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  • Gilles Cailleau

Je ne sais pas vous mais moi je crois que si j’avais le choix je ne programmerais pas Y. Bourgeois

Dernière mise à jour : mars 11


Pardon pour ce titre à rallonge !


Ça a été une révélation quand Pierre-Antoine Marie, mon professeur de philosophie de classe préparatoire, nous a fait lire le Gorgias de Platon. À 19 ou 20 ans, je maniais le langage avec panache et briller suffisait à me nourrir. Platon m’a remis à ma place en m’apprenant que le langage était avant tout une arme, il fallait la manier avec justice (Platon dit avec justesse car en bon philosophe, la justice pour lui est indissociable de la recherche de la vérité). Le Gorgias m’a donc tenu la main par la suite dès que je me voyais en train de faire, par séduction ou par volonté de puissance, un usage malintentionné du langage.

Jusqu’à ce que 20 ans après un ami (je crois qu’il ne m’aime plus et je prends ma part dans ce désamour, mais je continuerai coûte que coûte à l’appeler mon ami), Luc Chambon, sans qui je n’aurais jamais pu créer le Tour complet du cœur (qu’il me pardonne de le nommer, le thème de cet édito m’y oblige) m’a fait découvrir un autre livre formidable d’un autre philosophe, Schopenhauer, L’art d’avoir toujours raison.


Depuis ce livre ne me quitte pas tellement il me fait rire, mais le paradoxe est le suivant : autant le livre me fait rire, autant les exemples autour de moi de ce qu’il décrit me mettent en rogne.


Je vous fais grâce des 38 stratagèmes que Schopenhauer (il les nomme lui-même ainsi) décrit, je nous mets au défi de ne pas en avoir utilisé au moins chacun la moitié dans notre existence, d’en avoir un préféré, d’en reconnaître chez autrui un qui nous laisse sans voix ou qui nous met particulièrement en colère… je vous fais grâce des 38 ruses, mais laissez en moi au moins quelques-unes.


Dans le stratagème 6, Schopenhauer nous donne un bon truc : transformer ce qu’on ne peut pas prouver en postulat. On connaît ça... mai si… On le fait à chaque fois qu’avec certitude on commence une phrase par “on est bien d’accord que…”. En ce moment, c’est la République en marche qui en matière de stratagème 6 tient le pompon avec ses histoires d’islamo-gauchiste= – Comme je n’ai aucun argument et que je veux juste discréditer l’adversaire, je pose un grand n’importe quoi comme une vérité universelle… au passage, celui qui en passe par là use aussi du stratagème 29 (diversion), 32 (catégorisation négative), 36 (considérer que l’adversaire va essayer de se justifier et donc, accréditer l'idée qu'il a quelque chose à se reprocher).


Tous ces stratagèmes usent du même ressort, discréditer l’adversaire. Et pour cela, le mieux est de semer le doute.


Depuis le 9 février, c’est notre petit monde circassien qui vit une violente dispute. Un anonyme a posté sur YouTube une vidéo pour le moins troublante qui “présente un montage parallèle entre un grand nombre de séquences chorégraphiques signées d’une dizaine d’artistes différents d’un côté, et leur “digestion” parfois à l’identique dans des œuvres postérieures signées par Yoann Bourgeois” (je cite Libération du 12 février).


(Si je voulais, et je ne serais pas le 1er, je pourrais facilement user du stratagème 32 (encore lui) en rangeant l’accusateur sous cette catégorie exécrable d’anonyme, une attaque ad hominem n’est jamais perdue.)


Digestion, j’aurais appelé ça reproduction, citation plutôt que digestion, mais qu’importe. L’état de fait que met en lumière cette vidéo n’a pas été une révélation, cela se racontait depuis quelques années entre artistes, aux heures longues et profondes de la nuit… Comme on dit, le bruit courait. Cette vidéo est d’ailleurs discutable mais il n’en reste pas moins qu’elle met juste des images en miroir et ces images montrent à l’évidence un plagiat.


Cette évidence n’arrange personne, Yoann bourgeois est un artiste reconnu, soutenu. Le silence est de mise…


Je ne vais pas m’appesantir, cela amènerait à des comparaisons qui méritent d’être nuancées et pour cela nécessitent beaucoup plus qu’un simple billet.


En revanche, la réponse (si c’en est une) de Yoann Bourgeois à cette accusation publique m’a désarçonné. D’abord parce qu’elle emprunte le canal le plus officiel qui soit (Artcena, Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre).


Ensuite, parce qu’il y invente un stratagème, appelons le stratagème 39 puisque Schopenhauer s’est arrêté à 38. Ça s’appelle “noyer le poisson”.


