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  • Gilles Cailleau

Une délicieuse exception

De la même manière que l’avion est un des derniers endroits où on se passe de son téléphone le temps qu’il est nécessaire, le théâtre est un des derniers endroits de l’art où on accepte de ne faire qu’une seule chose à la fois.

On peut regarder un film en mangeant, on peut lire en écoutant de la musique, on trouve ça tout à fait normal. Pour ma part lorsque je vois qu’un musicien peut exercer son métier devant des gens qui se déplacent, causent ou boivent des bières, je ne sais pas si je suis admiratif ou désespéré. Pourtant ce musicien a donné 10 ans de sa vie pour apprendre à jouer de son instrument, 1 ou 2 ans à composer l’album, il met sur scène un engagement total devant des gens qui ne donnent en échange souvent qu’une moitié de leur attention. D’ailleurs, si lui aussi disait entre 2 couplets « attendez-moi je reviens », on s’en offusquerait, non ? Ce qui vaut en concert vaut aussi chez soi, lorsqu’on met en fond sonore un album pendant qu’on tourne les pages d’un livre, on accorde l’un à l’autre la moitié de son attention. L’écrivain et le musicien n’ont pas mis la moitié de leur fièvre, l'un à écrire, l'autre à composer ou à jouer.

Dans la vie courante on trouve ça grossier à l’extrême, quand on en est la victime on en est humilié. Mais ce qui vaut pour les musiciens ou autres ne vaut pas pour le théâtre, où, sans doute par convention, lorsqu’on s’assoit dans une salle, on abandonne toute autre occupation.

Cette réflexion ne m’amène à aucune conclusion morale ou nostalgique, je me réjouis seulement d’être dans un endroit où on accepte encore pour un temps de se consacrer les uns aux autres sans réserve. Et je suppose que cela donne au spectacle un prix qui dépasse largement le sujet que chaque création aborde. Les sujets sont accidentels mais le pacte silencieux qui lie sans réserve ceux qui sont rassemblés est la substance de l’acte théâtral.

Il ne me vient d’ailleurs à l’esprit qu’une autre activité humaine qui soit aussi exclusive, c’est l’acte sexuel. Lorsqu’on s’y met, il ne viendrait pas à l’idée de continuer à lire.

Acte théâtral, acte sexuel… c’est la même moelle, une petite île où on s’offre sans réserve l’un à l’autre (les uns aux autres). Une toute petite île, perdue dans un océan où la protection et la méfiance ont gagné la partie.

Sur cette île comme sur toutes les autres, le niveau des eaux monte, on se demande jusqu’à quand on tiendra, quand il faudra partir…


En attendant, on fait l’amour ou du théâtre. Magnifiques et tremblants, obstinés et splendides, on écope.

Gilles, à Marseille, à 11 jours du printemps.

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