubles
Juste des dalles blanches et les vieux sur des bancs
Et des rappeurs assis s'échangeant des images
Et du froid seulement.

Je rêve d'un continent pas encore découvert, pas l'endroit mystérieux encore à explorer, pas un endroit lointain qu'on pointerait du doigt sur une mappemonde, non, une chose dont on ne soupçonne même pas l'existence. Une vie qui vivrait loin de nos coups de pouce. Des chevaux dans les blés, des oiseaux sur les branches, un renard à l'affut dans le noir des fourrés.

Et le chant des baleines.

Je ne m'y rendrai pas, ni moi ni mes semblables, malgré l'envie, malgré le si peu d'air que j'ai au fond de mes bronches noircies, malgré le ciel de craie, les ampoules électriques éclairant le salpêtre et les volets fermés, malgré les draps salis, chargés d'humidité, malgré l'eau dans les caves, la rouille des mains courantes et tout ce bois rongé.

Je rêve d'une Amérique d'avant les caravelles.

Je bois tous les matins un verre d'eau salée, autour de moi tout près, juste derrière la porte, des cortèges de chiens, des uniformes bruns, des épaules chargées de breloques et d'étoiles, des mendiants en sandales, des filles de 20 ans bâillonnées dans des coffres, d'autres cachées de la tête aux pieds, recouvertes d'étoffes, des files de lépreux, des soupes populaires, des îles grillagées seulement érigées pour l'oeil des diamantaires, des bateaux chargés d'or et des wagons plombés, des rois prenant le frais dans des aéroports et des enfants trouvés chavirés près des côtes, des jets privés, des yachts, des fous, des soupirants, des juments fatiguées, des chevaliers errants, des gueux, des orphelins, des peuples qu'on déporte, des princes pénitents,

Autour de moi tout près qui frappent à ma porte.

L'hiver L'hiver qui vient commence dès le printemps.

Gilles, à la fin du mois d'avril, tout près de la ligne de partage des eaux