Il y parle beaucoup d’histoire de l’art et surtout, de “motifs”. Le cirque est fait de la réitération de motifs.


J’ai toujours défendu l’inspiration, j’aime Pascal quoiqu’il ait pillé Montaigne, Montaigne quoiqu’il pille l’antiquité, La Fontaine quoiqu’il ait pillé Ésope... Je sais bien qu’on n’invente rien ex nihilo. Il m’est arrivé souvent de citer dans un de mes spectacles une phrase (textuelle ou en image), je crois même que je ne crée que comme ça, par imitation, inspiration et admiration. Je suppose que Chloé Moglia, Camille Boitel, Jean-Baptiste André, Lucien Reynes et d’autres – dont certains sont d’anciens interprètes de Yoann Bourgeois, lui doivent une part de leur création. Je connais l’agacement du metteur en scène à qui il vient une idée, une trop belle idée et à qui un·e interprète dit – Oui, je l’ai déjà vu dans le spectacle de Xxx. Dans ces moments on se débat, on dit – Ce n’est pas pareil, c’est un autre contexte, je ne savais pas… on fait tout pour garder cette idée géniale, mais si on est honnête, à la fin on y renonce et on est content.


Je peux à l'inverse me souvenir des moments où j’ai eu le sentiment que quelqu’un m’avait volé une idée, une scène, sans m’en rendre compte, j’en ai parfois éprouvé un peu de colère mais aussi une sorte de fierté. Seulement c’étaient la plupart du temps des égaux. Que se serait-il passé si ces personnes avaient reçu les honneurs des portes auxquelles j’ai souvent frappé sans qu’elles s’ouvrent ? Je suppose que j’en aurais été humilié. Aussi quand je lis Chloé Moglia nous parler de son sentiment de honte à avoir vu son propre imaginaire être pillé, j’en éprouve une immense tristesse, la honte de sa honte et j'ai juste envie qu'elle crie.


Yoann Bourgeois a trouvé la parade, il use de l’homonymie. C’est le stratagème 2 de Schopenhauer. Il parle de motif !... Un motif, on sait ce que c’est, une frise à un fronton, une ritournelle, ça peut même être une citation ou un emprunt, un gimmick de clown. Le problème, c’est que personne à ce que je sache a regardé ce film et y a vu le moindre motif.


Je suppose qu’en usant d’un canal officiel (J'ai depuis constaté qu’Artcena avait ouvert ses pages aux réponses de Chloé Moglia et de Petit Travers, en attendant la réaction d'autres personnes directement concernées) et en brouillant les pistes, il espère semer suffisamment de trouble pour qu’il soit non pas difficile de l’inculper, mais facile de le disculper.


La question n’est pas celle du motif, c’est celle de la motivation, la sienne et la motivation commune de ne pas faire de vagues. Cette histoire est celle du dopage des sportifs autant que celle de la propriété intellectuelle, c'est celle des podiums, des médailles et des prix, c'est celle de la lutte des places.


On m’a dissuadé d’écrire à ce sujet, on m’a dit que je n’étais pas directement concerné, que je ne connaissais pas toute l’histoire, on m’a parlé de contexte, de devoir de réserve, on m’a même dit qu’à la veille d’être à la direction d’un lieu culturel, ce n’était pas habile d’écrire là-dessus, mais je crois au contraire que c’est l’histoire de tout le monde et qu’elle nous demande à tous de prendre, en connaissance de cause un parti.


Voilà donc pour vous faire votre propre avis :

La vidéo en question l’usage des œuvres

La tribune de Yoann Bourgeois

Le post Facebook de Chloé Moglia

L’article de Libération que je cite


L’art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, existe en de multiples traductions, pour ma part, celle que je trouve la plus claire est éditée aux éditions 1001 nuits pour une somme dérisoire.


J’attends avec impatience de la part de Yoann qu'il arrête du haut de sa place de semer le trouble, j'attends une réponse autre que rhétorique me prouvant que je me trompe, je ne sais pas moi… qu’il ne s’est pas rendu compte, qu’il s’en est rendu compte mais a omis de demander, qu’il n’a pas calculé les blessures qu’il pouvait faire, qu’il s’en fout comme de sa première chemise… tout sauf le motif !


N’importe quoi mais la vraie réponse, pas une entourloupe.


Quant à la suite, je ne sais pas vous, mais moi, je crois qu’en tout état de cause, je ne programmerai pas Yoann Bourgeois.



Gilles, à Saint-Leu de la Réunion, le 28 février 2021, veille de prise de fonction.







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