| Je
n’arrive pas à oublier, quand je fais du théâtre,
l’image des enfants à noël qui disent un poème
aux parents, les petites filles qui font bravement le
pied-dans-la-main.
J’aime cette relation où le spectateur a autant le trac que
l’acteur, où l’enjeu est d’abord d’avoir
fait un cadeau.
J’aime quand une forme artistique, pour être élaborée
et subtile, n’en oublie pas pour autant le partage.
Je voudrais jouer aussi merveilleusement bien que les artisans du Songe
d’une Nuit d’été.
Aussi généreusement.
On pense naturellement que, pour qu’un spectacle soit réussi,
l’acteur doit révéler ses qualités sur scène,
mais je crois que ce que doit faire l’acteur, c’est autant
révéler au gens du public leurs propres qualités,
leur faculté à s’émouvoir ou à penser,
leur faculté à fraterniser.
Tout ce spectacle est fait pour ça.
C’est d’ailleurs le premier intérêt d’avoir
monté toutes les pièces de Shakespeare plutôt qu’une.
La performance est partagée. Les spectateurs autant que moi réalisent
un tour de force. Et cette prouesse commune est un lien.
Encore fallait-il, me direz-vous,
que Shakespeare s’y prête - et s'y retrouve.
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Jouer des œuvres complètes, l’idée ne me serait
pas venue avec Molière. Mais à fréquenter Shakespeare
depuis quelques années, comme lecteur, spectateur, acteur ou traducteur
(du Roi Lear en 91), j’ai remarqué que chacune de ses pièces
contenait, plus ou moins secrètement, l’ensemble de son univers.
C’est sans doute ce sentiment qui m’a autorisé à
rêver de jouer toutes les pièces de Shakespeare d’un
seul coup. Comme de visiter un palais immense. Bref ! Survoler une planète.
Cette idée de survol peut sembler manquer de respect.
Je pourrais répondre qu’au théâtre, respecter
un auteur, c’est le jouer, donc s’amuser, donc, dans une certaine
mesure, manquer de respect. Mais cette obligation de rapidité impose
surtout une autre exigence, celle de la sensation.
Au lieu de fouiller une pièce (comme je le fais quand je n’ai
qu’elle à mettre en scène), les prendre toutes et
les mettre en présence.
Métaphoriser Shakespeare. Et, plaçant ces métaphores
les unes à côté des autres, qu’elles soient
musicales, visuelles, acrobatiques, prestidigitatoires ou tout simplement
théâtrales, par leur luxuriance, retrouver Shakespeare et
le laisser parler, suivre son fil, faire confiance à la matière.
Là encore et malgré
tout, devenir l’artisan émerveillé et malicieux du
Songe.
Gilles Cailleau.

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