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  • Gilles Cailleau

Jour de colère

Mis à jour : juil. 11

Je terminais tranquillement un édito sur le désir de notoriété et ses pièges qui me semblait du meilleur effet, j’empilais images idoines, réflexions profondes et anecdotes frappantes quand j’ai reçu des nouvelles de l’île de la Réunion.

Des nouvelles, j’en attendais, puisque notre décor qui revient de la tournée de novembre et qui devait être là le 20 janvier ne sera pas à Marseille avant février, et encore, si les grèves des dockers ne le retiennent pas dans le port autonome jusqu’à une date inconnue. Le mal est fait de toute façon puisque ce retard nous a obligés d’annuler les représentations du nouveau monde à l’excellent festival Momix qui a lieu tout pile en ce moment !

Alors oui, autant vous dire en ce moment que de la Réunion, j’attendais impatiemment des nouvelles. Pourtant je me serais bien passé celle que j’ai reçue.

J’étais justement en train de lire attentivement les détails du plan de paix israélo-palestinien concocté par Donald Trump et sa bande (pardonnez-moi, mais à un tel niveau de rouerie, il n’y a pas autre chose aux commandes qu’une bande de gangsters), j’avais les bras ballants. Tellement de mépris, tellement de condescendance. Un homme en regardait d’autres en les jugeant valoir moins que lui, valoir moins encore que ce qu’il jugeait bon de généreusement leur octroyer.

J’essayais tant bien que mal de survivre dans cette matinée dévastatrice et puis cette nouvelle de l’île de la Réunion est venue : le conseil Régional a décidé de baisser les subventions culturelles de 39% ! Pour aller un peu plus dans le détail, les manifestations (les festivals quoi, perdraient en gros 50% de leur budget) et les associations perdraient 73%.

À un tel niveau, ce n’est plus une réduction, c’est un anneau gastrique. C’est rayer purement et simplement de la carte des emplois, des vies, des gens.

Je n’ai pas pour habitude de juger ce qui se passe en outremer, il y a des réalités complexes, des choses que vues de la métropole on ne comprend pas. Mais tant pis si je dis des bêtises, il y a le feu au lagon !

Les raisons qui poussent la région à dévaster la vie culturelle, c’est une route qui coûte très cher. Elle fait quasi le tour de l’île et évite quand on la prend de prendre un rocher sur le coin du pare-brise. Intention louable ! Je passe sur les inepties de ce projet pharaoniques, les conflits d’intérêts, la pensée qui a présidé à ce geste fou date de la décennie 2000, de l’âge du diesel triomphant. Et puis la brise de terre ou les alizés emmènent au loin les particules fines, cette route polluera donc au large.

Cette route coûte si cher qu’il faut trouver de l’argent pour la faire, c’est donc la culture qu’on va saigner à blanc. Et puisqu’une baisse des dotations de cet ordre promet la disparition d’un pan entier de la vie culturelle, un appauvrissement des propositions, mais aussi la précarisation extrême des artistes, la mise au chômage d’un nombre conséquent de personnes, la sortie d’un grand nombre d’autres du système d’indemnisation, etc., cela veut dire qu’on considère en haut lieu non seulement que la création culturelle est un luxe qui n’a droit de cité que quand on a de l’argent à perdre, mais aussi que les gens qui y travaillent valent encore moins que ce que Didier Robert, président du Conseil Régional de la Réunion, jugeait bon jusque là de généreusement leur octroyer.

Aujourd’hui je pense au théâtre des Bambous, au Séchoir, au Théâtre du Grand Marché, je pense à Rieul qui se bat comme Don Quichotte à Saint-André, je pense à Vincent, à Virginie, à Éric et Émilie les amis de Ziguilé, je pense à tous les amis et à ceux que je ne connais pas et à qui cette décision, avant même de les inquiéter, a dû faire l’effet d’une insulte, une ultime humiliation à ce qu’ils essaient, que les vents soient porteurs ou contraires, patiemment de fabriquer.

Je pense à vous, ami.e.s bafoué.e.s. Les gens qui vous traitent avec autant de suffisance viennent d’un autre âge, ils sont d’autant plus dangereux qu’ils voient leur pouvoir se réduire, qu’ils voient qu’ils sont hors d’usage. Il ne leur reste pas grand-chose pour justifier les restes de leur empire. Qu’ils s’appellent Donald ou Didier, qu’ils aient des murs ou des routes à construire, ils n’ont pas d’autre option que de vous humilier.

Gilles, à Mulhouse, le 29 janvier.

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