L'histoire
Il y a quelques années, j’ai
rencontré par hasard un homme du nom d’Antoine Garamond qui
avait passé trente ans de sa vie dans une roulotte, à jouer
partout avec sa femme et ses deux enfants, un spectacle qui faisait revivre
toutes les pièces de Shakespeare.
Et il m’a tout raconté. Absolument tout. Ses tournées,
dans des conditions incroyables. Ses jours de gloire, ses jours de bide.
La façon de jouer chaque pièce, il m’a fait lire les
textes. Il m’a montré son livre d’or. Il m’a
raconté comment sa femme l’a quitté en pleine représentation,
après la mort de Juliette, pour être sûre d’avoir
une heure et demie d’avance (elle avait confiance en son sens du
devoir théâtral), la première fois où ses fils
sont montés sur scène et quand ils sont partis à
leur tour... Toute sa vie d’Acteur.
Au moment de me dire au revoir, il m’a serré la main très
fort, comme s’il ne voulait pas me la lâcher et il m’a
dit : “Puisque vous êtes un passionné de Shakespeare,
si vous vouliez, vous, reprendre le flambeau, je vous offrirais la roulotte.”
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C’était il y a sept ans. J’ai acheté
un vieux tracteur et je suis remonté chercher sa roulotte.
Sept ans après, c’est prêt. Tout y est, le tableau
noir où sont inscrits les titres des 37 pièces, les accessoires
imprévisibles, fez, fraises, couronnes, violoncelle, appeaux…
Mais surtout, Antoine Garamond et sa famille, dont ce spectacle fait revivre
l’épopée.
Bien sûr, l’héroïsme des Garamond est dérisoire,
mais traversés (comme les personnages qu’ils incarnent) par
les passions les plus opposées et les plus fortes, parlant comme
Obéron, grands organisateurs de mystères, magiciens malgré
eux et rêveurs fous, ils finissent par atteindre leur but : Shakespeare
est sur la scène, dans l’effusion de la poésie, dans
l’illusion, dans les images, dans l’abondance de la vie...
Oui ! C’est bien Shakespeare qui est sur la scène et nous
emmène par la main faire avec lui le tour complet du cœur
humain.
Gilles Cailleau

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