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EditO : Un avantage inattendu des dictatures

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J’ai fait russe première langue et j’ai vendu l’Huma-Dimanche. Mon professeur de russe, madame Breuillard, la même dont j’ai suivi les cours pendant 8 ans — à part en 3ème où elle nous a laissés entre les mains d’une jeune professeure de serbo-croate (je viens d’un monde disparu), madame Breuillard, donc, était une fervente anticommuniste et elle accueillait pour son malheur dans sa classe tous les enfants des cocos les plus convaincus de la section de Poitiers.

Avec mesure et dignité, c’est à mettre à son crédit, elle tentait de faire l’équilibre entre ce qu’on apprenait à la maison et la vérité soviétique. C’est elle qui m’a fait lire Soljenitsyne. Elle amenait d’ailleurs à tout bout de champ des livres vendus sous le manteau qui sentaient la ronéotype, elle nous montrait sur un projecteur 16 mm des films tournés en secret, elle nous faisait écouter des disques de Vyssotski et Okoudjava sur un électrophone gris. Elle nous disait en riant – Ça vous changera de Jean Ferrat.

Bref ! Sabine Breuillard (c’est la 1ère fois que je l’appelle par son prénom) n’économisait pas sa peine pour nous faire penser par nous-même. Ennemie du prosélytisme, elle nous laissait choisir, mais voulait que ce soit en connaissance de cause.

Je le dis officiellement aujourd’hui, je lui dois beaucoup de mon goût prononcé pour le libre arbitre.

Pourtant l’autre jour, en causant avec des enseignants, il m’est venu cette phrase incongrue : – C’est un avantage de la dictature.

Aussitôt dans le petit groupe, silence gêné. On se regarde en chien de faïence ; C’est un avantage de la dictature... J’ai vraiment dit ça ?
J’ai passé le reste de la discussion à essayer d’expliquer ce que j’entendais par là.

La dictature impose ses lois. J’y désobéis au risque de la prison, de la torture ou de l’exil. La plupart du temps donc, j’y souscris. Mais j’y souscris sans y croire. J’y parle bas ou même je me tais, mais je n’en pense pas moins. L’avantage de cette coercition, c’est qu’elle vient d’une force supérieure contre laquelle je ne peux pas grand-chose. Aux réponses que la tyrannie m’impose, j’oppose secrètement mes propres réponses, auxquelles je tiens d’autant plus qu’elles me sont défendues.

Dans un régime plus libre, s’opposer semble au premier abord plus facile. Qui m’empêche de n’être pas d’accord ? Personne. Aussi, quand le chemin qu’on m’invite à prendre ne me plait pas, rien ne m’interdit d’en suivre un autre. C’est autrement plus fatigant. Parce qu’aussitôt en désaccord, vient la question de la mise en pratique. Aucun exil, aucune peine ne m’excusent de ne pas obéir aux conclusions de ma contestation. Cette liberté est si fatigante à exercer que la tentation est grande, lorsqu’on n’a pas la force d’être à la hauteur de ses convictions, de s’arrêter de se poser des questions, de faire taire ses divergences.

On finit par consentir à tout ce qui honnêtement nous hérisse et pire, comme un brin de mauvaise conscience nous taraude, on défend ce dont on doute avec plus de véhémence qu’il n’en faudrait, on s’arc-boute à l’inéluctable.

Le libre-arbitre est un outil à double tranchant. Il nous élève ou nous abaisse selon qu’on en use ou qu’on le néglige. La Boétie parlait de la Servitude Volontaire comme du consentement des peuples à l’aliénation aux tyrans, mais nous qui avons plongé dès la naissance dans le grand bain de la liberté, nous pouvons soit y nager, soit préférer nous tenir au rebord.

Gilles, dans le Berry un matin ensoleillé de printemps.




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