Je suis d’assez mauvaise humeur.

Jusque là tout allait bien : tout le monde allait mal. Les banlieues étaient au bord de l’explosion, les patrons ne s’en sortaient pas, les carnets de commandes étaient vides, les français moyens avaient peur, les barbares étaient à nos portes, la croissance était atone, la balance commerciale déficitaire, les enseignants en dépression, les CRS en surmenage, la dette était incontrôlable… Bref ! On était tous dans le même bateau.

Et puis on voilà qu’on nous invente des raisons de se réjouir : on a vendu des Rafales et le ministère de la Défense a échappé à la baisse de son budget. Et puisqu’il faut relever et protéger la France, que l’armée n’y suffira pas, on va contrôler les chômeurs et vérifier les comptes des bénéficiaires de la CMU. Ce n’est pas tout, on va pouvoir écouter les conversations suspectes. Si en plus la croissance est un peu plus forte que prévu, verrait-on le bout du tunnel ? Oui ! le moral des Français remonte au second trimestre.

Youpie !

Permettez-moi de vous le dire tout net, je me fous du moral des Français s’il remonte pour un dixième de point de croissance en plus, pour des écoutes téléphoniques, pour des avions de guerre et des mesures vexatoires. Il est remonté tout d’un coup un jour de juillet 98, et il remontera par enchantement quand on rétablira la peine de mort.

Parce que si le moral des Français baissait, ce n’était pas pour ces raisons là. Quelqu’un se disait-il au réveil – Je n’ai pas le moral ce matin, je sais pourquoi, on ne vend jamais de Rafales ! – le budget des armées va baisser, je suis chiffon ! – Ah aujourd’hui je broie du noir, je sais pourquoi, on ne vérifie jamais les comptes des bénéficiaires du RSA ! – Avec la croissance qu’on a je ne suis pas à prendre avec des pincettes !

Le moral baisse pour une seule raison, le moral baisse quand on est seul. Et c’est justement ce que construisent les remèdes qu’on nous vend, une solitude aveugle et obstinée.

C’est exactement comme dans un train en panne. D’abord tout le monde peste, et puis petit à petit les gens se parlent, rigolent et partageant cet ennui commun, alors qu’ils croyaient n’avoir à faire ensemble, le moral de chacun remonte. Que se passerait-il si au micro une voix nasillarde disait : – Attention, le train est arrêté en pleine voix, méfiez-vous de votre voisin d’en face, que les premières classes se méfient, les 2ème classe vont envahir leur wagon, au fait, les gens de la voiture, 6, la voiture 4 est beaucoup plus confortable…

Ce n’est rien d’autre que cela qui se passe.

Ceux qui me connaissent sont au courant, je ne suis pas certain de grand-chose, je dis peut-être, je dis je crois, mais il y a une chose au moins dont je suis certain, en promenant des chapiteaux dans des endroits où ça va bien, où ça va mal, c’est que ça ne sert à rien d’aller jouer chez les pauvres en disant qu’ils y ont droit aussi, ça ne sert à rien d’aller jouer chez les riches en se disant que c’est reposant, ça ne sert à rien d’essayer de reconquérir les territoires de la République, parce que la République justement, c’est le territoire commun, et la seule chose à quoi je puisse servir, c’est d’être une zone frontalière, de faire se rencontrer des gens à qui on fait croire qu’ils n’ont rien à faire avec les autres et qui se trompent de tristesse.

Gilles, à Berre-l’Étang, le 19 mai.