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  • Gilles Cailleau

Convivial et festif

L’embarras du choix. Écrire un édito pourrait faire sombrer l’esprit le plus sain dans la plus noire des schizophrénies. Parlera-t-on du retour du Kärcher comme outil politique ? Du dernier aphorisme du chef de l’état, en en sondant la profondeur ? Un irresponsable n’est pas un citoyen… pourquoi pas, mais quand commence l’irresponsabilité ? À l’évasion fiscale ? À l’excès de vitesse ? Aux jeux dangereux auxquels se livrent des politiques en infantilisant les citoyens (tu fais ce que tu veux, mais si tu choisis la mauvaise solution, tu seras privé de sortie) ? Parlera-t-on plutôt du ventre encore fécond d’où est sorti, etc., etc. ? Ou du degré d’impunité dans laquelle est tombée la parole politique si on peut y revendiquer publiquement que telle mesure incitative est en réalité une obligation déguisée (le vertige que donne ce dernier exemple est sans fin) ? Oui vraiment, on n’a que l’embarras du choix.

Mais les choix les injonctions à choisir son camp épuisent notre pensée et puis, l’histoire ressert les mêmes plats et je me rends compte avec lassitude que pour chacun de ces sujets possibles, j’ai déjà fait un édito il y a 10 ou 12 ans, alors… Alors ? Alors c’est à une autre insondable expression que je vais consacrer ces lignes. Une de ces phrases qui réalise le petit exploit d’à la fois passer inaperçue et de n’avoir échappé à personne. La phrase en question tient en quatre mots : la convivialité est interdite. Pour être honnête, la phrase complète sonne un tant soit peu différemment : les moments de convivialité au travail sont interdits. Je l’ai entendu prononcée de la sorte par le Premier ministre.

Il serait tentant d’en faire une critique en règle, de convoquer Georges Orwell, de monter sur ses grands chevaux. Vous vous rendez compte de la société dans laquelle on est tombé, une société où la convivialité est interdite ! Mais je veux faire crédit à celui qui l’a prononcée de n’avoir pas eu cette intention. Et lorsqu’il parle de « moments de convivialité » il parle de tous ces moments terriblement formels où on se tape dans le dos et où on mange des cacahuètes. C’est-à-dire, des moments non pas de convivialité, mais où on en affiche les codes (comme dans tout spectacle comique il faut un moment émouvant et dans toute tragédie une parenthèse décontractée). Le ministre ne propose pas une société sans tendresse ni sympathie, il peut en revanche prononcer cette phrase parce que les mots dont il… non, pas il, dont on se sert n’ont plus de sens depuis belle lurette, ils ne sont plus qu’une production de signes.

Et c’est là où je voulais en venir. Cette atmosphère délétère que démesure la crise que nous traversons est peut-être permise par une mutation du langage qui de producteur de sens et d’échanges qu’il était, est devenu producteur de signes. Pour les linguistes, c’est comme si le langage en était réduit à sa fonction phatique : Je ne parle pas pour dire quelque chose, mais pour dire que j’existe (et dans le cas qui nous concerne pour dire que j’existe plus que les autres). Pour les non-linguistes, c’est un peu comme la fausse colère qu’on affiche pour faire comprendre à nos enfants qu’on est fâché. On élève la voix non pas sous le coup d’un sentiment, mais pour envoyer le signe de la colère. Qu’importe si elle est factice. Voilà où on peut ranger les mots du Premier ministre, de Valérie Pécresse qui ressort le Karcher du garage, d’Emmanuel Macron qui emmerde les non-vaccinés, d’Éric Zemmour qui éructe… Voilà ce qui permet à Olivier Véran d’avouer que le les mesures destinées à éviter l’obligation vaccinale sont une obligation vaccinale déguisée. Ou plutôt, ce qui donne l’impunité à son énorme contradiction, c’est que nous avons collectivement consenti à cette mutation du langage. Nous ne nous soucions pas de chercher ou de donner du sens, mais d’indiquer marquer notre position.

Le langage politique n’est pas le seul à considérer les mots comme des espèces de paquets-cadeaux vides, la société du spectacle les manie aussi avec dextérité et profusion, avec pour commencer, l’objet du délit : « convivial et festif » suivi à la queue leu leu par « haut en couleur », « résolument moderne », « élitiste et populaire », « décapant », « organique », « jubilatoire », « portrait au vitriol » « savamment distillé », etc. ou du côté du jargon de la politique culturelle, « publics empêchés », « maillage de territoires », « zone blanche culturelle »… ces listes sont vivantes et se régénèrent, outils d’entre-soi, de reconnaissance ou de domination.

Car c’est bien là le problème. Le langage inventé pour inclure l’autre dans une compréhension commune, et qui s’offre égal à chacun·e, a justement recours pour devenir un outil d’exclusion et de domination, à la décorrélation des mots et de leur sens. On appelle ça pudiquement, ou cyniquement : « trouver des éléments de langage ».

Ce n’est pas nouveau (déjà Platon fustigeait les sophistes), mais la mainmise opérée depuis 50 ans par la communication sur le langage, exponentialisée par les nouveaux modes de diffusion des informations, a transformé chacun et chacune de nous en rhéteurs. Une autre épidémie en sorte, à laquelle chacun semble consentir.

Ce ne sont pas les idées portées par les mots qui permettent de stigmatiser, de diviser ou de réécrire l’histoire, c’est leur absence. On le sait, on en souffre, mais qui travaille à trouver le vaccin à cette autre épidémie ?


Gilles, le 10 janvier, à Toulouse.

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